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Chamfort

  De Chamfort on cite encore parfois: « l’amour, échange de deux fantaisies, contact de deux épidermes », et l’on pourrait croire alors qu’il s’agit d’un auteur léger, mondain, salonnard; une autre citation de lui, beaucoup moins tendre, fait deviner le genre du moraliste: « il faut que le coeur se brise ou se bronze. » – Enfin, une troisième laisse entrevoir le « penseur social et politique »: « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu et on persécute ceux qui sonnent le tocsin. ». Pour en savoir plus, il faut lire la très bonne biographie que Claude Arnaud, alors très jeune (la petite trentaine), a consacrée à Sébastien Roch Nicolas, dit Chamfort (1).

(1): Robert Laffont, 1988, puis coll. Pluriel, 1989.

  Auteur léger, mondain, salonnard ? Né en 1740 d’une liaison entre une aristocrate et un chanoine, Nicolas est un « enfant naturel », ou « bâtard », qui sera élevé par des épiciers; « un conte de fée à l’envers », résume Claude Arnaud. Mais il est envoyé à l’école et y réussit très bien. Le voilà à Paris, il se dégourdit, entre dans la société. Sa belle allure séduit. C’est l’époque des salons littéraires où se mêlent grandes dames, courtisans, philosophes, vieux grigous. Déjà, « la société du spectacle », « les jeux de l’esprit » (voir le très bon film Ridicule, de Patrice Leconte), où « tout se change en fiction » comme l’écrit le philosophe athée d’Holbach. Nicolas, désormais appelé « Chamfort », devient précepteur d’un baron allemand puis « nègre » d’un grand seigneur qui se pique d’écrire. Lui-même s’essaye au genre à la mode, le théâtre « exotique », avec des petites pièces sans doute très faibles, La Jeune Indienne, Le Marchand de Smyrne, puis Mustapha et Zéangir (qui fait pleurer le roi et bâiller Paris). Cette légèreté puritaine (la bien pensance de l’époque !) lui vaut une pension royale, puis son entrée à l’Académie en 1781 ! C’est le « sacre de l’anti-écrivain », résume Claude Arnaud; c’est surtout le résultat de rivalités salonnardes, d’intrigues, de « cabales », de jeux d’influence, où Chamfort s’est laissé prendre, plus qu’il n’a pris. Notons tout de même qu’il est franc-maçon; cela peut aider.

Moraliste ? Peu talentueux et peu productif, le jeune auteur pourtant distingué alterne « humeurs sombres » et illusions d’amour; défiguré par une maladie peut-être vénérienne, qui freine ses « contacts d’épidermes », il prend ses distances, s’isole, devient misanthrope et misogyne; l’époque elle aussi affecte des airs de pessimisme et de gravité morale à l’antique; « le genre Caton a succédé au genre catin » écrit le Prince de Ligne. Chamfort songe alors au paradoxe de ne plus rien écrire dans le but de publier tout en notant ses « pensées » et observations sur des carnets, qu’il veut appeler « Produits de la civilisation perfectionnée ». A la différence de Rousseau, il ne croit pas aux vertus apaisantes de la Nature, mais à ses « flèches », à son emprise et son empire sur les moeurs, qui s’en défendent: « Telle est la misérable condition des hommes, qu’il leur faut chercher dans la société des consolations aux maux de la nature, et dans la nature des consolations aux maux de la société. » Cette austère dialectique fait évidemment songer au pessimisme de Schopenhauer, qui lui aussi voit l’homme osciller entre la souffrance et l’ennui; du reste le philosophe allemand cite à plusieurs reprises le moraliste français, très peu connu du public après sa mort. Les pensées ou observations de Chamfort inspireront aussi Nietzsche, Cioran et quelques autres. Une notion, surtout, va résumer le moralisme de Chamfort: le « ressentiment », et cette notion va se révéler « volcanique » avec la Révolution. Claude Arnaud s’appuie sur le philosophe allemand Max Scheler, qui écrit:  » La formidable explosion de ressentiment contre la noblesse et son mode de vie, au moment de la Révolution, serait absolument inexplicable (comme aussi son élaboration) si cette noblesse n’avait été envahie par la roture bourgeoise… et décomposée par les mariages d’argent. » C’est donc la présence massive d’anoblis, ou disons de bâtards, qui a précipité l’explosion de 1789, résume Claude Arnaud.

Penseur social et politique ? La Révolution occupe près de la moitié de la biographie de Chamfort. Celui-ci, vivant à Paris, se trouve emporté par le « mouvement » et adhère aux grandes formules du changement; il y puise un renouveau de « vie », car, ainsi que l’écrit superbement Chateaubriand:  » les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose… le choc du passé et de l’avenir, le mélange des moeurs anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui… le genre humain en vacances se promène dans la rue. ». Dans le détail et dans la réalité, Chamfort est plus circonspect, et ne se mêle guère à la foule, tout en proclamant les idéaux populaires, il fréquente Sieyès, Mirabeau, les « libéraux » et les Girondins; son anti-cléricalisme et son anti-élitisme (nobiliaire) font écho à sa naissance bâtarde; le « ressentiment » peut s’épanouir, en quelque sorte; il va jusqu’à donner son argent (sans doute pas grand chose) à une « oeuvre » révolutionnaire; l’Académie est dissoute, il trouve un emploi à la bibliothèque ci-devant royale. Au club des Jacobins, il ne parvient à suivre le rythme et la surenchère des propositions égalitaristes; après avoir voulu enrichir tout le monde (1789), puis transférer l’argent du clergé au peuple (1790), « Chamfort va se paupériser tout seul », écrit Claude Arnaud. La Révolution, derrière ses idéaux théoriques, redouble de confrontations de points de vue; il devient surtout très difficile de voir quoi que ce soit; soupçons et délations tiennent lieu de preuves, et le fantasme des « traîtres » entraîne des massacres; on reproche à Chamfort ses alliances passées (il a été secrétaire de Madame Elisabeth, soeur du roi !), Marat le déteste, et la chute des Girondins (printemps 93) le fragilise. A la bibliothèque, un employé le dénonce et l’accuse (sans doute d’avoir dit du bien de Charlotte Corday qui vient de tuer Marat), Chamfort est arrêté puis relâché, il jure de son « républicanisme » et de n’avoir trempé dans aucune manoeuvre girondine (il faudrait plutôt dire: manoeuvre jacobine…). Mais n’ayant aucun appui ou aucune « entrée » au Comité de Salut Public, l’emprisonnement lui est de nouveau signifié. Il préfère le suicide. La balle du révolver lui arrache le nez et un oeil, il essaie de se trancher la gorge, de se perforer la poitrine, il se donne une vingtaine d’affreuses blessures, mais il vit encore. Recouvert de bandelettes, telle une momie, il est laissé en liberté pendant quelques mois, des chirurgiens l’opèrent, il paraît se rétablir, et il a même ce mot: « je me trouve plus vivace que jamais, c’est bien dommage que je ne me soucie plus de vivre. » Toutefois, ses organes ont été touchés, et il décède le 13 avril 1794.

Quelle postérité ? Le XIXe l’ignore, surtout du côté français; le XXe en revanche « lui fournit un contingent tonique de misanthropes et de déçus de l’idéologie. »; Léautaud et Céline apprécient le style, la concision des pensées, tandis que Camus y voit « l’homme révolté » de toutes les époques. La biographie de Claude Arnaud a été saluée et récompensée; Chamfort est un portrait ou un itinéraire idéal en somme des « impasses » intellectuelles de la Révolution, et à ce titre, pour cette raison, la plupart des bien pensants d’aujourd’hui peuvent s’en servir dans une « perspective » anti-révolutionnaire… Quant aux contre-révolutionnaires, disons les vrais réacs, leur point de vue sur Chamfort et son biographe est nettement hostile; je cite par exemple Alain Sanders, qui écrit en juillet 1988:  » Il y avait finalement du barbare chez ce moraliste sans morale. Et une âme étriquée de bourgeois chez ce révolutionnaire en pantoufles à qui quelques maximes et autant d’anecdotes servirent de prêt-à-penser. » (2)

(2): On trouve une vingtaine de critiques de la presse en fin de volume de la biographie. Très bonne idée éditoriale !

Mon propre avis ? C’est d’abord et avant tout une très intéressante biographie, très bien renseignée sur la période pré-révolutionnaire et sur la Révolution; la réflexion relative au « ressentiment » social ainsi qu’à la misogynie révolutionnaire (puis napoléonienne) mérite de figurer dans les « processus et dynamiques » de l’histoire compliquée de cette période (3). Pas sûr cela dit que je puisse y faire allusion devant mes petites élèves de Seconde. A force d’enseigner de façon moderne et post-moderne, on désapprend le passé !  

(3): « La Révolution, c’est la revanche des hommes sur les femmes », fait observer E. de Waresquiel sur France-Culture, émission Répliques, 18 février 2017.                                              

Libéral ?

