Suite hivernale

 

L’hiver se prête à la répétition et à la réparation; il faut profiter des longues soirées et des froides températures extérieures pour se réchauffer l’esprit en reprenant certains livres, certains disques, et en retouchant certains textes; autrefois les paysans réparaient et consolidaient leurs outils. Malgré les métamorphoses sociales et culturelles que connaît la France, je reste fidèle à la tradition hivernale des travaux et des jours qui a bercé ma jeunesse. Trois sujets déjà évoqués me paraissent mériter ici quelques prolongements. Esprit de suite.

1) Sport et mondialisation: au cours du mois de janvier, tous les deux ans, se déroule la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) de football; on peut trouver curieux que ce ne soit pas tous les quatre ans, comme l’Euro (qui s’est déroulé en France l’an dernier); et ce d’autant plus curieux que le continent africain a bien du mal à organiser des compétitions internationales*; par ailleurs, la quasi totalité des joueurs africains joue dans les championnats européens**; les clubs, qui payent ces joueurs, doivent donc s’en priver pendant plus d’un mois; l’entraîneur du FC Metz, P. Hinschberger, se plaint des effets de la CAN sur ses « joueurs africains » qui sont moins bons à leur retour en France; en revanche, pour les responsables et les consultants de la chaîne de télé BeIn qui retransmet en exclusivité la Coupe d’Afrique, les effets sont au contraire très positifs.

*: mon collègue de maths d’origine marocaine me dit que le but de l’organisation tous les deux ans est de construire de nouveaux stades et d’accélérer la modernisation des équipements africains.

**: toujours d’après ce collègue, la République Démocratique du Congo cherche au contraire à retenir les joueurs dans son pays, et à développer une politique « nationale » du football; les résultats de la RDC sont en net progrès.

D’après certains journalistes, en dépit de la bien pensance qui est de mise quand il s’agit de l’Afrique, cette compétition n’est pas d’un très haut niveau et la motivation des joueurs, disons, laisse à désirer (impression confirmée par mon collègue de maths). J’en déduis que cette CAN est avant tout une opération commerciale et financière où il s’agit pour les agents et les investisseurs européens de faire l’inventaire du marché des mercenaires africains; tel joueur est revu à la baisse, tel autre à la hausse, on discute, on négocie, on achète, on vend. Les droits télé et la promotion médiatique du foot africain (avec les habituels poncifs d’un jeu « haut en couleurs », très festif et très rythmé !) permettent d’améliorer les recettes, qui iront dans les poches de certains dirigeants et hommes d’affaires. Du coup, les investissements sportifs africains deviennent de nouveaux « éléphants blancs », et aucune équipe nationale du continent n’est parvenue à se hisser dans le « dernier carré » (demi-finale) lors des récentes coupes du monde. Les africanistes réfugiés en France, tel cet animateur socialiste de quartier, dénommé Rost, brandissent en général l’argument d’une sous-représentation de l’Afrique aux coupes du monde. La FIFA semble avoir entendu la doléance, puisque son nouveau président, M. Infantino (élu précisément grâce aux voix des dirigeants africains), a décidé d’ouvrir à 48 sélections nationales, au lieu de 32, la coupe du monde de 2026, et la part du continent africain sera sans doute portée à 9 ou 10 sélections (contre 5 aujourd’hui). Le but de la FIFA est d’ouvrir le foot au monde entier et de « faire rêver » (je cite Infantino) le plus possible de pays; dans la réalité, l’opération consiste à augmenter les recettes (droits télé, sponsoring) et à les distribuer ensuite entre des dirigeants « clientélistes » (notamment africains) qui se servent du foot comme d’un instrument de pouvoir (panem et circenses) et de négociation avec d’autres « partenaires ». Et c’est ainsi que la mondialisation fait parfaitement le jeu des oligarchies les plus mafieuses et les plus vulgaires qui soient; le foot actuel (et à venir) illustre largement ce phénomène.

2) Contre les élections: Les oligarchies ont donc intérêt à la mondialisation, qui signifie « ouverture » des marchés et « gouvernance globale » via les ONG, qui sont les relais des FTN (Firmes Trans-Nationales); l’idéal pour les oligarques mondialistes serait de supprimer les élections, surtout quand celles-ci n’apportent pas les résultats favorables à leurs projets; à défaut, ils échafaudent des idées, là aussi via des ONG et des « think tanks » (comme Terra Nova en France), afin de neutraliser le plus possible le « processus électoral »; en arguant des idées de renouveau démocratique et d’ouverture idéologique, ou réciproquement, ils manipulent largement l’opinion publique, y compris les gens instruits et cultivés, tels les bobos qui constituent un marché très réceptif aux idées soi disant nouvelles. La candidature de Macron aux élections présidentielles françaises de 2017 ne se comprend et ne s’explique bien que par la stratégie des mondialistes de présenter aux Français une apparence de nouveauté (et de technologie) qui permettra de renforcer la soumission du pays et de la société aux diktats de l’oligarchie. De nombreuses « personnalités » de la gauche libérale et sociétale se sont déjà ralliées à la candidature Macron; le journal Ouest-France n’y est pas défavorable du tout, en exploitant l’habituel argument du « consensus » et d’un dépassement raisonnable du clivage droite-gauche. Le jeune Macron (moins de 40 ans !) n’est officiellement soutenu par aucun parti, mais il bénéficie à l’évidence (sa campagne électorale le prouve) de très gros moyens financiers et logistiques. Face à Marine Le Pen au second tour, il l’emportera largement. Et son gouvernement sera un concentré de mondialistes, libéraux, sociétaux, qui accélérera, technologiquement (« ubérisation »), la dilution de la France dans l’Empire de la gouvernance globale. Amateur de musique classique, pianiste à ses heures, Macron rassurera très vite la bonne bourgeoisie des centres-villes.

3) Du rock: En attendant le « prochain jour » des élections, et pour me divertir des idéologies, je réécoute un peu de Bowie, mort il y a un an; Arte diffuse un sobre documentaire sur les cinq dernières années de sa vie; où l’on voit Bowie mener à bien ses derniers projets (il sait qu’il n’en a plus pour très longtemps); jusqu’au bout il a tenu le cap de l’élégance et de la dignité; c’est toute la différence entre lui et la plupart des « artistes » musicaux des années 70 à nos jours, qui se sont vautrés dans le fric, le sexe et la drogue; Bowie a travaillé jusqu’à son dernier souffle; certes, on a pu et j’ai pu moi-même faire la fine bouche sur son travail***; mais ce qui ressort du documentaire d’Arte, c’est le sérieux et l’implication de Bowie; aucune désinvolture, aucune négligence; une qualité d’introspection rétrospective (il fait le bilan de son oeuvre et de sa vie) qui est très émouvante. Son avant dernier album, The Next Day, sorti en 2013, mérite d’être réécouté; je m’aperçois que c’est du « très haut niveau », et très supérieur musicalement à la plupart de ses albums anciens****; mais notre époque tend à effacer et à enfouir très vite les chefs d’oeuvre, ou plutôt à en sous-estimer la qualité en raison de la quantité industrielle des productions culturelles. Je crois qu’il faut profiter de l’hiver et de ses longues soirées pour saisir intimement ce qui distingue un Bowie d’un Macron; d’un côté la plénitude musicale, de l’autre le creux verbal, d’un côté l’élégance assombrie, d’un autre la cuistrerie surexposée.

***: ce sont surtout les vidéos (clips) de ses chansons qui me gênent; elles sont de type « apocalyptique », mêlant ou associant images de sexe et de religion (chrétienne); je pense notamment au clip « The next day ». 

****: la durée de l’album (53 min) dépasse d’au moins 15 min. la durée des albums anciens (autour de 35-40 min); sur les 14 titres de The Next Day, 10 sont impeccables. Seule vraie déception pour moi: la pochette de l’album, qui est un détournement d’une pochette ancienne (l’album Heroes).                                                       

Réflexions sur le travail (et le mien)

 

   Je passe environ 25 heures par semaine au lycée; et c’est bien assez. Ma réputation de prof discret (et sérieux) est en jeu; les collègues de gauche se méfient de moi; j’ai parfois des réparties, des sortes de maximes ou de citations historiques (Lucrèce, Bossuet, Cioran…) qui laissent des traces dans la salle des profs; il est fort probable que je sois qualifié de dandy, de snob, de réac; une collègue m’a reproché il y a quelques semaines de ne pas tout le temps dire bonjour; j’ai répondu que j’étais parfois perdu dans mes pensées (ce qui ne doit pas souvent lui arriver à elle); c’est d’ailleurs la vérité; comment ne pas être perdu dans ses pensées quand on mesure la difficulté de les exprimer en public ? Les gauchistes n’ont pas ce problème: ils parlent sans gêne et se sentent très contents de leurs « pensées » ! Ils sont les fonctionnaires de « l’empire du Bien ». Et cette mission leur semble aujourd’hui menacée: par Trump, par le populisme, par le fascisme implicite des sociétés contemporaines (1). Aussi, certains gauchistes peuvent-ils devenir susceptibles et irritables.

(1): Dans Ouest-France, l’écrivain et éditeur Jean-François Bouthors estime que les sociétés contemporaines sont immatures et en proie à des fantasmes de puissance phallique qui peuvent déboucher sur Napoléon, Hitler, Erdogan, Poutine, Trump…  J’ai déjà dit sur ce blog ce que je pensais de M. Bouthors. Rien à rajouter. Il confirme.