 

Beaucoup de mots sont piégés, et celui de libéral plus qu’aucun autre; toutes sortes de significations et d’interprétations lui sont données; selon les pays, selon les époques, selon les auteurs, le mot change de sens; d’une certaine manière, « libéral » est un mot… libéral ! Les intellectuels français du concept et de la conceptualisation n’apprécient guère évidemment cette libéralité sémantique; toute une tradition marxiste et structuraliste considère même le mot « libéral » comme un adversaire voire un ennemi de la « pensée »; cette tradition, un peu émoussée depuis quelques années, n’en continue pas moins à se méfier du mot et à lui trouver toutes sortes de défauts « heuristiques »; sous les apparences de la souplesse et de la fluidité (de son style), l’auteur ou le penseur libéral (par exemple Tocqueville, par exemple Aron, par exemple Furet, etc.) dissimulerait certains faits et sacrifierait la prudence de l’analyse au plaisir de la synthèse; il serait en somme un jouisseur textuel, quand le rôle de l’intellectuel doit être avant tout de se « retenir » et de se « retirer »; combien de fois n’ai-je pas entendu, y compris à mon très modeste niveau, cet avertissement et cet appel au contrôle, à la rigueur et à la froideur… Je crois même avoir repéré chez les nouveaux inspecteurs de l’Education post-nationale une sorte de puritanisme informatique et pédagogique, invitant et obligeant les professeurs à s’effacer et à se taire, afin que les élèves soient en contact direct avec le Programme et la Nouvelle Foi de la République Mondialiste. « Vos élèves expriment le monde » a t-il été dit à l’une de mes collègues un jour d’inspection. Et le rôle du professeur doit être de « formaliser » le verbe juvénile informel. Bien sûr, un tel formalisme, exténuant, m’a toujours rebuté, et c’est en ce sens que je peux me considérer comme un professeur libéral, c’est à dire capable d’improvisation et d’impertinence. Mon collègue agrégé de philo, quant à lui, est un « bûcheur forcené », qui ne laisse rien au hasard, écrit tous ses cours, et démontre dans ses livres des qualités formelles qui épuisent son raisonnement. Et du reste, il est fatigant à lire.

Le caractère libéral de l’histoire bien sûr le déçoit; il fait partie de ces philosophes quelque peu méprisants pour ce que j’enseigne, qui n’a pas de valeur rationnelle à leurs yeux, et dont la rigueur formelle est purement accessoire ou opératoire. Ce n’est pas en somme parce que les profs d’histoire-géo font eux aussi des plans en trois parties avec des sous-parties que leur propos est rationnel ou démonstratif; et mon jeune collègue me le fait bien comprendre en prenant habilement l’exemple d’un élève qu’il estime intellectuellement très doué (il a 19 en philo et 20 en maths) alors que ses notes en histoire-géo sont très mauvaises (entre 6 et 8). Mais il me faut tout de même répliquer. Caractère libéral de l’histoire ? Sûrement pas ! Il ne faut pas confondre l’histoire comme récit, « plein de bruit et de fureur », et l’histoire comme science qui s’efforce d’établir des lois et de promouvoir des explications; ce que nous enseignons est très sélectif, et « cousu de fil blanc » (c’est l’une de mes expressions favorites); ce n’est pas libéral du tout, et j’ai des dizaines d’exemples. En voici un: la période 1815-1870 n’est quasiment pas étudiée au lycée (ni au collège, évidemment); on fait silence par conséquent sur le coeur chronologique des « temps modernes », au sens anglo-saxon (pour les historiens français, les temps modernes commencent avec la découverte européenne de l’Amérique); on ne parle donc ni de révolution industrielle, ni de libéralisme économique, ni de mouvement national, ni de luttes des classes, ni de socialisme, etc. Malgré cet oubli, on prétend former des citoyens critiques ! Pas question non plus de dire quoi que ce soit de Napoléon III et du Second Empire, homme d’Etat caricaturé (par Victor Hugo) et oublié des historiens de la IIIe république, régime qualifié d’autoritaire ou de plébiscitaire, mais qui fut aussi libéral et social (reconnaissance du droit de grève en 1864); période d’une extraordinaire richesse d’idées, d’œuvres et d’actions, qui méritait donc bien que l’Education post-nationale de l’inculture l’ignorât complètement  ! Période qui correspond à la vie de Schopenhauer, dois-je encore signaler.

Libéral, bien sûr, renvoie aux théories et aux constitutions politiques; en général, il faut associer « libéral » et « bourgeois »; si l’on s’en tient à notre XIXe escamoté, un régime dit libéral est en fait très sélectif, il exclut la moitié des hommes et la totalité des femmes du droit de vote, du moins en France; car le mot libéral désigne en Angleterre (et aux Etats-Unis) la revendication de l’ouverture et de l’extension du corps électoral. Les idées anglo-saxonnes pénètrent en France, surtout après 1860, et le libéralisme peu à peu devient synonyme de « progrès », de « libertés individuelles » et de « droits de l’homme »; selon le philosophe et un peu historien Jean Claude Michéa, c’est l’Affaire Dreyfus qui précipite la collusion et confusion sémantiques; alors la Gauche dreyfusarde (radicale et socialiste-réformiste) épouse le libéralisme, tandis que la Droite anti-dreyfusarde se fourvoie et s’égare dans des adultères ou aventures idéologiques sans lendemain (royalisme anarchisant proudhonien, nationalisme fédéraliste maurrassien, mystique de l’énergie nationale anti-allemande…). Mais la question du libéralisme progressiste de gauche est infiniment plus complexe (ou tordue); quand on lit un peu comment fonctionne le régime de la IIIe république (1), on s’aperçoit que les institutions et les procédures institutionnelles sont capables d’infléchir le soi disant libéralisme progressiste dans un sens très autoritaire et très sélectif; le suffrage universel n’empêche pas, en somme, la grande bourgeoisie « libérale » de contrôler et de confisquer les privilèges et les avantages économiques du Pouvoir.

(1): en poursuivant ma lecture de La France et les Français, op.cit. je suis frappé par la complexité de fonctionnement des régimes politiques constitutionnels, tels que les décrit le professeur Jean-Jacques Chevallier (pp. 1068-1141), complexité dont nos manuels scolaires sont bien loin de rendre compte; nos simplifications pédagogiques me paraissent du coup effrayantes !

Une question et d’autres se posent: dans quelle mesure nos « idéologies » sont-elles indépendantes des systèmes institutionnels et électoraux ? Y-a-t-il en quelque sorte une vie idéologique autonome et « hors-système » ? ou ne sommes nous pas tous dans l’illusion de cette autonomie ? Pouvons-nous être libéraux quand le libéralisme est à ce point déterminé ou si mal déterminé par ses confusions, historiques et institutionnelles ? Est-il possible d’être libéral tout seul dans son coin quand le moindre pas dans la rue vous fait comprendre que la liberté consiste surtout à marcher silencieusement sans se faire remarquer ? Le vrai libéral, aujourd’hui, se prend très vite une paire de gifles ou un coup de poing ! En vérité, les démonstrations de liberté ne sont pas nécessaires à la liberté, peut-être même lui sont-elles néfastes… « Je suis libre de ce que je ne dis pas mais prisonnier de ce que je dis », selon un proverbe de je ne sais plus quelle contrée. Eh bien, dans ma quête d’absolu, et d’absolution, je me contenterai de cette citation exotique; même si je suis bien loin d’avoir épuisé le sujet, comme d’avoir épuisé, je l’espère, mon lecteur.

                                          

               

Considérations sur la France

 

Les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, penseur estampillé « réactionnaire », sont publiées en 1796 et 97; l’auteur, réfugié alors en Suisse, n’a guère apprécié l’entrée des troupes françaises révolutionnaires en Savoie, sa province natale, qui fut ensuite annexée par la république jacobine. D’abord favorable aux idées de 1789, Joseph de Maistre n’accepte pas les intolérances, les exactions, les violences et les pillages de 1793-94. Dans ses Considérations, il théorise et interprète la Révolution, délivrant une réflexion à la fois lumineuse et ténébreuse, exaltée, vigoureuse mais aussi inquiète, modeste et prudente ; tout cela irrecevable bien sûr pour un historien doctrinal et catégorique, mais plein d’intérêt pour tout penseur, tout philosophe, tout écrivain, toute personne à l’esprit vivant. Je donnerai mon avis un peu plus loin; pour l’instant voici une sélection de phrases ou d’extraits des Considérations:

- « Ce qu’il y a de plus frappant dans la révolution française, c’est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer… On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent… Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution n’y entrent que comme de simples instruments… Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique… »  

- « Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre, c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté, nul n’ayant des suites plus terribles. Si la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l’attentat, le crime augmente d’atrocité. Mais si ce souverain n’a mérité son sort par aucune crime, si ses vertus mêmes ont armé contre lui la main des coupables, le crime n’a plus de nom. »

- « Si l’on avait des tables des massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l’on n’en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d’observation ? Buffon a fort bien prouvé qu’une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il aurait pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l’homme; mais on peut s’en rapporter aux faits. »

- « Il n’y a qu’un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c’est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification (…). Apollon parlait fort bien: ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes. C’est le courroux des rois qui fait armer la terre; c’est le courroux des cieux qui fait armer les rois. »

- « Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, y compris les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer ? »

- « Le mal n’a rien de commun avec l’existence; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative: le mal est le schisme de l’être; il n’est pas vrai. Or, ce qui distingue la révolution française, et qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement… »

- « Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu, et peut-être de tout ce qu’on verra. »

- « La génération présente est témoin de l’un des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l’œil humain: c’est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l’univers regarde. »

- « Plus on écrit et plus l’institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu’ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d’une destruction. »

- » La constitution de 1795 est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. Je sais même, grâces à Montesquieu, qu’on peut être Persan; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie; s’il existe, c’est  bien à mon insu. »

- » Qu’on y fasse bien attention; ce sont les conquêtes des Français qui ont fait illusion sur la durée de leur gouvernement; l’éclat des succès militaires éblouit même les bons esprits, qui n’aperçoivent pas d’abord à quel point ces succès sont étrangers à la stabilité de la république… Les Français réussiront toujours à la guerre sous un gouvernement ferme qui aura l’esprit de les mépriser en les louant, et de les jeter sur l’ennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes. »

-  » La succession à la couronne est une primogéniture masculine, d’une forme rigide. »

-  » L’histoire du neuf thermidor n’est pas longue: quelques scélérats firent périr quelques scélérats. Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient encore sous le sceptre du comité de salut public. »

-  » … on va, on vient, on se heurte, on s’interroge: chacun redoute celui dont il aurait besoin; le doute consume les heures et les minutes sont décisives: partout l’audace rencontre la prudence; le vieillard manque de détermination, et le jeune homme de conseil; d’un côté sont des périls terribles, de l’autre une amnistie certaine et des grâces probables. Où sont d’ailleurs les moyens de résister ? où sont les chefs ? à qui se fier ? »

- « Le Français, pétrifié par la terreur, et découragé par les erreurs… s’est renfermé dans un égoïsme qui ne lui permet plus de voir que lui-même, et le lieu et le moment où il existe; on assassine en cent endroits de la France; n’importe car ce n’est pas lui qu’on a pillé ou massacré… en un mot, tout Français est suffisamment heureux le jour où on ne le tue pas. »

- « Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante; et l’abolition du culte, jointe à l’absence totale d’éducation publique, prépare à la France une génération dont l’idée seule fait frissonner. »

-  » Le retour à l’ordre ne peut être douloureux, parce qu’il sera naturel, et parce qu’il sera favorisé par une force secrète, dont l’action est toute créatrice. On verra précisément le contraire de tout ce qu’on a vu. Au lieu de ces commotions violentes, de ces déchirements douloureux, de ces oscillations perpétuelles et désespérantes, une certaine stabilité, un repos indéfinissable, un bien-aise universel, annonceront la présence de la souveraineté. Il n’y aura point de secousses, point de violences, point de supplices même, excepté ceux que la véritable nation approuvera: le crime même et les usurpations seront traités avec une sévérité mesurée, avec une justice calme qui n’appartient qu’au pouvoir légitime: le Roi touchera les plaies de l’Etat d’une main timide et paternelle. Enfin, c’est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer: le rétablissement de la monarchie, qu’on appelle contre-révolution, ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. »

Ces Considérations échappent en partie à l’analyse historique; nul historien « froid » de la Révolution (et ils le sont tous à présent) ne tiendra de Maistre pour un auteur « sérieux »; ce que je viens de citer passera pour une « bouffonnerie », un méli-mélo halluciné et délirant. A la rigueur, bien sûr, pour l’expression de la « pensée réactionnaire »; formule facile, qui ne veut pas dire grand chose (la Révolution elle-aussi est réactionnaire, à l’Ancien Régime !). J’ai lu les Considérations une première fois il y a plus de dix ans; lecture stérile à ce moment-là, mon esprit n’était pas prêt à recevoir de Maistre. Aujourd’hui il l’est, après dix années de reflux des opinions intellectuelles qui ont façonné ma médiocre intelligence professorale; je me dénude peu à peu et la sculpture de mon corps n’en apparaît que mieux; l’opération et le mouvement ne vont pas sans un peu d’inquiétude, car je suis une âme pudique, mais une fois surmontée la première impression de fraîcheur qu’ils produisent, c’est très vite le  bienfait de la chaleur et de l’émotion qui gagne et envahit le corps et l’esprit. De Maistre n’est pas un intellectuel froid, comme ils le sont tous aujourd’hui, mais un penseur qui réchauffe et près de qui, en vieillissant, je ne manquerai pas de me rapprocher.

                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                   

Désolant

 

24 % des suffrages exprimés en France se sont donc portés en faveur de Macron, le candidat de l’oligarchie mondialiste, petite créature des réseaux de la finance cosmopolite promue par les médias. Je ne suis guère surpris; à Caen, près de 30 % ont choisi le bondissant freluquet, sorte de Stéphane Bern de la vie politique. Essentiellement un vote bourgeois, de professions libérales, de cadres supérieurs, mais aussi d’employés confortables, de femmes au foyer, de consommateurs névrosés, et autres touristes en mal d’exotisme; ajoutons-y enfin des jeunes gens politiquement très incultes et naïfs qui ont été séduits par la jeunesse immature du candidat soi-disant « ni droite ni gauche ». Eh oui, cela fait bien 24 %.

Mais le bon score de Macron qui arrive donc en tête s’explique aussi par la faiblesse des autres candidats; Marine Le Pen s’est montrée timorée et défensive pendant la campagne, dépourvue d’arguments agressifs contre l’oligarchie mondialiste, alors qu’il lui suffisait de lire les sites dissidents pour en avoir; elle a manqué de punch et de « gnac » ! Elle m’a déçu. Fillon a été catastrophique, incapable de se défaire des attaques judiciaires et médiatiques; technocrate austère, rigide, ennuyeux au possible, il n’incarne pas du tout le programme soi disant libéral qu’il a prétendu porter; enfin, en déclarant dimanche soir qu’il voterait pour Macron au second tour, il a prouvé si besoin était qu’il n’était pas à la hauteur de l’enjeu. Qu’il retourne donc dans son petit manoir de la Sarthe et qu’il n’en sorte plus. C’est à la rigueur un département à la mesure de son charisme. Quant à Mélenchon, il a développé son habituelle prose anti-libérale et anti-financière, en dominant ses adversaires dans ce registre; mais le projet bien vague et un peu intrépide de sa VIe République (manie maçonnique de toujours vouloir innover ou fonder quelque chose !) lui a fait perdre de vue les réalités magouilleuses de l’actuelle (dont il est issu !); sa verve polémique s’est finalement assoupie; dans sa déclaration de dimanche soir il m’a paru très bien pensant avec une allusion à l’écologisme « alter-mondialiste »; bref, Mélenchon est un mondialiste quand même et je ne voterai jamais pour lui.

Je voterai Le Pen, évidemment; même si Marine est une bourgeoise (et très bobo elle aussi) qui fait carrière politique sans vraiment être habitée par ce qu’elle dit; à cet égard, je citerai Cioran:  » Il ne reste à l’esprit libre, rebelle au jeu des idéologies, mais asservi encore au temps, que le choix entre le désespoir et l’opportunisme. » Pas question en effet de désespérer. Je prépare mes arguments. D’abord contre Macron: je vois en lui une sorte de fascisme financier masqué par des slogans publicitaires sur la « société ouverte » et le progrès technologique. « En marche » (en italien « avanti ! ») et tout le vocabulaire du progressisme totalitaire, par delà « droite et gauche », c’est cela le fascisme. Il suffit de relire des textes de Mussolini du début des années 1920. Argument sans doute un peu « gros » pour les petites consciences politiques de mon environnement. Deuxième argument, alors, plus léger, contre le jeune candidat: avec lui c’est la poursuite et l’accentuation du système politique technocratique, dans le genre « expert », c’est à dire la culture des chiffres et des réformes budgétaires, l’application des diktats de Bruxelles et de Francfort, par-delà les « clivages idéologiques ». Avec Macron, c’est en effet la « gouvernance » qui va gouverner; la gouvernance, c’est à dire les réseaux de l’oligarchie mondialiste et européiste. Bref, en élisant ce type, c’est un manager qui va diriger la France telle une entreprise. Cet argument peut convaincre à la rigueur certains collègues.

Arguments aussi contre les gauchistes: j’évacue la nullité Hamon, qui fut étudiant en même temps que moi à la fac d’histoire de Rennes (je ne me souviens pas du tout de lui ! Venait-il aux cours ? j’en doute !) – Une de mes collègues, entendue vite fait en salle des profs, ose quand même avancer que « le programme de Hamon était visionnaire mais les Français ne sont pas prêts… » - Ah ! « tout ce qui aurait pu être et qui ne sera pas ! » – Si j’avais eu du cran, j’aurais dû dire à cette collègue (bien foutue la petite !):  » j’ai la vision de coucher avec toi, es-tu prête ? » – Décidément, je ne comprendrai jamais tous ces bien pensants qui n’ont que des visions d’argent et de travail, jamais de sexe, zut ! Je dois dire enfin que cette collègue, séduisante par ses formes, est désolante dès qu’elle ouvre la bouche, où il n’est question que de ses enfants et de sa carrière (elle veut repasser l’agrégation). Quant aux collègues, près d’une dizaine, ayant voté Mélenchon, nul doute qu’ils ne voteront pas Le Pen; que leur dire ? L’argument « idiots utiles » est un peu périmé, et pourrait les vexer (et ils sont très susceptibles ces « insoumis » !). J’ai lu sur un site dissident* un très bon article relatif à la sociologie des électeurs de Mélenchon: ce sont surtout des profs du secondaire et des employés « culturels »; très peu d’ouvriers. Cet électorat de petits bobos écolo-gauchos fournit depuis 68 la critique (freudo-marxiste) du capitalisme, aujourd’hui relayée par Le Monde Diplo; mais c’est en effet une critique impuissante et théorique, décorative en quelque sorte, et qui peut même servir à un certain discours « managérial » de rénovation (psychologique) du capitalisme. Cela revient à parler d’idiots utiles mais de façon plus élaborée.