   Toutefois, le gauchisme s’est embourgeoisé, il est surtout devenu très mou et très émasculé; difficile donc de polémiquer avec des ectoplasmes; la récente illustration de cette ectoplasmie s’appelle Benoît Hamon; j’ai cru comprendre quelles étaient les trois principales propositions de ce petit monsieur qui sans doute va représenter le Parti Socialiste à l’élection présidentielle: la légalisation du cannabis, l’instauration d’un revenu universel d’existence, et le développement d’une économie solidaire et écologique (d’où le cannabis); M. Hamon est un doux rêveur, un inoffensif contempteur du capitalisme, qui doit bien faire sourire les participants du forum de Davos qui se tient actuellement. Car la gentillesse de ses propositions, plébiscitées par les étudiantes de psycho et de sciences humaines, est tout à fait compatible avec le durcissement des stratégies mondialistes du capitalisme intégral; celles-ci sous-entendent en effet la passivité et l’ignorance béate des populations; surtout, avec un revenu minimal d’existence, la question de l’emploi perdra un peu de sa gravité et ne viendra plus déranger les stratégies mondialistes. Le programme de M. Hamon s’inspire un peu des conclusions du livre de Graeber sur la dette, à savoir: « nous ne devons rien au monde, mais c’est au contraire le monde qui nous doit quelque chose pour que nous puissions vivre ! »; il s’inspire aussi des travaux du MAUSS* et de la philosophie du « convivialisme » visant à promouvoir une société de coopératives et d’associations mutualistes; une convivialité écologique, où le revenu minimal d’existence produira un existentialisme frugal généreusement partagé par des individus désintéressés et altruistes. Ou bien: une lutte impitoyable où les salauds écraseront les naïfs !

*: Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales (inspiré des travaux de Marcel Mauss).  

    Comme disait Coluche, ce que veulent les chômeurs, ce n’est pas du boulot, c’est du fric ! Dans son Chez soi (op.cit), Mona Chollet dresse un tableau fort sombre des conditions de travail, qui se dégradent partout et pour le plus grand nombre, et elle constate aussi que les valeurs du « chez soi », c’est à dire du repli sédentaire, peuvent être alors une bouée de sauvetage, mais pas une solution durable; que le mieux, ce serait quand même de travailler dans de bonnes conditions, sans éprouver de stress, d’angoisse et d’ennui. On ne peut qu’être d’accord. Mais derrière l’unanimité se cachent beaucoup de différences d’appréciation et de « vécu »; dans mon métier, par exemple, les conditions de travail sont très inégales; les uns diront que le métier est quand même agréable, que c’est le « mi-temps le mieux payé du monde » comme je l’ai entendu dans la bouche de certains agrégés. Mais pour d’autres, c’est l’enfer. Enfin, comment ne pas voir, surtout, que les manières d’enseigner, et plus généralement de travailler en société, ont évolué dans un sens qui convient beaucoup mieux à certains qu’à d’autres… Une affaire de caractère, de sensibilité, d’intelligence. Depuis toujours, le monde sourit aux uns, et fait la grimace aux autres; parfois il va plus loin, il offre tous les avantages et les plaisirs aux uns, et toutes les souffrances aux autres. Pourquoi ? L’absence de justice est aussi une absence de justification. Le monde n’a pas de morale. « Les uns tuent, les autres sont tués » disait déjà Homère.  

    Assurément, la mondialisation elle non plus n’a guère de morale; c’est quasiment la guerre de tous contre tous ! Un peu d’histoire: la colonisation de l’Amérique au XVIe n’a pas été une opération humanitaire, et l’Europe dans la foulée s’est déchirée entre catholiques et protestants (et peut-être y a-t-il un lien de causalité); cette période porte cependant le joli nom d’Humanisme et de Renaissance ! Quant à la colonisation de l’Afrique dans la seconde moitié du XIXe, elle s’effectue au nom du Progrès et de la Liberté et ses chantres s’appellent Victor Hugo et Jules Ferry, deux icônes de la IIIe République laïcarde ! Les historiens de la mondialisation et de l’histoire-monde mettent l’accent sur les processus d’échange et d’interdépendance des peuples et des « cultures »; ils n’insistent plus guère sur la détérioration des conditions de vie et de travail et par le travail de la plupart de ces peuples. Enfin, il est devenu scolairement incorrect de montrer voire d’expliquer que la plupart des guerres et des maux publics proviennent de rivalités commerciales, coloniales, impériales… Il faut dire en revanche que c’est le méchant nationalisme et le très nauséabond repli sur soi qui sont la principale cause des conflits !

   Tout cela pour en arriver à cette réflexion que le travail en effet se dégrade à mesure que s’accélère et que s’étend la mondialisation; à mesure que les échanges sont libéralisés, que les marchés sont ouverts et que les capitaux vont et viennent comme ils veulent et à toute vitesse; M. Hamon est un doux rêveur qui croit possible une nouvelle société, plus juste et moins stressante, plus écologique et moins capitaliste, sans rien changer aux processus de la mondialisation; or celle-ci, je le répète, aggrave les conditions de travail, et désagrège les structures sociales, ainsi que les fondements de la morale ! Les trois phénomènes sont liés.

   Quant à mon métier, je souhaite évidemment qu’il subisse moins lui aussi les effets de la mondialisation; et pour commencer, que nos programmes d’histoire-géo en parlent moins et en parlent autrement; non comme d’un processus d’interdépendance et de métropolisation, mais comme d’une destruction des peuples, des sociétés et des paysages (ou des environnements) !                     

     

 

      

 

                                                       

Décadence ?

 

   Je termine ma semaine de travail par deux heures de cours face à une très faible classe de Première L, qui n’a rien de Littéraire du tout ! Le développement des « arts plastiques » dans mon lycée, qui s’appuient sur un énorme coefficient au Bac, a porté préjudice aux autres matières qui autrefois faisaient l’essence et la dignité de la série L; aujourd’hui triomphe l’existentialisme « artistique » contemporain: je dessine donc je suis, je fais de la peinture à la bombe, je colle, j’expose, je me mets en scène, et j’emmerde le monde; je porte des piercings, des jeans troués taille basse qui laissent voir mon slip, je me teins les cheveux en bleu, en vert, en rouge, évidemment je suis incapable de suivre un cours magistral, qui est une forme de fascisme professoral; aussi quand on m’interpelle, je réplique en disant que je n’en ai rien à foutre, et que c’est peau de balle d’apprendre toutes ces conneries; je sais que le lycée m’exclura de temps en temps, mais l’institution Education nationale me protège; et certains profs dont celle d’arts plastiques me donnent un peu raison. Alors ?

    Alors, je suis bien content de rentrer chez moi; et mon premier geste est de changer de tenue; puis je m’allonge sur mon canapé, avec un livre et un verre de vin; parfois je m’endors. La France est devenue un cauchemar; Onfray nous dit que c’est la décadence de la civilisation occidentale, ce n’est pas nouveau, Spengler et Nietzsche l’ont dit avant lui, et même certains Pères de l’Eglise si on remonte encore plus loin dans le temps ! Onfray lit beaucoup et écrit très vite (18 pages par jour en moyenne !), c’est un peu le Frédéric Dard d’une philosophie de gare; un personnage industriel, mécanique, dont la grosse voix tonnante déroule un discours de contrôleur pour voyageurs pressés; que dit-il ? Ceci: je suis un athée objectif, qui montre comment le subjectivisme de la raison (je pense donc je suis), bien avant Descartes, a rendu confus et délirant l’idéal collectif et infra-communiste des monothéismes (un seul Dieu pour tous !). L’Occident ? Une civilisation schizophrénique, à hue et à dia, un maelström de techniques et de « possibilités » existentielles, mais un déficit toujours plus profond de valeurs et de matières; une civilisation de la « déréalisation » et des flux permanents, où les médias sont eux-mêmes les messages (notion de base du « village global » de Mac Luhan); les matières (premières) viennent des autres civilisations, et l’Occident du coup s’interroge sur son « environnement » artificialisé qui ne produit plus rien et pollue toujours plus. Quant aux matières « scolaires », elles sont peu à peu vidées de leur contenu par la parole laissée aux élèves ou par les ordinateurs qui font illusion de savoir mais qui servent avant tout à ce que les élèves qui ne savent rien et ne veulent pas parler forment un groupe d’apprenants virtuels. Selon la légende, Onfray a quitté l’enseignement après le 21 avril 2002 afin de réagir à la montée du Front national; en vérité, il avait besoin d’épanouir sa puissance virile auprès d’un public adulte, après avoir suffisamment fait tourner les têtes de nombreuses petites lycéennes ! Car n’en doutons pas, le sexe est le seul et véritable enjeu des batailles idéologiques et philosophiques jouées en France (et ailleurs) depuis les années 70. Les romanciers ne s’en cachent pas, mais les intellectuels, eux, redoublent d’hypocrisie et de « transcendance »; ce faisant ils se prennent au jeu de la fausse pudeur et transforment leur égocentrisme exalté ou « volcanique » (Onfray se prend pour un volcan ! en activité bien sûr !) en une cosmologie des forces implicites et païennes de la Nature.