*: sur le site ER: « misère de la gauche ».

Arguments enfin contre mon collègue fillonniste, qui va bien sûr voter Macron (il nous le répète depuis des mois, « sans états d’âme » précise-t-il). Il défend sa situation matérielle, car voter Le Pen c’est selon lui voter pour la catastrophe économique, voire, la guerre civile… En effet, cet argument est convaincant. Le Pen élue serait immédiatement « empêchée » de faire quoi que ce soit; les banlieues flamberaient et les lycées seraient bloqués, des manifestations considérables paralyseraient le pays, etc. Que répliquer à mon collègue ? Eh  bien que les manifestations et les blocages vont quand même se produire, pas tout de suite, mais d’ici un ou deux ans, quand le petit Macron et sa clique auront montré de quoi ils sont capables ou incapables. L’Union européenne ? Nous n’aurons même pas besoin de la quitter, elle nous quittera d’elle-même, implosant par une nouvelle crise de migrants ou de dettes ! Enfin, il faudra un front patriotique pour rétablir l’ordre et la souveraineté monétaire; Mélenchon en fera t-il partie ? D’aucuns annoncent cette perspective d’une alliance possible entre les « insoumis » et les « patriotes » du FN… J’en doute fort. Même Marine sera dépassée. Mais qui au pouvoir ? un général ?

Une chose est sûre: dans les situations graves il n’y a rien à attendre du « peuple », il ne faut même pas le solliciter; dans les situations graves il faut la dictature et les mesures les plus expéditives qui soient. Pas de bla-bla, pas de  » nuit debout », pas d’élections ! Couvre-feu, opérations nocturnes de neutralisation des méchants, des traîtres, des escrocs. Dispersion des mondialistes et confiscation de leurs biens; par ici les villas ! Quant aux 24 % et plus ayant voté Macron, ils ne bougeront pas; je les connais; émotifs. C’est désolant, je sais, mais la France, cette princesse endormie, cette madone atone, cette démocratie femelle, a de temps en temps besoin de se faire secouer.

  

                                    

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

                                     

Autour de Paris-Roubaix

 

Je découvre en suivant la course Paris-Roubaix les nouveaux visages et les nouvelles voix de la télé publique; Alexandre Pasteur remplace Thierry Adam (ouf) et la jeune et ravissante Marion Rousse (voir « images » sur internet, ça vaut le coup d’oeil) complète désormais le plateau au côté de Jalabert, qui s’est laissé pousser la barbe poivre et sel (comme le font beaucoup d’hommes de plus de 50 ans, bien souvent à la demande de leurs femmes); mais la meilleure nouvelle est le remplacement de Fottorino par Franck Ferrand, qui assurera les commentaires « patrimoine » lors du Tour. Fottorino, ultra-bien-pensant de gauche, nous a infligé l’été dernier des invités de téléphone très « communautaires »; les amateurs du Tour comprendront. Je l’ai encore aperçu il y a quelque temps sur France 5, où il fait partie du cénacle des commentateurs politiques accrédités; il a déclaré que le patriotisme économique de Montebourg était une ringardise affligeante; j’ai changé de chaine, sans vouloir en entendre davantage. Franck Ferrand est un journaliste d’histoire, actuellement sur la radio (communautaire) Europe 1. Il ne me déplait pas, a priori, et je le crois fort capable de travailler son sujet pour l’été prochain. Le sujet ? La France. 

Quelques mots quand même sur Paris-Roubaix; la course s’est déroulée par temps sec, et les coureurs ont foncé sur les routes pavées en soulevant des nuages de poussière; le vainqueur, le Belge Van Avermaet, a roulé à plus de 45 km/h de moyenne ! C’est une vitesse que je n’atteins même pas sur des routes plates parfaitement macadamisées ! L’intérêt géographique de cette course est aussi de constater les vastes cultures agricoles (colza, betteraves, pommes de terre, céréales…) d’une région pourtant très urbanisée; mais la course ne pénètre pas vraiment dans les agglomérations post-industrielles, Valenciennes, Douai, Lens, Roubaix, et le téléspectateur observe plutôt un espace très verdoyant, voire fleuri, où certaines maisons et certaines bourgades dégagent même une belle impression de tranquillité et d’ordre. J’ai vécu un an dans cette région au tout début de ma carrière; les élèves étaient plutôt très gentils, et l’intégration des immigrés (Belges, Polonais, Arabes) ne posait pas de difficulté; certains parents étaient rudes, mais très attentifs à la justice scolaire et pédagogique (les élèves comparaient leurs copies, il fallait avoir une correction très rigoureuse et pas « à la tête du client »); je n’étais sûrement pas un bon professeur à cette époque car je savais que je ne resterais pas dans l’établissement (je ne voulais pas m’intégrer !); il y avait du reste des accrochements fréquents entre les enseignants locaux, aux méthodes « maison », et les jeunes  »titulaires académiques » imbus de pédagogisme gauchiste; j’ai souvenir d’avoir éprouvé davantage de sympathie pour les premiers que pour les seconds, sans pour autant nouer de relations avec eux, alors que j’étais invité aux petites soirées des gauchistes. Situation ambiguë. Je consacrais mes dimanche à visiter la région; j’avais acheté un appareil photo (de plus de 4000 francs) croyant ainsi mieux orienter mon regard; le résultat fut médiocre et banal. Qui plus est, je tirais mes photos en noir et blanc, me privant des belles couleurs de la brique, de la végétation, des cours d’eau et du ciel. Cette région, et j’y inclus la partie wallonne, est d’une si puissante richesse de sol et de sous-sol que de nombreuses et terribles batailles s’y sont déroulées; et cette terre déjà si fertile fut imbibée, comme dirait Michelet, du sang et des cadavres de millions d’hommes. 

Quant aux vivants actuels du Nord, de cette région désormais appelée « Hauts de France », ils sont largement caricaturés par les médias parisiens, et la caricature se diffuse au reste du pays; caricature divertissante et populaire à travers les « ch’tis » et le dernier invité vedette des Grosses Têtes, un certain Jean-Phi Jansen; caricature esthétisante et intello pour Arte, à travers les films de Bruno Dumont. Mais condamnation générale médiatique de cette population qui vote Front National malgré toutes les tentatives de l’Etat et des collectivités afin de reconvertir les vieux bassins houillers (musée du Louvre-Lens). Avant de partir vers la Tunisie, je me rendis à Auchel pour informer de mon départ le proviseur du lycée (l’un des plus mauvais de France par les résultats*) où j’avais été nommé par pure formalité administrative; une secrétaire fort séduisante (une blonde pulpeuse comme il y en avait encore beaucoup à cette époque dans le coin) avait donné un coup de tampon bien ferme à mon document d’extradition; puis j’étais allé dans le bar d’à côté pour manger mon sandwich; là, le patron m’avait dressé un tableau effarant de la situation scolaire; « le gros problème d’ici, m’avait-il déclaré en essuyant ses verres, c’est l’alcoolisme de la jeunesse… » – Pour ne pas rire, je mordis à fond dans mon morceau de pain.

*: mais en 2016 le taux de réussite au Bac s’élève à 78 %, et le lycée est gratifié de la note de 16/20 dans sa gestion des élèves.

Pour revenir à la course Paris-Roubaix, il faut noter une fois de plus la faible prestation des coureurs français, qui ne gagnent plus rien depuis des années; le phénomène semble même avoir été normalisé par les journalistes, qui en sont réduits à s’enthousiasmer de la plus légère petite attaque d’un Chavanel ou d’un Démare, lequel a déclaré une fois la ligne franchie que « l’essentiel était d’aimer cette course ». Bernard Hinault, lui, n’aimait pas du tout cette course, mais il se fit un devoir de la remporter en 1981. Ce qu’il faut dire, tout de même, c’est qu’aucun petit cycliste amateur n’est en mesure de pouvoir rouler à plus de 25 à l’heure sur les pavés, voire même de pouvoir tenir debout sur sa machine quand les pavés sont tordus et anguleux; il faut donc une force de professionnel pour franchir à plus de 40 de telles routes; et il ne faut évidemment pas avoir « froid aux yeux », quand avec la poussière on ne voit même pas qui roule devant soi ou à ses côtés; mais je devine, pour être un peu cycliste moi-même, qu’il y a une concentration propre à l’effort et qu’on est capable d’avoir des réflexes étonnants face à certaines situations. Bien sûr des chutes se produisent et elles sont souvent plus dures sur les pavés qu’ailleurs: fractures nombreuses voire traumatismes. Les candidats au podium du Tour de France désormais évitent de concourir sur Paris-Roubaix. Marion Rousse, elle, a décidé de mettre un terme à sa carrière professionnelle (elle a été championne de France); à 25 ans, déjà bien introduite, si je puis dire, dans le milieu du vélo - équipes, sponsors et médias – elle va donc commenter le Tour l’été prochain; je n’attends pas grandes merveilles d’analyse de sa part, et elle sera utile sans doute pour les soi disant « confidences » des coureurs, comme pour signaler leurs palmarès et objectifs. Il s’agit aussi pour France-Télévision de rajeunir et de féminiser son « dispositif » afin d’attirer un public de moins de 50 ans. Bien qu’ayant passé le cap de cet âge, je pense et j’espère pouvoir me retrouver devant ma télé au mois de juillet. Nous aurons alors un nouveau président et un nouveau gouvernement. Mais aurai-je encore une télé ?