Ce que ne voit pas Onfray, malgré ses voyages, c’est que la situation de la France n’est pas forcément celle de tout l’Occident; il y a, me semble-t-il, une décadence spéciale de la France, une « temporalité » spéciale comme disent les historiens bien pensants; ailleurs, en Europe de l’Est, en Russie, en Amérique, du Sud au Nord, dans tous ces pays qui relèvent de la dite civilisation occidentale, c’est à dire chrétienne, la notion et les preuves de la décadence sont difficiles à trouver; bien sûr, les médias, qui ne cherchent plus, n’hésitent pas à en voir partout; par exemple Trump, synonyme pour eux d’une certaine décadence démocratique, c’est à dire le populisme ! Mais en regardant la cérémonie d’investiture, allongé sur mon canapé, je suis au contraire impressionné par la « tenue » et la rigueur du protocole; à la seconde près ! Rien de tel en France où les dirigeants politiques ne sont jamais à l’heure et ne prêtent serment sur rien ! Même pas foutus de proposer une photo présidentielle avec le drapeau dans le bon sens ! Les médias, évidemment, préfèrent nous montrer les manifestants contre Trump qui viennent casser des vitrines et renverser des poubelles dans les rues de Washington; mais c’est là le regard français très complaisant envers les décadents ! Ces petits merdeux en cagoule et en vêtements noirs de soi disant anarchistes me font penser à deux ou trois de mes élèves de Première L. Au gnouf ! Et le knout ! Je préfère, dois-je dire, me réjouir de la bonne tenue de la cérémonie d’investiture, de la ravissante Madame Trump, de la pulpeuse cadette, du petit garçon qui a du mal à retenir un bâillement, et surtout du nouveau Président, souverainiste, populiste et protectionniste à souhait ! En vérité je me réjouis surtout d’entendre ces merdeux de journalistes et de professeurs de science-po se perdre en conjectures et en hypothèses gratuites (enfin, pas tout à fait, ils sont bien payés pour les dire et les écrire !); il paraît même que les propos de Trump bousculent tellement le « politiquement correct » qu’ils sont difficiles à traduire ! Ce qui en dit long, au passage, sur le niveau linguistique des traducteurs officiels (ils ne connaissent que l’anglais de science-po !).

Pour Onfray, je suppose, Trump vient confirmer la décadence occidentale ! Et si c’était tout le contraire ? La Réaction ! America Great Again ! L’histoire occidentale est rythmée de renaissances, de renouveaux, de printemps des peuples ! Bon, certes, ce sont des résumés et des images scolaires, mais pas moins ou pas plus aberrants que les partis pris de Onfray. Une chose est sûre, Obama s’en va, et je ne vais pas le regretter; très surestimé ce type, très frimeur… Et en plus, il n’est même pas noir ! A peine marron, à peine plus bronzé que mon collègue d’histoire quand il revient de ses vacances d’été ! Décidément, les médias nous mentent effrontément; pour le coup, cet Obama couleur café, et décaféiné, c’est aussi un bel exemple de l’hypocrisie des bobos gauchistes et centristes qui l’ont adoré pendant huit ans; même pas capables, ces couilles molles, de voter pour un vrai noir bien torréfié, genre Mike Tyson ! Cela aurait été autre chose ! Tyson aurait mis le feu ! 

Allez, je vide mon verre à la santé de Donald.                                                                          

Contre les élections

 

Un ami d’autrefois hélas devenu distant depuis qu’il vit en couple me conseille la lecture d’un petit livre écrit par un Belge néerlandophone, David Van Reybrouck; et le livre s’intitule Contre les élections*; mais attention, me dit mon ami d’autrefois, ce n’est pas un pamphlet. Non, c’est un exposé argumenté, qui veut montrer que la démocratie actuelle va mal, qu’elle est contestée par les peuples alors même qu’ils y aspirent, et que leur intérêt, malgré tout, est de s’y rallier. La situation est donc un peu schizophrénique. Je me doute bien qu’il s’agit une fois de plus d’un petit livre de bobo, de bobo de gauche évidemment. Mais je vais le lire.

*: 2013 puis trad. 2014, Actes Sud, et Babel 2016

 

C’est vrai, ce n’est pas bien long, à peine 200 pages, et ce n’est pas non plus bien difficile à comprendre; l’auteur nous explique que la démocratie est malade de ses fonctionnements: représentatifs, technocratiques, centralisés, partisans, médiatiques, et j’en oublie; bref, les peuples râlent, les réseaux sociaux s’insurgent, « une atmosphère de dénigrement permanent s’instaure », mais rien ne change vraiment. Et les élections, précisément, sont un trompe-l’oeil de changement (des promesses, des promesses), une petite période de « fièvre » démocratique qui ne débouche sur aucune guérison; le « corps social » s’échauffe un peu avant de … « passer à la casserole » ! Je devine chez Van Reybrouck, sans doute un esprit protestant, voire puritain, l’idée que les élections sont une perversion, une « aliénation »; bref, « élections piège à cons ! »

L’auteur utilise un peu l’histoire pour étayer sa démonstration: il fait l’éloge de la démocratie directe athénienne, avec son tirage au sort et son renouvellement permanent des magistrats et des jurés. Il vante ensuite les mérites du système électoral très compliqué des cités italiennes du Moyen Age et de la Renaissance (Florence, Venise) où les intérêts de l’oligarchie sont semble-t-il équilibrés par la nécessité pour elle d’avoir le soutien d’une partie du « peuple ». Enfin et surtout il montre comment la philosophie politique des Lumières et la Révolution française ont réservé le pouvoir à la bourgeoisie en restreignant le droit de vote. Quant à la démocratie en Amérique, qui impressionne Tocqueville, elle ne va pas elle non plus sans le défaut d’une pratique électorale qui échauffe l’opinion, multiplie les intrigues, et favorise les passions partisanes au détriment d’une saine réflexion sur le « bien public ». L’extension du droit de vote (aux pauvres et aux femmes) n’a fondamentalement rien changé, au contraire, elle a renforcé les méthodes électorales de la manipulation de l’opinion (inspirées du « marketing » commercial qui se développe aux Etats-Unis, fin XIXe) ainsi donc que la puissance des partis. Pour Van Reybrouck, cette « logique » électorale s’est peu à peu épuisée, elle explique aujourd’hui la « fatigue démocratique » des peuples, alors que les besoins et les désirs d’expression, de participation, de « citoyenneté », n’ont jamais été aussi virulents et pertinents.

Je connais certaines personnes qui ne votent pas tout en étant très politisées; parfois même, on peut avoir l’impression que les élections ne s’adressent plus ou ne conviennent plus qu’à cette partie de l’opinion qui ne veut pas que les choses changent vraiment; les élections seraient en somme « l’étouffoir » de la démocratie. Les gauchistes soixante-huitards se sont embourgeoisés, comme Cohn-Bendit, qui déclarait il y a quelques années que le slogan le plus stupide de Mai 68, qu’il regrettait, était justement le fameux « élections piège à cons ! » ; puis le « choc du 21 avril 2002″ a légèrement réveillé les gauchistes endormis dans leur confort idéologique, et c’est aujourd’hui l’un des arguments favoris des bobos en faveur des élections: si vous n’allez pas voter, vous faites le jeu du Front National ! J’ai souvenir d’avoir reçu un SMS de mon ami d’autrefois qui, un dimanche matin, me rappelait à mon devoir électoral… Et je crois bien lui avoir répondu avec ironie: « et peux-tu me dire pour qui voter ? Tant qu’à faire ! » Van Reybrouck, lui aussi très bobo de gauche, constate que le terrain électoral est peu à peu grignoté par des mouvements populistes, qu’il désapprouve mais dont il comprend l’émergence (car elle confirme son diagnostic d’une démocratie malade ou fatiguée); le moyen voire la solution pour faire reculer le populisme et la dérive commerciale de la démocratie (les deux phénomènes sont liés selon Van Reybrouck) c’est de favoriser la participation citoyenne en convoquant et en organisant des assemblées, des forums, et des conseils de citoyens actifs tirés au sort, qui pourront légiférer sur certains sujets (notamment « sociétaux »). Van Reybrouck se félicite des « initiatives » qui depuis quelques années vont dans ce sens, y compris quand elles s’effectuent sous le contrôle des institutions européennes; tiens, tiens… Il se félicite du mouvement Occupy Wall Street (qui n’a débouché sur rien ! et n’a pas empêché, ni la défaite de Sanders ni celle de Clinton !) et sans doute aussi des « Nuits debout » à la française…

Il se félicite surtout de la Belgique, dont la vitalité démocratique est injustement méconnue ou caricaturée; à tel point que ce pays a pu se passer de gouvernement central pendant plus d’un an ! La solution décentralisée et fédéraliste, pilotée par l’Union européenne et certains « lobbies » (des ONG pourront informer les citoyens actifs tirés au sort afin qu’ils votent… dans le bon sens, ne manque pas de signaler Van Reybrouck), tel est donc le bon remède au malaise électoral « national » qui affaiblit les peuples; car le but implicite de ce livre, Contre les élections, est surtout de montrer que les vieilles nations (occidentales) sont à bout de souffle; Van Reybrouck souhaite « l’ouverture des portes » (l’expression revient à plusieurs reprises) des démocraties et des systèmes représentatifs. Bien sûr, prévient-il, ce ne sera pas pour autant la grande foire de la parlotte et des invectives, façon « café du commerce » comme disent les bien pensants, l’ouverture des portes sera contrôlée, il y aura des « vigiles », des gardiens (du temple !) et l’on s’orientera en quelque sorte vers un système bi-représentatif, avec une chambre élue et un conseil tiré au sort, le tout dans l’équilibre et le consensus. On reste quand même entre gens fréquentables !