                                                          

Au fond du trou

 

Quels sont les enjeux de cette élection présidentielle ? Il faut bien reconnaître que les candidats en lice ne nous aident guère à y voir un peu plus clair; je reconnais aussi ne pas m’intéresser beaucoup à cette élection (je n’ai pas suivi les débats); certes, on en parle, « tout le monde en parle » comme dit l’émission, mais que savons-nous au juste ? Rien n’est plus flou que la politique; « un théâtre d’ombres », en effet, une comédie, une farce, un opéra-bouffe. Autrefois les choses étaient quand même un peu plus claires, il y avait la droite et la gauche avec leurs rivalités internes, et il y avait des candidats qui en imposaient et tenaient en respect les journalistes: « Taisez-vous Elkabbach ! » – Physiquement, même, les candidats avaient des « gueules »: Giscard incarnait très bien l’énarque, avec son long crâne dégarni; Mitterrand avec son clignotement d’yeux dégageait un air de ruse et de roublardise, en même temps que son verbe n’était pas dénué de doctrine et de sentences. Aujourd’hui, les visages présidentiables me semblent bouffis, gommeux, maquillés, surfaits; et les « discours » sont eux-mêmes guindés, empesés, à la fois grandiloquents et maladroits; les candidats « populistes » restent très timides, et ambigus, je doute qu’ils parlent vraiment du peuple et au peuple, sauf d’une manière négative, quand ils attaquent l’oligarchie anti-populiste. Fillon, Hamon et Macron parlent un peu mieux (qu’on ne le croit) aux bien pensants, car ces derniers ne sont pas difficiles à embobiner, toujours prompts à vouloir s’enthousiasmer, du moins à ne pas tomber dans le défaitisme, le fatalisme, le nihilisme. L’élection les dynamise et les électrise, je le vois par exemple avec mes collègues, qui deviennent frétillants et frémissants; il paraît que c’est la bonne saison pour « pécho » comme disent les jeunes ! La militante est fort ardente sous la tante.    

Premier enjeu donc: quelle est encore la capacité des Français à « y croire » ? Ils ont été fort déçus par les deux précédents présidents, le premier par son énergie fatigante et cafouilleuse, le second par sa mollesse navrante et sournoise. Mais la déception n’éteint pas pour autant la machine désirante, peut-être même en ravive t-elle la flamme… Ici un deuxième enjeu apparaît: de quelle machine s’agit-il ? De la Société ? De la Nation ? De l’Etat ? Il me semble y avoir une collusion (collision ?) des trois, qui par conséquent complique un peu le fonctionnement de la machine; pour les uns, il faudrait en effet le simplifier en réduisant les mécanismes de l’Etat, ce qui, pour d’autres, entraînerait le dysfonctionnement général; c’est la Nation, selon ces derniers, qui mériterait aujourd’hui d’être supprimée, car son mécanisme est régressif et il ralentit l’ensemble. Tous les candidats à l’élection semblent avoir compris cet enjeu qui est celui de la relation Etat-Société-Nation.

Pour l’électorat le plus croyant et catholique, l’idéal de la « transsubstantiation » politique serait que la Société se changeât en Nation, et que le Président incarnât l’Etat par une geste mystique appropriée. Pour l’électorat moins croyant, mais sans doute davantage « désirant », la Nation est un fantasme qu’il convient de calmer, en optant pour des choix pragmatiques de « consubstantiation » où l’Etat ne se dissout pas dans le fantasme mais au contraire délimite une co-extension symbolique et commémorative de la Nation à ses côtés. Ainsi le chef de l’Etat n’est pas là pour incarner une Nation de type « identitaire », mais au contraire pour en nier l’identité au profit de ses virtualités et « potentialités »; ainsi elle n’en sera que plus « extensive », plus diluée et moins concentrée; beaucoup d’eau et très peu de vin. On a bien sûr compris que ces deux conceptions renvoient aussi aux deux catégories du christianisme occidental. Mais, troisième enjeu: la France est-elle encore chrétienne ?

En ces jours de carême, on peut en douter; l’indiscipline collective redouble, je le vois ici à Caen avec le fameux carnaval étudiant et lycéen, où les attitudes les plus folles (« putain ! on va s’éclater ! » m’a lancé un jeune automobiliste qui se rendait au carnaval alors que je rentrais tranquillement chez moi sur mon vélo) se donnent rendez-vous; mon collègue de philo, toujours à l’affût de la « culture contemporaine » qui lui semble passionnante, s’efforce d’interpréter la force subversive du carnaval; je l’écoute un peu morne; subversive ? mon cul oui ! Ce sont des branleurs alcooliques et des salopes proto-féministes (futures Femen) qui défilent en gueulant et en dégueulant, avec des masques et des tenues inspirés de séries et de films américains; c’est une abjection culturelle totale, que les gentils médias tel Ouest-France nous présentent depuis des années comme une « manifestation festive » qui est devenue un événement majeur de la ville de Caen. Qu’en pensent les commerçants ? Beaucoup d’entre eux ferment ce jour-là, car les dégradations des années antérieures les ont dissuadés (les vitrines étaient maculées de farine et d’œufs, des branleurs alcooliques sont même allés pisser et chier dans certains rayons des Galeries Lafayette !); mais Ouest-France se gargarise de la « fête » et de l’ambiance bon-enfant qui règne, bien encadrée par les différents services; les pompiers et le Samu n’ont pas tout à fait le même avis. Combien coûte cette farce grotesque à la bonne ville de Caen ? Hélas, j’entends l’argument des bobos: mais enfin, il ne faut pas toujours raisonner en termes d’argent, sinon on ne fait plus rien !

Revenons à notre question; cet exemple et mille autres pour répondre que la France n’est plus du tout chrétienne; qu’il y ait encore des chrétiens, bien sûr, mais l’immense majorité de la population ne pratique pas, ne prie pas, et ne respecte aucune discipline de type religieux. 60 % au moins de zombis, d’athées, agnostiques et autres laïcards indifférents et spirituellement vides. Le candidat estampillé catholique, Fillon, a été très vite ridiculisé par les médias, et pour des faits et des raisons que la presse de droite réactionnaire, c’est à dire Rivarol, a elle-même validés. Marine Le Pen quant à elle n’est point convaincante du tout dans son approche des questions religieuses; et je la trouve personnellement ridicule quand elle parle des crèches dans les mairies. On devine en tout cas que cette femme n’a jamais été imprégnée de culture religieuse et catholique en particulier. Les autres candidats sont tous des laïcards plus ou moins anti-religieux ou anti-cléricaux; ils ont eu le cerveau bien lavé par l’Education nationale et les médias, tous farouchement anti-catholiques; l’islam et le judaïsme peuvent en revanche bénéficier de mansuétude de leur part; j’ai entendu des collègues gauchistes très anti-catholiques avoir beaucoup de curiosité pour la culture islamo-andalouse, les textes soufis, et bien sûr le Talmud et ses fascinantes dialectiques… Enfin, le protestantisme se porte bien chez les intellectuels et les historiens, si j’en juge par les nombreux magazines consacrés ces derniers temps à Luther; la France est décidément le seul pays à célébrer des personnalités historiques étrangères et à dédaigner les siennes (Calvin ?). C’est atterrant et c’est inouï quand on y pense. Mais qui pense encore dans ce pays ?

Bilan: Enjeu n° 1: les Français y croient-ils encore à cette élection ? Mais oui, beaucoup d’entre eux vont aller voter, tels des petits soldats de la machine étatique. Enjeu n° 2: qu’en est-il de la relation Etat-Société-Nation ? L’Etat est devenu la Machine et la Nation a été broyée depuis longtemps, par les guerres notamment; tous les candidats sont des étatistes, les uns de droite et la plupart de gauche; l’idée de nation est devenue faible, symbolique, décorative, commémorative (en effet puisque la Nation est morte); autrefois la France fut un grand royaume catholique; il a été renversé par une petite et agressive république maçonnique; le niveau d’effondrement politique de ce pays est d’ores et déjà un phénomène historique majeur du XXe siècle. Enjeu n° 3: la France est-elle encore chrétienne ? Bien sûr que non, même si le protestantisme se porte bien, l’effondrement de la culture et de la discipline catholiques a produit un fossé béant qui s’est rempli ces dernières années de toute une marchandise culturelle importée. On en est là. Au fond d’un trou.   