Je réponds à mon ami d’autrefois que, finalement, je reste quand même attaché aux bonnes vieilles élections bien corrompues de nos vieilles démocraties ! Ce Van Reybrouck est un sinistre bien pensant flamand, protestant et puritain à souhait, pour qui en somme le tirage au sort est quand même un signe d’élection (divine !); Dieu reconnaîtra les siens ? Il y a peut-être un peu de cela chez ce bobo de gauche sans doute athée. Je constate surtout que son livre, qui n’est pas inintéressant du tout (l’aurais-je lu sinon ?), évite soigneusement d’aborder le « contenu des problèmes » de la démocratie, « les sujets qui fâchent » l’opinion, et s’en tient à une représentation ou une problématique uniquement « fonctionnelle » des choses; or le malaise de la démocratie, me semble-t-il, n’est pas tellement celui de son fonctionnement, électoral, gouvernemental, structurel, mais bien davantage celui de ses idées ou de ses absences d’idées pour résoudre les problèmes bien réels de la vie quotidienne des citoyens ! Par le tirage au sort, Van Reybrouck souhaite au fond neutraliser et museler certaines aspirations populaires; « alors tu ne t’es pas fait tirer ? » demandera Jason à sa femme Vanessa quand elle rentrera au logement l’air un peu dépité. Heureusement Jason arrangera un peu le coup.                                                                  

Pourquoi je vis seul

 

Ma naissance a été un accident; disons que je n’ai pas été « planifié » (mais la plupart des naissances ne l’étaient pas vraiment à cette époque, quelques mois avant la légalisation de la pilule (loi Neuwirth d’octobre 1967)); ma mère s’étant cassé une jambe juste après l’accouchement, elle traversa une phase de dépression; tout récemment encore, ma tante m’a rappelé que je pleurais beaucoup dans mon berceau et qu’il n’y avait parfois personne pour s’occuper de moi. Je fus sauvé par l’affection de ma grand-mère et de ma soeur; j’ai des souvenirs de mes 3e et 4e années auprès d’elles; ma grand-mère est morte alors que j’avais 5 ans; elle voulait absolument me voir pour ses derniers instants; mes parents ont refusé. Puis c’est ma soeur qui m’a élevé, elle avait 15 ans; je dormais avec elle, à condition d’être propre ! Je le fus. Aujourd’hui les filles de cet âge sont des gamines immatures avec leurs portables; ma soeur, elle, savait déjà tout faire: la cuisine, le dessin, la couture, et toutes sortes de travaux ! Ma mère ne lui ayant rien appris, je ne sais comment elle s’est débrouillée en si peu de temps ! Il y avait sans doute à cette époque une qualité d’attention qui n’existe plus aujourd’hui; on prenait le temps de regarder et d’écouter, c’est la meilleure façon d’apprendre.

Moi aussi je me suis débrouillé comme j’ai pu; ma vie a été très improvisée; j’ai bénéficié toutefois d’une période favorable d’emplois: plus de 1000 postes au CAPES d’histoire-géo quand j’ai passé ce concours ! L’improvisation toucha mes lectures, mes orientations « intellectuelles », ainsi que mes fréquentations; il m’ a fallu attendre 16, 17 ans pour obtenir quelques conseils, que je n’ai pas suivis ! Je me suis donc beaucoup trompé. Quand on voit des photos de ces années-là, mon visage, peu souriant, traduit déjà la désillusion; autour de moi c’est l’hilarité qui domine au contraire ! Malgré cette « triste figure » et ce « don quichottisme », ou un peu pour cette raison, j’ai pu émouvoir ou séduire deux ou trois filles en passant; et encore… Les relations qu’on dit sentimentales ou affectives s’inscrivent assez bêtement dans des réseaux de circonstances; c’est l’occasion qui fait le larron. Aussi rien n’est vraiment sérieux, solide, durable. Tout en étant intérieurement assez sombre, j’ai cultivé une extériorité de frivolité et d’ironie; cette dualité psychologique s’est avérée fort contraire au conformisme social et moral. Du moins la société française, malgré ses mutations rapides entre les années 70 et 2000, conservait-elle quelques bases comme le mariage hétérosexuel, les enfants, la maison; mais là encore, par improvisation et « laisser-aller », je me suis permis d’esquiver ou de contourner ces « structures ».

Le sexe féminin est un puissant élément de structuration sociale et morale; les hommes torchent les lois, comme dit Céline, mais ce sont les femmes qui font l’Opinion et la clientèle ! A la différence de Mona Chollet et des féministes, je soutiens que ce sont les femmes qui commandent, mille fois pour une, que ce sont elles qui décident de tout ce qui touche au ménage, aux enfants, aux sorties, au commerce domestique; très tôt, j’ai vu comment mes frères ont été « domestiqués » par leurs femmes; j’ai vu aussi la résistance et la colère de ma soeur dans sa nouvelle belle famille, où dominaient des valeurs rurales anciennes (notamment un certain alcoolisme masculin). Enfin et surtout, par mes propres expériences de vie en couple, je me suis rendu compte de mes réticences à me conformer à un certain moralisme sentimental, quand bien même celui-ci fût agrémenté de caresses et de tentatives sexuelles apparemment « immorales » ! En vérité les femmes ne sont charnellement « subversives » que pour mieux imposer l’ordre moral et domestique. Enfin, les femmes… J’en ai si peu connu; et il me faut là déplorer mon manque de curiosité anthropologique; la faiblesse de ma libido en quelque sorte, surtout depuis 5 ans, me fait voir les inconvénients de toute femme avant d’en savourer les avantages… Et pour dire les choses plus crûment, il faut avoir une sacrée libido en effet pour savourer les avantages des femmes de plus de 40 ans… Chez moi, l’esthète est assez impitoyable; et le cycliste aux fesses bien fermes que je suis devenu n’a d’yeux aujourd’hui que pour celles qui présentent au moins les mêmes qualités plastiques. Tout en sachant bien que celles-là ont déjà un moralisme sentimental qui leur interdit de poser le moindre regard sur moi (sans même parler de mes fesses). Donc, la situation est bel et bien bloquée. Dans son roman Plateforme (2001), Houellebecq écrit ceci:

-  » Séduire une femme qu’on ne connaît pas, baiser avec elle, c’est surtout devenu une source de vexations et de problèmes. Quand on considère les conversations fastidieuses qu’il faut subir pour amener une nana dans son lit, et que la fille s’avérera dans la plupart des cas une amante décevante, qui vous fera chier avec ses problèmes, vous parlera de ses anciens mecs… on conçoit que les hommes puissent préférer s’éviter beaucoup de soucis en payant une petite somme. Dès qu’ils ont un peu d’âge et d’expérience, ils préfèrent éviter l’amour; ils trouvent plus simple d’aller voir les putes. Enfin, pas les putes en Occident, ça n’en vaut pas la peine… Il y a aussi tous ceux qui trouvent plus simple de se branler sur internet… Une fois que la bite a craché son petit jet, on est bien tranquille. » (p. 142, coll. J’ai Lu).

Evidemment, quand on est jeune, beau, et aussi un peu con, un peu paumé (les jeunes femmes adorent les mecs paumés, voire des migrants sans papiers à la peau noire, cette seule évocation leur donne déjà des frissons…), le succès avec les nanas est facile et insolent; rien à faire, ce sont elles qui vous draguent. L’autre argument de choc, c’est le fric, bien sûr (surtout pour celles qui ont passé les 30 ans); et là aussi elles sont prêtes à tout. « Mon charme auprès des femmes ? c’est mon argent ! » a déclaré Donald Trump; cette petite remarque entendue au cours de l’été m’a rendu le personnage plutôt sympathique; les bien pensantes n’aiment pas du tout en revanche qu’on leur rappelle ce point crucial de la vie en couple: l’argent !

Je suis allé voir récemment ma banquière, en fait c’était une stagiaire toute jeune et d’origine étrangère; un nom compliqué à rallonge, que je n’ai pas retenu… Toujours est-il que je me suis étonné de ma franchise avec elle: « vous savez, je suis célibataire, donc je ne dépense pas grand chose… » – Elle a un peu souri, sans doute de commisération, et m’a proposé un plan généreux… de réduction de mon emprunt… Enfin, pas si généreux que ça; car elle avait l’air content de l’efficacité de l’opération (un client qui ne proteste pas, c’est devenu rare !): la rigueur de ses chiffres n’avait d’égale que la douceur de mon verbe.                       

Paterson

 

Je ne vais presque plus au cinéma: trop d’idéologie, pas assez de réel ! Trop de personnages violents, bizarres, pas assez de « gens ordinaires ». Aussi, quand un film me semble renouer un peu avec le réel ordinaire, eh bien je vais le voir. Je suis donc allé voir le film de Jim Jarmush, Paterson. Les critiques étant plutôt très bonnes, il y avait du monde dans la salle et sans doute pas mal de profs et de bobos, assez âgés quand même, sauf une gentille fifille derrière moi qui accompagnait ses parents (de mon âge).

Le film dure deux heures, et il montre la semaine de travail très routinière d’un jeune couple qui vit dans une modeste maison à Paterson, dans le New Jersey, à 50 km au nord ouest de New York. D’une certaine façon on peut dire qu’il ne se passe rien de spécial dans la vie de ce couple, et le « manque d’action » a fait sortir deux personnes de la salle au bout d’une demi heure. Mais il se passe quand même plein de choses; on voit d’abord à quoi ressemble un peu cette ville de Paterson, en suivant les trajets du bus que conduit le personnage principal, qui s’appelle également Paterson. C’est une ville « cosmopolite » si l’on en juge d’après les usagers du bus, moyen de transport il est vrai populaire qui ne reflète pas complètement la population; la ville paraît un peu délabrée, avec des bâtiments noircis de briques rouges et des lignes de fils électriques ou téléphoniques qui pendent le long des rues et à travers elles; les rues principales qu’emprunte le bus sont bordées de modestes boutiques, de petites épiceries, de réparateurs de portables et d’ordinateurs, de friperies, de laveries, de bars. Cela m’a fait penser à la longue rue de Londres, la Caledonian road, qui mène de la gare Saint Pancrass au quartier d’Arsenal (où a résidé une nièce pendant quelques années). Il s’agit donc d’un cosmopolitisme populaire, bon enfant, et non du cosmopolitisme prédateur, financier, médiatique, mondialiste, tel que l’imagine toujours Henry de Lesquen sur Radio Courtoisie !

Le personnage principal est un grand jeune homme, robuste (il a de très grands pieds !) et très placide; il se réveille entre 6 heures 10 et 6 heures 25, embrasse tendrement sa femme endormie, lui murmure quelques mots affectueux, et remet le drap sur son corps parfois très dénudé; puis il prend son petit déjeuner en maniant une petite boîte d’allumettes à laquelle il trouve un certain intérêt; un intérêt poétique. En effet, ce grand jeune homme tranquille, peu disert, et sans doute très bon conducteur de bus, discret et calme, ce grand jeune homme, dis-je, écrit des poèmes sur un petit carnet; ce sont des poèmes d’observation des choses et des gens, pas du tout abscons, ni prétentieux, mais très vivants et sans doute très agréables à l’écoute (je ne peux en juger, n’étant pas anglophone). Sa femme l’encourage à les publier, du moins à en faire des photocopies, car sait-on jamais, le carnet peut se perdre…

Cette femme est très jolie, d’origine iranienne (du moins l’actrice qui interprète le rôle); elle vit à la maison et confectionne des petits gâteaux (« cupcakes ») qu’elle va vendre sur le marché du coin; elle est pleine de confiance (en elle et dans les autres), veut apprendre la guitare folk ou country, et en achète une sur internet (après avoir obtenu très subtilement l’accord de son compagnon); elle décore ses vêtements, la cuisine, la salle de bains, quasiment tous les meubles, en peignant des motifs, lignes et cercles, en noir et blanc; même les petits gâteaux n’y échappent pas ! Cette femme au foyer très épanouie et très aimante a fait réagir des spectateurs, qui ont écrit sur des sites de critiques cinéma qu’elle n’était pas vraiment crédible, et que c’était un peu le point faible du film, tout à fait surprenant de la part de Jim Jarmush qui les avait habitués à une autre représentation de la femme dans ses films précédents ! Ce n’est évidemment point mon avis. On a pu lire aussi que la représentation d’un couple qui s’aime mais qu’on ne voit jamais faire l’amour pouvait être une abstraction un peu dommageable.

Bien sûr que non. Toute la force du film procède justement de sa pudeur et de la retenue des personnages; le seul qui en manque un peu est un jeune homme noir, type intello, qui est éconduit par une jeune femme mais revient à la charge et déclenche un incident dans le bar que fréquente chaque soir Paterson, en brandissant un pistolet qu’il pointe ensuite sur les clients et sur lui-même; il est finalement mis au sol et désarmé par Paterson, où l’on découvre alors que le pistolet était un jouet. La jeune femme qui a rejeté ses avances explique qu’elle ne croit pas à son numéro d’acteur, et que la scène qui vient de se produire lui donne raison. Au bar, on apprend grâce aux photos épinglées sur les murs, que la ville de Paterson a inspiré des poètes et des artistes, notamment un certain William Carlos Williams, mort en 1963, qui se rendit célèbre par son recueil intitulé « Paterson »; « un monument » de poésie locale, d’une grande finesse d’émotion, toute d’attention au réel, peut-on lire dans le premier dictionnaire venu; où je lis aussi que William Carlos Williams fut un ami de Ezra Pound et se rattacha au courant des « objectivistes » (recherche d’une transcription factuelle et sans commentaires du réel).

L’autre « personnage » non pudique du film est le chien du couple (un bouledogue anglais); cet animal à la tête un peu plissée déclenche beaucoup de petits rires dans la salle; il soupire et pousse des grognements, soit de contentement soit de mécontentement; chaque soir Paterson le fait sortir mais le laisse attaché à l’entrée du bar; le chien s’allonge sans doute contrarié. Dans la journée, il bouscule le poteau de la boîte aux lettres, que Paterson doit replacer en rentrant chaque soir du travail. Ce chien va enfin se venger de la pire des façons; pour fêter le succès des petits gâteaux qui se sont bien vendus et ont rapporté plus de 200 dollars, la jeune femme, Laura, invite Paterson au restaurant, puis le couple va voir ensuite un film d’horreur en noir et blanc des années 1930. Quelques légers frissons, on se serre l’un contre l’autre, en se prenant la main. Au retour à la maison, une surprise les attend: le chien a totalement déchiré et broyé le carnet de poésie de Paterson. Aucune photocopie n’avait été faite.

Le film comporte un épilogue: encore un peu abattu, seul sur un banc, Paterson est abordé par un promeneur, qui s’avère être un professeur japonais spécialiste de poésie; quelques mots lui suffisent, sans doute, pour deviner la nature poétique de ce jeune homme un peu triste sur son banc. Il lui remet un cahier vierge d’un très beau papier, où il pourra reprendre très vite l’écriture de nouveaux poèmes.  Ainsi s’achève ce film, qui vient de nous montrer une fort belle histoire, des personnages simples et d’une grande élégance, des relations calmes, pudiques et très délicates entre un homme et une femme; enfin, une leçon à retenir, surtout pour les écrivains: faire bien attention à ses affaires, à ses textes, qui peuvent être facilement détruits. Cave Canem.                                                             

Meilleurs voeux quand même

 

Cette chronique est la 200ème production de ce blog. 

Meilleurs voeux aux lecteurs de ce blog, quels qu’ils soient, je ne suis pas sectaire. Un article du journal régional m’apprend aujourd’hui (4 janvier) qu’internet fausse la réflexion et favorise le « biais de confirmation ». Ce biais « est une erreur de raisonnement récurrente et universelle. C’est le fait de chercher à valider nos croyances plutôt qu’à les tester. On souhaite confirmer plutôt qu’infirmer nos arguments. » L’article vise bien sûr les « théories du complot » et les propos irrationnels qui se répandent plus vite que les démonstrations scientifiques ou savantes. L’Education soi disant nationale s’active depuis quelque temps à lutter contre ce « biais de confirmation »; mais les arguments des enseignants sont bien souvent très faibles et relèvent eux aussi de la croyance ou du mythe: la croyance aux « valeurs universelles » et le mythe de la république égalitaire ! Par ailleurs, le niveau de tolérance des enseignants et des gauchistes d’une manière générale se situe très bas sur l’échelle des capacités à débattre. J’ai pu m’en rendre compte en salle des profs et ailleurs à plusieurs reprises.

Le critère de la « rationalité » me semble d’autre part insuffisant; pourquoi un attentat terroriste attribué à Al Qaida serait-il plus « rationnel » qu’une opération des services secrets ? Pourquoi les Etats-Unis seraient-ils une puissance plus rationnelle que les autres ? Qui décide ce qui est rationnel et ce qui ne l’est pas ? Telle est la bonne question. « Les experts se trompent et le paradoxe règne » avait déjà observé Paul Valéry au début du XXe. On a vu par la suite les limites et les failles de la prétendue science économique bardée de statistiques souvent bidon ! Des hommes politiques commencent à s’en méfier; Poutine a été le premier chef d’Etat à se débarrasser des économistes et des hommes d’affaires qui ont spolié la Russie dans les années 1990; en revanche, la Grèce (du moins ses dirigeants) s’est laissée manipuler par les experts de la Goldman-Sachs, du FMI et de l’Union européenne; on en a vu le catastrophique résultat en 2010.

Les hérauts du rationalisme économique nous ont imposé l’euro: monnaie oligarchique taillée pour les grandes opérations commerciales et financières, les fusions d’entreprises, les consortiums, les holdings, les cartels, les konzerns allemands, et j’en passe; au nom du rationalisme européen, les petites structures ont été sacrifiées, avalées, broyées, digérées, parfois recrachées par les grandes; les Etats ont dû ouvrir leurs frontières et les capitaux de leurs compagnies; au nom du rationalisme et pour obéir aux diktats des experts de l’Union européenne, du FMI et du groupe Bilderberg, ils ont dû payer les pots cassés du libéralisme tout en participant eux-mêmes à la casse ! Et l’euro a continué sa tranquille existence, au-dessus de la mêlée des protestations; même une bobo comme Mona Chollet observe que cette monnaie a été l’instrument du capitalisme rationnel protestant, luthérien ou calviniste, opposé aux valeurs et aux structures de l’Europe catholique et orthodoxe, ces pays appelés PIGS* (cochons !) dans les rapports de l’UE et jusque dans les manuels scolaires. J’ai même souvenir d’avoir entendu des collègues bobo du lycée (et des collègues « hispanophones » !) prendre parti pour le soi disant rationalisme protestant contre les « dysfonctionnements » (corruption, évasion fiscale) de l’Europe du Sud ! 

*: Portugal-Ireland-Greece-Spain !