     

 

                                                                        

Bilan du Tournoi

 

Le Tournoi des VI Nations vient de se terminer; j’en ai été un spectateur attentif, et voici les observations qu’il m’inspire. D’abord, ce fut un bon tournoi, très homogène, avec des matchs très disputés, tels Galles-Angleterre, Ecosse-Irlande, et surtout France-Galles, qui restera dans les annales par l’essai marqué par les Français à la 99e minute, soit 19 minutes au-delà du temps habituel de fin de match. Cette extraordinaire situation s’explique par la complexité de l’arbitrage qui permet de faire rejouer les mêlées qui s’effondrent, de consulter la vidéo pour pénaliser éventuellement un joueur, voire l’exclure pour dix minutes, sans oublier le temps de récupération des deux équipes après l’effort fourni en mêlée, ainsi que les allées et venues des soigneurs (mais là, le chronomètre de l’arbitre est arrêté). Le rugby « moderne », disons depuis une quinzaine d’années, est devenu un sport très réglementé, beaucoup plus complexe à observer que le foot; l’arbitre de terrain est sans cesse aux aguets, à l’affût, il se mêle quasiment aux actions, parfois il heurte un joueur, et inversement, il doit même s’accroupir pour vérifier où se trouve le ballon, rien ne doit lui échapper des gestes des joueurs, si leurs mains, leurs bras et leurs jambes ne font pas obstruction au jeu, s’ils sont bien positionnés, « sur leurs appuis » comme on dit. Enfin, il doit sans cesse leur donner des indications ou des ordres, « jouez ! », « reculez ! », « relâchez ! », et bien souvent aussi il est amené à expliquer ses décisions aux capitaines des deux équipes. Les joueurs obtempèrent, quand bien même ils ne comprennent pas bien pourquoi l’arbitre les a pénalisés. Le rugby moderne est devenu très intense, la vitesse et la puissance des joueurs ayant augmenté au cours des dernières années; les coups et les chocs sont violents, les blessures sur saignement et les « protocoles commotion » se multiplient au cours des matchs de haut niveau. Cette intensité exige un degré de concentration très élevé; les joueurs doivent avoir assimilé des dizaines de positions et de gestes conformes aux règles, tout en tenant compte aussi de la faculté d’interprétation de l’arbitre. C’est pourquoi il est permis de parler de l’intelligence du joueur de rugby bien supérieure à celle du joueur de foot.

Les Anglais se sont montrés les meilleurs, les plus disciplinés, les plus rigoureux, les mieux organisés sans doute aussi; leur équipe n’a pas de point faible; et la qualité du buteur, Farrell, a été décisive, notamment contre Galles. Ils n’ont certes pas dominé largement, comme l’an dernier, et leur défaite lors du dernier match face à l’Irlande, qui les a privés du Grand Chelem, a montré qu’ils étaient émoussés. Les Irlandais, toujours très acharnés contre les Anglais, ont en revanché manqué de « punch » contre les Gallois et contre les Ecossais; ils terminent malgré tout deuxièmes du Tournoi. La France est troisième, sa meilleure place depuis six ans; le nouvel entraîneur Guy Novès a discipliné l’équipe et consolidé certains joueurs, comme Lopez à l’ouverture; Picamoles et Gourdon ont été performants en troisième ligne, et la mêlée a quasiment dominé celles des autres équipes; le point faible français reste le jeu de passe dans les vingt deux mètres adverses; les ailiers rapides ne suffisent pas, il faut aussi qu’ils soient techniques et habiles dans toutes les positions. Seurin a fait de bons débuts comme demi de mêlée titulaire, mais il doit encore améliorer ses orientations de jeu. Disons, pour résumer, que les joueurs sont plutôt bons, individuellement, mais il manque encore un élan collectif à cette équipe, une plus grande combativité aussi, car les périodes de somnolence, face à l’Irlande surtout, équipe agressive, ont été inquiétantes.

L’Ecosse progresse, elle termine quatrième, et le Pays de Galles régresse un peu, cinquième; ces deux équipes ont pourtant dominé l’Irlande, et ont fait jeu égal avec la France; les matchs se jouent sur des détails, des blessures, des choix d’arbitrage, des hasards (le ballon ovale est capricieux !). Le public aussi peut avoir un rôle; à Cardiff, les Gallois sont portés par les chants et transcendés par la motivation nationale; au moment des hymnes, on voit parfois des joueurs pleurer. Le stade de France de Saint-Denis ne dégage pas la ferveur chorale des enceintes britanniques, car ce n’est pas vraiment un stade de rugby. Ce sport en effet doit posséder ses lieux propres s’il veut être possédé par eux; se joue là une dimension « passionnelle » et « fusionnelle » qui manque souvent à la France; notre rugby reste en effet très morcelé, très provincial, tandis que les équipes nationales d’outre-Manche ont tiré parti de la mondialisation pour se renforcer. On pourra m’objecter que la dimension passionnelle dont j’essaie de parler n’est qu’un effet du « grand spectacle » marchand et médiatique organisé par les fédérations, les sponsors et les diffuseurs. Que la France, par conséquent, s’honore d’une certaine manière à préserver ses structures traditionnelles. Les avis sont très partagés; j’ai interrogé mes collègues d’histoire-géo qui s’intéressent au rugby, l’un est favorable à la « fusion » des clubs géographiquement proches, par exemple Bayonne et Biarritz, Dax et Mont-de-Marsan etc. L’autre (qui est lui-même responsable de club) estime que le problème n’est pas structurel, au contraire, car les structures du rugby français sont bonnes, mais qu’il est « stratégique » face aux autres grandes équipes nationales. En somme, l’un nous dit que les bases doivent être « restructurées », et l’autre pense que c’est le sommet (les superstructures !) qui doit être mieux organisé ou mieux orienté.

Une chose est sûre, l’Italie a terminé bonne dernière, largement dominée par toutes les autres équipes; en Italie les structures de base, les clubs, ainsi que le sommet, la fédération, donnent l’impression de flancher; la présence de la « squaddra azura » au sein du Tournoi pourrait même être mise en question; malgré une victoire surprenante en novembre face à l’Afrique du Sud, les Italiens ont abordé ce tournoi avec une évidente indiscipline et décontraction; ils l’ont payé cher, encaissant des scores sévères (plus de 60 points face aux Gallois). A certains moments, ils peuvent donner l’impression de bien jouer, mais ils commettent très vite des fautes, sont débordés dans les impacts physiques, et n’ont pas de buteur. Le stade de Rome était par ailleurs bien dégarni en comparaison des autres stades; certes, le déplacement en Italie fait désormais partie du charme du tournoi pour certains supporters britanniques (peut-être aussi pour les joueurs et les arbitres); mais le public romain ou latin regarde lui avec perplexité son équipe nationale entraînée par des anglo-saxons, quand ce ne sont pas des Français !

Ainsi va le rugby: j’y vois un exemple du fossé qui se creuse entre les amateurs de ce sport et les professionnels internationaux; en Angleterre, le fossé depuis longtemps est creusé, sans doute une caractéristique des structures sociales inégalitaires de ce pays; en France il se creuse et cela ne se fait pas sans glissements de terrain; longtemps présenté comme sport égalitaire, dans le Midi notamment, capable même de réconcilier les cléricaux et les anti-cléricaux, les grands et les gros gabarits, les paysans et les ouvriers, le rugby français est de plus en plus sélectif et inégalitaire, de moins en moins rural et de plus en plus métropolitain; quant au rôle du clergé, il a disparu devant l’offensive des marchands et des investisseurs.  

PS: pour raison technique et informatique il n’y aura pas d’article vendredi.                                                    

De l’union européenne

  Je propose actuellement à mes élèves de 1e un cours sur l’Union européenne divisé en trois parties: l’espace, la politique, la désunion. Ce n’est pas une bonne classe, mais elle est à l’image de mon sujet, et à plusieurs reprises j’utiliserai cette métaphore pour parler des difficultés d’entente et de perspectives de l’Union. Pour commencer, on demande aux élèves ce qu’ils savent ou croient savoir de la dite union; et malgré la propagande européiste de l’Education post-nationale, ou grâce à elle, le sujet ne les intéresse pas; parfois, dans une salle de classe, se trouve punaisée sur un panneau de liège une photo un peu abîmée du parlement européen de Strasbourg; pendant les années 1990 force documents iconographiques de la sorte ont été distribués aux enseignants; il fallait alors conquérir les imaginations par les images ! Une de mes collègues possède même un petit drapeau européen qui se trouve fixé sur sa table de travail à côté d’une photo de Barack Obama; charmante collègue ! « Tu sais qu’il n’est plus président au fait ! » lui ai-je dit il y a quelques jours… « Raison de plus ! » m’a t-elle rétorqué avec vigueur.