Il en va de même en Amérique latine, où les églises protestantes sont en train de se multiplier tandis que les catholiques dissidents ont été dissous dans des mouvements de guérilla (rurale et urbaine) durement réprimés ces dernières années; au Venezuela, le chavisme bolivarien catholique achève de se décomposer, trois ans après la mort de Chavez, et les libéraux néo-protestants sont sur le point de prendre le pouvoir. A Cuba, le communisme castriste n’est plus qu’une fiction idéologique, concurrencée depuis les années 1990 par un certain renouveau du message évangélique, catholique ou protestant, concurrencée aussi par des mouvements « spirituels » syncrétiques à la sauce cubaine, fort éloignés des considérations d’un Rémi Brague, et encore plus éloignés de l’idéologie gauchiste franc-maçonne et universaliste de mes collègues de travail. L’efficacité du message protestant consiste à dire: « Soyez riches des autres et de vous-mêmes ! », ce que certains fidèles pragmatiques comprennent comme un appel à l’enrichissement par les intérêts ! Les hypocrisies des catholiques ont en revanche fini par lasser: trop d’images pieuses, trop de cérémonies, trop de prêchi-prêcha, et trop de compromis et de compromissions avec des bourgeoisies provinciales vieillissantes, ou pire, avec des mouvements de guérilla marxiste ! La culture protestante, elle, a investi la bourgeoisie des nouveaux riches, dynamique, décomplexée, métropolitaine.  

Autre différence entre catholiques et protestants: les premiers sont nostalgiques d’un certain « communautarisme », qui tirait son essence spirituelle de la communion, et pouvait ici ou là déboucher sur des expériences « communardes »; les seconds, en revanche, sont des activistes du présent motivés par des projets et des stratégies; ils parlent le langage de la technologie et du capitalisme innovant; en France, ils vont voter Macron ! Ce sont aussi des individualistes forcenés, des fanatiques du « moi je moi je ! », qui ne conçoivent l’esprit d’équipe et de groupe qu’en fonction de leurs propres intérêts et de leur jouissance à dominer les autres. Ils apprécient la compétition, la performance, la ruse, les trahisons et les rivalités. Mais ont besoin de temps en temps de se « ressourcer » et de puiser dans quelques sources de l’éthique protestante (responsabilité et conviction) une énergie morale supplémentaire. Le catholicisme est en revanche plus routinier, plus ritualiste, il endort l’esprit et anesthésie la conscience. Mais il n’empêche pas de faire des enfants, lesquels contribuent alors eux aussi à la routine et même à exiger des parents un surcroît de conventions et de rites.

Meilleurs voeux quand même à tous ces braves gens; leurs croyances et leurs arrangements de conscience, leur souplesse et leurs hypocrisies de jugement méritent autant de respect que les rigidités rationalistes des petits bourgeois athées d’Occident. Si c’étaient encore des rigidités désirantes, pourquoi pas… Mais non, ce sont des rigidités récalcitrantes et intolérantes. 

Un exemple: ce matin je tombe sur une collègue d’une intolérance hystérique; alors que je lui fais remarquer, en douceur, sans aucune animosité, que le « grand poète » chilien Pablo Neruda, actuellement porté sur les écrans de cinéma*, a mené une carrière d’apparatchik et de « penseur officiel » de la gauche latino-américaine, plusieurs fois récompensé (Prix Staline 1953 de la poésie !), plusieurs fois diplomate (ambassadeur en France), elle m’envoie sur les roses, car selon elle je n’y connais rien ! Il est vrai, je le concède, que ce genre de poésie me barbe souvent, cette poésie de gauche qu’on fait étudier à l’école, à commencer par celle de Rimbaud, petit gauchiste mal élevé; et puis, Eluard, Aragon, René Char, Yves Bonnefoy, etc. Toujours les mêmes bien pensants prétentieux et abscons. Faux prolétaires et faux résistants. 

*: Neruda, film de Pablo Larrain qui bénéficie d’une couverture médiatique et scolaire fort avantageuse (partenariat France-inter/Education nationale)

Meilleurs voeux à tous ceux qui lisent autre chose; la poésie n’est pas forcément celle qu’on croit…

Voir l’article suivant                                              

Portrait d’une bobo

 

Je parlerai ici de Mona Chollet, journaliste au Monde Diplomatique, essayiste et auteur d’un livre publié l’an dernier et disponible actuellement en poche (La Découverte): Chez soi – Une odyssée de l’espace domestique. Le titre, dois-je dire, m’a attiré, ainsi que la 4ème de couverture: « Ce livre voudrait montrer la sagesse des casaniers, injustement dénigrés… ». J’ai cru qu’on allait parler de moi ! Très vite j’ai compris que ce serait d’elle dont Mona Chollet parlerait. Ce qui est bien naturel quand on écrit un livre; que j’ai lu en entier, et sans trop râler; j’ai même souvent bien rigolé.

Car ce livre dresse le portait d’une bobo française d’aujourd’hui; c’est même un catalogue; que dis-je, un manifeste ! Mona Chollet, donc, tout en étant journaliste (de gauche évidemment, tendance écolo !), appelée à sillonner le monde (?)*, apprécie surtout de rester chez elle, à écrire, et à se documenter sur internet (elle possède un lecteur RSS qui lui permet d’avoir accès à tous les articles du web écrits sur les sujets qu’elle étudie). Cette sédentarité très studieuse amuse parfois des collègues et des amis, sans oublier son compagnon, qui sans doute la taquinent un peu. Elle a décidé, dit-elle, d’écrire ce livre pour se venger. La bobo est en effet susceptible, délicate et chatouilleuse. « Fragile, à manier avec précaution ». 

*: les journalistes vont de moins en moins sur le « terrain »; et quand ils et elles y vont c’est pour des rendez-vous dans des hôtels avec des « témoins » soigneusement choisis…

Sur internet, donc, Mona Chollet récolte quantité d’informations et de témoignages; la plupart, on le devine, vont dans le même sens idéologique, le « progressisme sociétal et environnemental », ou quand ce n’est pas le cas, sont bien vite réorientés pour servir la Cause ! Parfois, notre « auteure » (je respecte son orthographe) a des citations un peu plus lucides, comme celle-ci: « internet augmente notre capacité de manipulation symbolique » (du philosophe Stéphane Vial), mais le plus souvent elle se contente de compiler des chiffres et des propos qui montrent bien sûr les inégalités sociales croissantes révélées par le marché immobilier ainsi que celles qui frappent plus particulièrement les femmes; car la vraie cause que défend Mona Chollet est celle du féminisme. Elle maîtrise le sujet. Son Chez soi est donc en grande partie consacré à dresser le tableau de l’aliénation des femmes au foyer, et l’on peut lire: « Au début des années 1960, beaucoup de femmes de la classe moyenne blanche* étaient à moitié folles d’aliénation ». Et pourquoi pas les noires ? Autre citation, toute aussi subtile: « Quoi qu’elles puissent faire, les femmes restent comme marquées au fer rouge de la domesticité. » 

*: Elle parle des Américaines. Du reste, la plupart des références féministes de Mona Chollet viennent des Etats-Unis, une société largement passée sous l’emprise morale et culturelle du protestantisme, qui a institué le modèle de la femme au foyer avant de développer un autre modèle, celui du travail salarié, qui s’est ajouté au précédent pour accabler encore plus les femmes ! Sur ce point, j’approuve.    

Bien sûr, Mona Chollet fustige les mâles (blancs de préférence !) qui ne participent pas aux tâches domestiques et perpétuent l’injustice d’une « tyrannie » qui fait cause commune avec celle du capitalisme libéral. Elle nous révèle comment elle a dompté son compagnon, non seulement pour qu’il participe au ménage, mais aussi et surtout afin de maintenir la libido de la différenciation (qui pourrait être affaiblie par un « communisme » domestique trop rigoureux): « Il s’agit, écrit-elle, d’épier sans relâche les gestes de son ou de sa partenaire, et de rayer définitivement de son répertoire tous ceux qu’on lui voit exécuter. » J’avoue n’avoir pas bien compris… Ou plutôt, j’ai compris que nous avions affaire à une bobo tordue !    

Et d’ailleurs, Mona Chollet reconnaît elle-même que son féminisme ne va pas sans certaines tensions ou contradictions internes, ce qui est bien normal tant il est vrai que le mouvement a pris beaucoup d’ampleur et de ramifications au cours des trente dernières années. Ainsi elle avoue avoir la nostalgie du modèle que les féministes rejettent, c’est à dire celui de la femme au foyer épanouie ! Et je cite: « Je reste toujours admirative devant un salon cosy ou une décoration de Noël réussie. Je pourrais fonder un nouveau courant du féminisme: le courant « poule mouillée »". Voilà qui est dit.

Cette manière d’aveu montre aussi la fébrilité et la fragilité idéologiques des bobos; en vérité, quand on creuse un peu, et quand on les fait parler, ils et elles se révèlent très conformistes, très conservateurs, très prudents, très pudiques, et même un peu méfiants à l’égard des « étrangers », surtout dans certains quartiers après 23 heures ou dans le métro parisien… D’où ce fait social et culturel largement vérifiable que les bobos vivent entre eux, discutent entre eux, et vont voir les mêmes films, les mêmes festivals… Pour des partisans de l’altérité et du multiculturalisme, c’est assez cocasse. Le Chez soi de Mona Chollet révèle donc surtout un « entre nous », un genre de fermeture sociale et culturelle qui utilise internet pour renforcer le confort de ses opinions: tous ces internautes qui pensent comme « nous » ! Mona Chollet s’est d’ailleurs bien gardée de mener une véritable enquête « de terrain », sur les pratiques réelles du logement en France, notamment le « modèle pavillonnaire » qui s’est diffusé depuis les années 1970; pas un mot sur les rénovations et restaurations dans les villages du « rural profond »… Pas un mot sur la politique du logement « social », à part la critique des « maisons Borloo ». Pas un mot sur les querelles de voisinage (l’essentiel des interventions de gendarmerie en milieu rural). Pas un mot sur les quartiers immigrés. On l’a compris, « l’odyssée domestique » de Mona Chollet est un voyage virtuel sur internet, dans le confort démocratique des gens qui pensent comme elle, et tout cela très à l’écart de la « tyrannie de la réalité ».    