Face à des élèves évasifs et indifférents sur l’Union, qui ne connaissent donc qu’à peine l’existence de la chaîne Arte et ne savent rien des symboles de la construction européenne, il faut aller à l’essentiel, et pour commencer, leur montrer ce que peut nous apprendre un simple billet de 10 euros: on y voit une arche, dite romane, prolongée en perspective, on aperçoit l’abside d’une église, au verso c’est un pont de pierre, sans doute une construction de monastère, juste en dessous se trouve représenté le continent européen, y compris l’Islande, l’Afrique du Nord, la Turquie, le tout bien sûr entouré de douze étoiles, enfin à la lumière on devine un portrait de femme, dans la partie blanche du billet, juste en dessous la signature du président de la BCE, Mario Draghi; cette femme, c’est la déesse Europe, d’après une représentation de l’Antiquité… Bon. J’explique et je demande aux élèves ce qu’on a voulu « mettre en valeur »: les transports, l’ouverture, la solidité, la beauté ? enfin et surtout la religion chrétienne; ici une référence au dollar et à son « in God we trust » peut être faite. Tout cela pour dire que l’argent est une affaire de croyance, de « foi » ! C’est la monnaie dite fiduciaire. Mais la confiance a des limites et c’est pourquoi le billet de 10 euros est très sécurisé, avec des petits motifs d’authentification (pictogramme, hologramme, filigrane, etc.).

Cette présentation de poche étant faite, j’esquisse ensuite quel est l’espace de l’UE: plutôt modeste en comparaison de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique; bien sûr se pose la question de l’élargissement et des limites géographiques de l’UE; de l’Atlantique à l’Oural ? de l’Ibérie à la Sibérie ? Les élèves sont souvent catégoriques: non ! la Russie n’est pas en Europe ! En revanche ils veulent bien discuter du cas de la Turquie. Je leur apprends que le Maroc a aussi été candidat à l’UE; là, ils protestent ostensiblement ! La question des frontières de l’UE suscite des réponses diverses; mais c’est la notion même de « frontières » qui prête à discussion et controverse; il faut des frontières fermées, disent les uns, des vraies frontières qui séparent et distinguent, protègent et identifient, il faut au contraire des frontières ouvertes, disent les autres, des frontières « attractives », des « interfaces » économiques entre les pays et entre les continents. Je n’insiste pas trop. Deuxième partie: quelle est la politique de l’UE ? Les manuels de géo abondent de belles photos de constructions, de ponts, de gratte-ciel, de routes très larges sur des bouts de territoire étroits; on retrouve l’obsession architecturale symbolisée sur les billets, toute une mythologie de fondateurs et de bâtisseurs de l’Europe (maçonnique ?), qui inspirait encore naguère les discours de Mitterrand, mais qui aujourd’hui laisse perplexe ou suscite le sarcasme du contribuable: que d’argent fichu en l’air ! On appréciera à cet égard le coût du nouveau gratte-ciel de la BCE à Francfort*. Les institutions de l’UE ne sont plus guère explicitées par les manuels; il faut éviter de verser dans le « fonctionnalisme », semblent nous avertir à présent les programmes, car c’est faire le jeu des contempteurs de la technocratie bruxelloise; jeune professeur, je m’amusais pourtant à présenter aux élèves les organigrammes tentaculaires de l’UE et toutes les désignations absconses qui les accompagnaient; à l’époque ma copine étudiait à science-po et en savait encore plus long que moi sur la question; nous avions des conversations passionnantes ! Aujourd’hui, je me limite à rapporter l’anecdote architecturale du parlement de Strasbourg dont la luminosité extérieure varie en fonction de l’intensité des débats (mais je n’ai pas vérifié si cette anecdote est toujours valable). Certains élèves, probablement, ont compris que je n’étais pas un ardent europhile; ils me demandent si l’on pourrait quitter l’UE, comme le Royaume-Uni; c’est la peur bleue (bleu Marine ?) des responsables, leur dis-je, car le château de cartes (ou usine à gaz) de cette construction s’effondrerait très vite. Par conséquent, les prévisions et les chiffres les plus catastrophistes ponctuent en général les avertissements de ces dirigeants qui veulent qu’à tout prix (un prix fixé par eux !) « nous » restions dans l’UE.

*: 1,2 milliard d’euros, 12 ans de travaux (2002-2014), un surcoût de 40 %, tout cela payé sur les fonds propres de la banque. « Avec son mobilier ultra-design et sa vue à 180 ° sur Francfort la salle du Conseil (des gouverneurs des banques centrales) ressemble un peu au siège d’un gouvernement mondial dans un film de science-fiction. » peut-on lire dans Le Figaro (29/11/2014).

 Pour finir, je montre aux élèves que les oppositions et les critiques redoublent depuis plus de dix ans; le référendum de 2005 a été un gros coup de canif dans le « contrat » entre l’UE et la France; on parlait autrefois du « couple franco-allemand » et de la (sainte) famille européenne; aujourd’hui, même Ouest-France, le plus européiste béat des quotidiens français (rappelons que tout l’Ouest de la France a voté oui au référendum de 2005, alors que tout le reste du pays a plutôt voté non, parfois largement), émet des inquiétudes et des doutes sur les valeurs de l’UE; la Pologne, par exemple, longtemps le pays chouchou de Ouest-France, par affinité catholique, est à présent montré du doigt par le journal pour ses tendances réactionnaires (remise en cause de l’avortement) qui « sapent » la démocratie et les droits de l’homme (et de la femme qui plus est !). Enfin, quand c’est le vieux président du journal, François-Régis Hutin, qui prend la plume, c’est pour avertir les lecteurs que l’UE nous a apporté la paix et la sécurité, ainsi que de meilleures conditions de vie, et qu’il faut bien se garder de voter pour les extrêmes, les nationalistes et les crypto-communistes, si nous voulons préserver ces précieuses valeurs… J’engage les élèves à lire un peu la presse, mais en leur disant que nous aurons l’occasion dans quelques semaines de reparler de ces fameuses valeurs et de ceux qui n’y croient pas, les hérétiques !                                                                                

Depuis Kopa

 

La mort de Raymond Kopa, footballeur vedette des années 1955-1960, mérite quelques observations. D’origine polonaise, né à Noeux-les-mines, près de Béthune, le jeune Kopaszewski travaille au fond de la mine jusqu’à l’âge de 15 ans; avec deux phalanges écrasées lors d’un accident de travail, il obtient une petite pension et le retour à l’air libre; il joue au foot et un entraîneur le repère; en 1949, il signe un contrat de semi-professionnel avec le club d’Angers. Deux ans plus tard il s’engage pour Reims en exigeant une prime de signature de 500 000 francs (12 000 euros). Il reste cinq ans dans le club champenois, où il gagne deux titres de champion de France (53, 55) et une place de finaliste en coupe d’Europe (56) contre Madrid, qui devient son club la saison suivante et jusqu’en 1959. Kopa brille également en équipe de France lors de la coupe du monde de 1958; il est décisif par ses dribbles, ses passes et son « sens du jeu »; mais son caractère n’est pas facile, et son surnom de « Napoléon »* est révélateur.

*: qui lui a été donné par un journaliste anglais !

 

A cette époque le foot se professionnalise et Kopa entend défendre ses intérêts; les joueurs sont des « esclaves » déclare-t-il en dénonçant les pressions des clubs; il quitte Madrid malgré les bons résultats et l’argent gagné, préférant revenir à Reims où il pourra diriger plus librement ses affaires en devenant le premier footballeur à posséder sa propre marque (chaussures, vêtements, sodas) et son propre petit avion privé. Il incarne la réussite sociale, la croissance économique et l’intégration « républicaine », ainsi que l’ouverture internationale de la France; un personnage gaullien ! Sa carrière de footballeur s’arrête en 1967. C’est aussi la fin des « Trente glorieuses », l’agitation sociale, les grèves et l’essor de la « fonction tertiaire »: employés, fonctionnaires, cadres. Le foot français, resté très ouvrier, traverse une phase creuse (1965-1975); la notoriété de Kopa s’efface très vite. L’épopée des Verts de Saint-Etienne (1975-77) marque en vérité la fin du foot-ouvrier; et la fin tout simplement du bassin industriel de la région stéphanoise.

L’équipe de Saint-Etienne est devenue, comme d’autres, mais sans doute pire, une équipe désolante à voir jouer; il n’y a plus aucune volonté, aucune cohérence, aucune « solidarité » sur le terrain entre les joueurs; on devine à certaines attitudes (en dehors du terrain) la déplorable mentalité qui désormais caractérise le footballeur professionnel « moderne ». Dans les tribunes du stade Geoffroy-Guichard, la plupart des supporters, de moins de 40 ans, acceptent et même cautionnent cette sale mentalité; c’est un triste public en vérité que celui qui encourage des joueurs grotesques et moralement abjects. J’observe du reste les banderoles de ce public, d’un genre très morbide, avec des têtes de morts, des graffitis « gothiques » inspirés de sectes sataniques. Affligeant spectacle.