Tels sont donc les bobos: casaniers, frileux et douillets, pudiques et affectueux, se croyant subtils quand ils ne sont que pédants et précieux, plus cultivés que la moyenne, bien sûr, mais d’une culture très formatée et relativement intolérante, ou susceptible; enfin leur idéologie (de gauche) fait partie de leur gentillesse, en somme, c’est l’idéologie des idiots utiles, des « Je suis Charlie » (Mona Chollet a travaillé à Charlie-Hebdo avant d’en être virée par Philippe Val), l’idéologie du droit-de-l’hommisme, de l’anti-racisme et du développement durable. Une idéologie de l’empathie et de la tendresse, de bisounours en quelque sorte, telle qu’on peut s’en rendre compte à travers les dernières lignes du livre de Mona Chollet:

 » J’aime pouvoir, après des heures passées à lire ou à écrire, descendre dans la rue et me mêler à la foule, marcher le nez au vent, me griser d’images, de sons, de lumières et d’odeurs. Sur Pinterest, je collectionne aussi les tableaux urbains, peintures ou photographies. J’y savoure la façon dont la ville met les existences en relation, en perspective: paysages de fenêtres illuminées le soir, compositions où un personnage se tient dans un appartement chaud et éclairé tandis qu’un autre traverse la rue en courant sous la pluie, où les uns passent à pied sous le pont du métro aérien tandis que les autres se pressent à l’intérieur de la rame. Je retrouve là l’étourdissement et l’avidité que j’éprouvais, enfant, à contempler mes panneaux en carton peints représentant des façades d’immeubles, de multiples cases abritant un fourmillement mystérieux de vies juxtaposées. Un jour, la sorcière derrière la fenêtre, ce sera moi. » (1)

(1): Mona Chollet, Chez soi – Une odyssée de l’espace domestique, La Découverte, 2015, puis Poche, 2016, pp. 355-56.   

 

 

 

 

 

                           

Modérément d’accord

 

Que retenir du livre foisonnant de Rémi Brague, Modérément moderne ? – D’abord qu’il s’agit d’un assemblage de textes écrits au cours des dix dernières années, que le propos n’a donc pas la cohérence ou la construction d’une « thèse » – On peut tout de même identifier la « pensée » de l’auteur et le présenter comme un défenseur ou partisan des valeurs chrétiennes de la culture occidentale – Evidemment, philosophe érudit, spécialiste de la tradition intellectuelle chrétienne et des questions qu’elle pose à la modernité (XIXe-XXe surtout), et réciproquement, Rémi Brague s’interroge souvent sur les mots et les notions (culture par exemple) que nous employons naïvement – Il arrive qu’on s’y perde un peu en le lisant, parce qu’il s’attarde davantage sur le questionnement d’une notion que sur les réponses qu’il en déduit, à une question que du reste nous avons oubliée en cours de route… – Son livre vaut surtout pour ses innombrables références à des auteurs anciens et un peu modernes, Platon, Aristote, Saint-Augustin, Hobbes, Rousseau, Kant, Tocqueville, Nietzsche, mais aussi un certain Clive Lewis dont je n’avais jamais entendu parler…

Qui dit références dit citations, et en voici quelques-unes:

- « La raison est une lumière. La nature veut être éclairée par la raison, non pas incendiée par elle. » (G. Leopardi, Zibaldone)

-  » Il (Dieu) est caché, afin que nous puissions Le chercher afin de Le trouver; mais Il est infini afin que, l’ayant découvert, nous puissions continuer à le chercher. » (Saint-Augustin).

- « Le monde moderne est aussi, essentiellement parasite. Il ne tire sa force, ou son apparence de force, que des régimes qu’il combat, des mondes qu’il a entrepris de désintégrer. » (Charles Péguy).

De Rémi Brague lui-même on peut citer: – « La culture ne se comprend plus comme le travail pour accéder au vrai, mais comme production de ce qu’il faut d’opinions communes pour que la vie reste possible. De la sorte, l’idée de culture entre elle-même dans la sphère de l’idéologie. » (p. 218) – « Et l’exaspération du désir pour les choses d’en-bas est peut-être la première conséquence du déclin de la croyance en celles d’en haut. » (p. 313). C’est beau comme du Pascal ! ou du Bossuet…

Mais parfois un peu trop beau; pour rester avec cette dernière citation, Rémi Brague déplore une publicité (ou campagne publicitaire) de 1981 où l’on voyait une jeune baigneuse qui se dévêtait de deux jours en deux jours: « j’enlève le haut… » puis « j’enlève le bas… ». Evidemment, pour ne pas enfreindre la loi, la publicité de la baigneuse tournait alors le dos; et Rémi Brague de s’emporter: « elle ne nous présente pas ce que Courbet appelait « l’origine du monde » mais ce côté dont il n’est jamais sorti, et ne sortira jamais, que de la merde. » -

Je ne suis pas d’accord sur ce point; le cul m’a toujours semblé et me semble toujours plus agréable à observer que le con; à condition que ce soit bien sûr un beau cul ! Et la touffe de poils de Courbet prétentieusement appelée « l’origine du monde » ne m’a jamais inspiré que dédain et haussement d’épaules, ou soupir. Mais c’est devenue une oeuvre-fétiche de la culture « moderne », aujourd’hui recommandée par l’Education nationale afin de débusquer les regards intolérants (machisme et obscurantisme religieux !).

Mes autres désaccords portent sur des allusions, par exemple à l’Europe (Brague approuve l’UE !), sur la démographie, sur le choc des civilisations (il dénigre la thèse de Huntington); le philosophe s’interroge sur l’extinction démographique des « peuples » modernes (le non renouvellement des générations), et la « chance de l’immigration » * (les soi disant « barbares » de l’Antiquité ont renouvelé le christianisme ! Voyez le baptême de Clovis.). Fidèle à la thèse de son « Europe, la voie romaine », publié en 1992, Rémi Brague pense que le propre de l’Europe c’est de n’avoir rien de propre, justement, mais de fédérer ce qu’elle prend ailleurs ou ce qui lui vient d’ailleurs, à la manière des Romains « impérialistes » qui ont su être Grecs puis Chrétiens puis Barbares, avant de disparaître comme Romains ! Curieuse perspective tout de même.

*: « De plus en plus l’Europe est appelée à vivre sous perfusion. Et sous perfusion de peuples qui ont gardé des croyances et des pratiques pré-modernes. L’Europe ne pourra donc survivre que si le reste de l’humanité n’en adopte pas les usages ». (p. 46)

Mais je devine que le philosophe de haut niveau ne voit pas les choses comme un petit professeur d’histoire; Rémi Brague se pose la question, ni plus ni moins, de la survie de l’espèce humaine; et notre modernité, selon lui, est mortifère. Alors il faut faire preuve d’indulgence et de « pietas », voire d’une faculté de pardon envers le passé, notamment le passé européen jugé très coupable, comme chacun sait. Il faut se décrisper, et reprendre « espoir », car « l’avenir ne surviendra pas tout seul, il faut le faire venir », écrit-il en conclusion.

Tout cela est bien beau, en effet, mais le « modérément moderne » Rémi Brague n’est pas sans me faire penser au tableau des Modérés de Abel Bonnard, où l’on peut lire ceci: « La France est le seul pays où la nation ait en permanence son gouvernement contre soi, le seul où une guerre sinistre et grotesque ait été déclarée à Dieu, le seul où l’ordre ne subsiste que par survivance, sans être jamais soutenu ni fortifié, le seul où l’enseignement officiel n’ait pas d’autre tâche que de détruire obstinément tout ce qu’il devrait conserver, et dérobe à la nation la connaissance de sa propre grandeur. La République est le seul régime … qui, pressé de tous côtés par les choses, ne parle jamais un langage qui leur réponde, le seul où les problèmes les plus importants ne puissent pas être résolus, ni même posés, parce que l’intérêt du parti régnant entretient partout des fictions qui séparent la nation du réel. »

Je veux dire qu’en parlant d’Europe et de culture chrétienne, en interrogeant le passé intellectuel, à travers quelques auteurs bien choisis, en proposant des réponses ou suggestions morales et transversales par-delà les mentalités, les structures, les cloisonnements sociaux et culturels de l’humanité, mais surtout par-delà les nations et les Etats, Rémi Brague me fait penser à un demi d’ouverture de rugby qui botte en touche; bien joué, diront les uns, il dégage de l’espace et il replace ses partenaires… Mais encore faut-il, diront les autres, que les partenaires soient en mesure de tirer profit de la touche à venir. Comme bien des intellectuels de haut niveau, Rémi Brague me semble avoir un peu perdu de vue ses « compatriotes » et la philosophie qu’il propose est une sorte de lumière qui n’éclaire pas le réel, mais relève d’une projection et d’une fiction globale appelée Europe ou chrétienté. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur le christianisme occidental (essentiellement protestant) qui s’est intégré au capitalisme et fait cause commune avec lui !  

    Cela étant, nous avons besoin de fictions pour être réels ! Et le livre de Rémi Brague, finalement, est un rappel de ce besoin: besoin de transcendance, besoin de grandeur, besoin de sublime, besoin de croire pour oublier qu’on ignore.                                         

 

 

 

 

       

Le message de Jésus-Christ

 

Je me fais une certaine idée de Jésus: un homme simple, modeste, cultivé et courageux; simple et modeste comme l’est sa famille, son père qui est un artisan charpentier, et sa mère qui est femme au foyer; à cette époque, les femmes au foyer ont beaucoup de travail; on est peu renseigné sur les frères et soeurs possibles de Jésus; pourquoi le serait-on, du reste, puisque c’est une famille modeste qui vit de façon anonyme ? La culture de Jésus, manuelle auprès de Joseph son père, a sans doute aussi été « intellectuelle »; selon certaines recherches archéologiques, Jésus aurait vécu près d’une ville « nouvelle », qu’il aurait fréquentée à ses heures de temps libre, discutant avec d’autres jeunes gens et sans doute des maîtres et docteurs en philosophie, toujours très proches de la jeunesse comme le voulait la tradition grecque. Jésus a montré très tôt une forte disposition et inclination à l’étude et à la discussion. Il savait lire et écrire, évidemment, sans doute même en grec. On peut imaginer que Marie devait être fière de la sensibilité de son fils, jeune homme élégant et un peu mystérieux qui devait se distinguer de la plupart des types rustiques des environs; peut-être que Joseph y fut moins sensible, inquiet et soucieux de voir son garçon s’éloigner du travail manuel. On imagine les discussions entre le père et la mère: « mais qu’est-ce qu’il va faire ainsi en ville ? ce n’est pas en discutant qu’il fera un bon charpentier ! » –  » il faut avoir confiance en lui, il sait ce qu’il veut, et il fréquente des gens intéressants… » – « Je me méfie de ses fréquentations ! » Etc.

Jésus fut donc un jeune homme cultivé au sens d’une culture qui lui permet de savoir où il va (c’est le sens que défend aussi le philosophe médiéviste Rémi Brague: « la culture est ce qui permet l’orientation dans le monde »). Cette culture de l’au-devant, en somme, et qui va déboucher sur l’au-delà, devait évidemment confronter Jésus aux spécialistes de la tradition hébraïque et du savoir de l’en-arrière; il se peut en revanche que les docteurs en philosophie grecque fussent de meilleurs amis intellectuels de Jésus. Selon Rémi Brague, l’hellénisme aurait surtout heurté les juifs par la nudité des gymnases, « qui rendait la circoncision ridicule »…    

Du courage, enfin et surtout, Jésus en fait preuve à de multiples reprises; d’abord en quittant ses parents, non au sens matériel, mais au sens spirituel; historiens et spécialistes nous disent que l’occupation romaine de l’ancien royaume d’Israël a développé dans une partie de la société juive, notamment la jeunesse, de nombreux courants de « résistance » et de « dissidence »; d’un autre côté, des Juifs collaboraient avec les Romains; s’affrontaient par conséquent différentes conceptions de la politique, « gestion des affaires courantes », selon les uns, « dessein d’une libération » selon les autres; Jésus a fait partie de ce dernier courant, tenant un message de libération mais rejetant les méthodes violentes; car la violence (le terrorisme, dirait-on aujourd’hui) entraîne la répression et fait donc le jeu des autorités d’occupation et de collaboration (« la stratégie de la tension » dirait-on aujourd’hui). Jésus, en désaccord avec les libérateurs radicaux (les zélotes), a donc développé son propre message, moins politique que spirituel, et visant en somme à faire comprendre que la vraie libération doit être celle du coeur, celle des valeurs, et non celle des moyens (de production) et des rapports sociaux entre les personnes; car cette fausse libération est lourde d’une soumission encore plus grande (ce que le communisme montrera largement !).

  Le message de Jésus est inspiré, me semble -t-il, de la tradition philosophique grecque et de ses vastes conceptions du monde et de la nature, où l’homme n’est pas le maître tout puissant. C’est donc un message d’humilité, mais point d’humiliation, un pacte de confiance avec un Dieu de pardon et de salut; ce Dieu de Jésus s’inspire bien sûr du Dieu de Moïse et d’Abraham, mais il s’en distingue aussi par ses dons de clémence et de bienveillance; c’est un Dieu plus « libéral » et plus « souple », en somme, avec la contrepartie d’un homme livré davantage à lui-même. Cette nouvelle « dynamique » spirituelle sera difficile à enclencher, et une fois enclenchée, difficile à freiner, car les hommes et les femmes de la société juive (et romaine) de cette époque sont à la fois inquiets et exaltés, prompts à la crainte comme à l’enthousiasme. Jésus, lui, se rattache plutôt à la culture philosophique des Grecs, où l’homme doit modérer ses ardeurs s’il ne veut pas succomber à ses terreurs. Certes, on peut dire que le message chrétien a tenté ensuite d’exorciser les forces démoniaques et de purifier le monde de leurs manifestations insaisissables (1); mais il faut aussitôt ajouter, comme le fait Joseph Ratzinger (Benoît XVI), que ce message doit s’exercer avec raison et par la raison contre la « théorie du chaos » et les forces obscures, innommables, qui désorganisent les esprits et les moeurs. 

(1): J. Ratzinger, Jésus de Nazareth, 2007, Champs-essais, 2008, pp. 197-199

Je vois Jésus comme un homme raisonnable et courageux, mais entouré de fanatiques un peu lâches et de doctrinaires hypocrites; son message ne prétend pas défier ou contester les autorités, ni politiques ni religieuses; il recommande l’obéissance et le respect; la dimension la plus audacieuse, à son époque et aujourd’hui encore, de ce message, et qui entraînera la condamnation de Jésus, c’est bien sûr la nécessité d’une justice sociale et d’un éventuel partage des richesses; car Jésus comprend bien que les inégalités sont une cause et une manifestation de la sérénité parfois arrogante des uns et de l’amertume souvent angoissée des autres; on connait tous les passages des Evangiles où il fustige les riches et les marchands du Temple; mais il se peut, aussi, que ce « message » ait été accentué ou déformé par des disciples trop zélés (et trop zélotes !) sur le plan « social », quand le propos de Jésus visait avant tout les coeurs et les moeurs. Plutôt que message, on pourrait parler d’un « verbe christique », souvent mystérieux, essentiellement parabolique, et mal compris de ceux qui veulent diviser hâtivement l’humanité en deux, les riches/pauvres, les bons/méchants, les naïfs/rusés, etc. La parabole du « fils prodigue » nous montre un père qui pardonne et qui incite à ne pas juger à la va-vite; par ailleurs, la « prodigalité » peut être considérée de deux façons: oui, le fils a gaspillé l’argent qui lui a été donné, et il a perdu son temps en « loisirs », mais il a aussi fait preuve de générosité et de désintéressement, et probablement a -t-il été floué, grugé, trompé; voilà ce que son père a compris, et cette compréhension est la bonne car elle se démarque du jugement moral a priori. Le « message » de Jésus n’est donc pas « moralisateur » ni « bien pensant » à la petite semaine, en somme un viatique normatif pour la masse, un catalogue d’opinions toutes faites; il ressemble davantage à un « enseignement », et comme tel rencontre bien des difficultés: Jésus a deviné, auprès de ses disciples, que sa mission est ingrate et ne sera pas comprise (« ce que j’ai à vous dire, vous ne pouvez le comprendre »): ses disciples s’endorment alors qu’il faudrait veiller, Judas le trahit pour quelque argent, et Pierre le renie…

La parole de Jésus-Christ est devenue inaccessible aux individus modernes, qui ne lisent plus, mais font du bruit et frappent dans leurs mains. Du coup, les spécialistes et les autorités en « christologie » (J. Ratzinger par exemple) ont beau jeu de deviser tranquillement, et de rivaliser en érudition monotone, pour un résultat toujours plus spéculatif, plongé dans une ambiance de cabinet médical (d’où le succès thérapeutique que rencontre encore le message du Christ sur certains individus névrosés, d’où aussi sa valeur psychanalytique possible, bien que sur ce plan la concurrence des autres écoles lui soit encore très défavorable). Pour ma part, très infime, je m’en tiens à l’idée d’un message christique d’inspiration grecque, c’est à dire en faveur d’une humilité humaine sans humiliation; pour sa part, plus célèbre et reconnue que la mienne, J. Ratzinger tire le Nouveau Testament du côté de l’Ancien, ce qui est une manière d’épaissir le mystère du message de Jésus; l’Eglise romaine, on le sait, n’a pas sa pareille pour brouiller les pistes. Et le résultat, c’est d’avoir égaré bien des esprits et bien des âmes. Mgr. Ratzinger le reconnait lui-même au début de son livre:  » De tout temps l’homme s’est interrogé pour savoir d’où il venait, mais plus encore que l’obscurité de ses origines, c’est sans doute l’opacité de son avenir qui l’a inquiété. »                                                                               

123456...24
  • septembre 2018
    L Ma Me J V S D
    « mai    
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    24252627282930

Actusjeuxvideofilm |
Info-324 |
Marionetteactuelle |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Comiteshfelenne
| Lapestecritique
| Leszonzons