L’équipe vedette aujourd’hui du championnat de France s’appelle le PSG; et ce n’est pas une équipe française; elle est financée par le Qatar, et composée à 75 % de joueurs étrangers; son entraîneur, espagnol, s’efforce de parler français, mais on ne comprend quasiment rien à ce qu’il dit. Les médias et les chroniqueurs ou consultants de foot consacrent l’essentiel de leurs commentaires à cette équipe; malgré les réseaux sociaux qui se déchaînent contre ce favoritisme exubérant et exaspérant, ils persistent à chercher ou avancer des justifications « abracadabrantesques » aux performances aléatoires de cette équipe, capable de battre le FC Barcelone 4-0 au Parc des Princes puis d’être éliminée 6-1 au match retour ! L’explication me semble pourtant simple: cette équipe « cosmopolite » n’a pas d’organisation, malgré ses prétendus schémas tactiques et son organigramme de conseillers parasites; les joueurs, en dehors de quelques virées nocturnes partouzeuses et de séjours à Las Vegas, ne s’entendent pas. Cette zizanie implicite a éclaté en pleine lumière, sous les projecteurs du stade de Barcelone, quand l’équipe s’est montrée incapable de défendre son large avantage de trois buts à dix minutes de la fin du match; un tel spectacle de décomposition collective, accentuée par une flagrante erreur d’arbitrage, a interloqué tous les observateurs. Le chroniqueur bobo Pascal Praud ne savait plus quoi dire, enchaînant toutes sortes de justifications; « la faute à la fatalité » fut in fine son explication la plus courageuse ! Il y eut bien pourtant l’hypothèse, très crédible, de la « déplorable hygiène de vie » de certains joueurs, qui sortent en boîte de nuit deux jours avant le match, mais les commentateurs accrédités sont restés évasifs et pusillanimes sur le sujet. Comme ce fut le cas lors de l’affaire Aurier l’an dernier, il n’est pas question de « stigmatiser » qui que ce soit ! Par conséquent, tout se règle par l’argent, et le Qatar est capable d’en dépenser beaucoup.

A l’époque de Kopa, les joueurs étaient sérieux et talentueux, les entraîneurs n’avaient pas grand chose à leur expliquer; aujourd’hui, ils sont globalement très cons et abrutis, la tâche de l’entraîneur devient par conséquent « ubuesque »; il en va un peu de même dans l’enseignement, avec  cette différence que les élèves ne sont pas payés, et les professeurs presque pas en comparaison des sommes versées dans le football; mais on retrouve les mêmes attitudes dans certaines classes, notamment l’outrecuidance et la susceptibilité, qu’on peut expliquer par l’usage frénétique du portable où le « moi je » se déchaîne, qu’on peut aussi expliquer par la consommation du cannabis, qui provoque une assurance et confiance en soi imperméables aux objections et remarques (je tiens cette observation d’un collègue de sciences). A l’outrecuidance et la susceptibilité, il faut ajouter pour beaucoup d’élèves l’amertume et l’aigreur de n’avoir ni talent ni jouissance, à la différence des joueurs qui peuvent être malgré tout amadoués par la réalité physiologique de leurs qualités corporelles.

A l’époque de Kopa, enfin, l’union européenne n’existait pas, et le marché commun se mettait en place dans un contexte favorable de croissance agricole et industrielle; le travail était dur mais l’envie était forte, et ceci sans doute entraînait cela; aujourd’hui, l’union européenne est une duperie totale; elle n’est ni une union ni européenne, on le voit par exemple avec le football où les joueurs surpayés contribuent à la décomposition des clubs, derrière la vitrine de leurs « superstructures » oligarchiques; par ailleurs, ces clubs sont financés, comme la soi disant union, par des pays non européens et des fonds d’investissements interlopes, apatrides, virtuels.

Rappelons enfin que c’est la dite « union » ou ex-CEE qui par l’arrêt Bosman de 1992 a facilité et « libéralisé » les transferts de joueurs, supprimant ou invalidant les règles nationales qui jusque-là limitaient le nombre des étrangers dans les clubs; la soi disant union n’a pas même osé voter une loi privilégiant quand même les joueurs européens aux joueurs « non communautaires »; ce seul exemple montre mieux que tous les discours ce qu’est in fine le fumeux « projet européen »: un projet mondialiste de décomposition des nations européennes. Décomposition sociale, culturelle et politique. Soumission diplomatique enfin aux institutions du globalisme (ONU, OMC, FMI, OTAN). 

Mais des « réactions » se font entendre, parfois utilisées de façon subversive afin de renforcer la dite « union » (chantage, intimidation, pressions); réactions par exemple en Pologne, par exemple en Hongrie, deux grandes nations historiques de football, qui essaient de reconstruire des équipes nationales (sans joueur d’importation extra-européenne); des « équipes blanches », cela devient très rare aujourd’hui sur le « vieux continent », et tout à fait contraire au projet mondialiste. Mais je ne doute pas de la vigilance des stratèges de l’immigration de masse humanitaire et planifiée; avec l’explosion démographique de l’Afrique (et quand bien même le mot « explosion » est désormais interdit des manuels de géo !) les perspectives sont tout à fait réjouissantes.

   

         

                             

 

                             

La fin du village

 

    Je lis d’une traite le livre de Jean-Pierre Le Goff, La fin du village (1); je m’en veux un peu d’abord de ne pas en avoir entendu parler au moment de sa première publication en 2012. Cela fait cinq ans et au rythme où vont (se dégradent !) les choses, c’est déjà une petite éternité ! Le livre a été salué et récompensé dans le Midi de la France; beaucoup moins au Nord. Jean-Pierre Le Goff, d’origine bretonne (ça alors !) et ayant vécu en Normandie (comme beaucoup de Bretons), a passé ses vacances dans le Luberon à partir des années 1980. Son livre retrace l’évolution du village de Cadenet, situé entre Avignon et Aix.

(1): Jean-Pierre Le Goff, La fin du village, Folio-Gallimard, 2017, 771 pages.

Jean-Pierre Le Goff est un sociologue aujourd’hui en retraite (68 ans), qui a exercé différentes activités « de terrain » avant de publier des essais fort critiques sur l’héritage de Mai 68, sur la Gauche (à l’agonie), sur le « malaise dans la démocratie »; il a également établi une comparaison entre l’idéologie managériale des entreprises et le réformisme pédagogique de l’Education (voir son livre « La barbarie douce », sous-titré: « la modernisation aveugle des entreprises et de l’école ».) – Bref, il s’est acquis une réputation de sociologue dissident, qui se démarque des habituels discours bien pensants des gauchistes subventionnés, des apparatchiks et des pédagos de l’Education. Dissidence toute relative cela dit, qui, à la manière de celle de Michel Onfray, lui permet quand même de passer dans les médias grand public (2).

(2): France-inter, émission de Jean Lebrun du 24 février 2017. Signalons aussi le documentaire télé de Michel Delais, tiré du livre, et diffusé en 2015. Accessible sur youtube en tapant « la fin du village ». 

Le regard critique de l’auteur se retrouve un peu, même dissimulé par le style « neutre » et « objectif » de l’enquêteur de terrain qu’il a été auprès des habitants de Cadenet. Regard critique où je vois même surtout le pessimisme, et peut-être l’inquiétude, d’un homme aujourd’hui « ancien » (et sage ?) qui a constaté la terrible évolution du village, qui justifie amplement le titre choisi pour le livre. Bien sûr, des avis contraires se sont exprimés, et nul doute que les gauchistes associatifs et éducateurs sociaux, les saltimbanques artistes plasticiens, fumeurs de joints et joueurs de djembé, à un degré moindre les « managers » et les « gestionnaires », voire les « féministes » et les droits-de-l’hommiste anti-racistes, se soient sentis égratignés par un livre qu’ils n’auront eu aucune peine, en ne le lisant pas, à taxer de passéisme et de crypto-fascisme !

Oui, Jean-Pierre Le Goff a bien du mal à réprimer que « c’était mieux avant ! » – Je le comprends. On a tous, passé la quarantaine (personnellement j’entre bientôt dans la cinquantaine !), la nostalgie voire la mélancolie d’une France aujourd’hui disparue. Cette « France moisie » ainsi que l’appellent les connards et les connasses d’aujourd’hui, était une France de villages très actifs, de petites villes très commerçantes, et de grandes villes fort bureaucratiques mais appréciées pour leurs hôpitaux et leurs universités. J’ai un peu connu cette France-là, mais déjà elle s’éteignait en entrant dans le tunnel du mondialisme étatique, dont elle n’est évidemment pas sortie aujourd’hui. C’est un tunnel kafkaïen, sans fin et sans direction. « Ou es-Kon va et Keskon fait ? » comme le dit un supporter de l’OM bien connu des médias. C’est en effet le système des K, comme à l’époque de l’empire d’Autriche-Hongrie (la Kakanie) où vivait le jeune Kafka. Mais revenons à Ka… à Cadenet.

Autrefois village de paysans et de vanniers, rustique, frugal et provençal, Cadenet atteint aujourd’hui près de 4500 habitants; il est devenu un espace « péri-urbain » ou « rurbain », dans la zone  d’activité et de commerce d’Avignon et d’Aix, au coeur d’un important « réseau » d’échanges et de communication (autoroutes, TGV, aéroports). Jean-Pierre Le Goff dresse le tableau de ce « nouveau monde »: fonctionnaires, employés, retraités, touristes, commerçants intermittents et nouveaux entrepreneurs; la culture villageoise ancestrale a disparu, « les hommes à casquette » ont laissé la place aux tee-shirts (ou « ticheurtes » comme l’écrit Le Goff) et aux petites jupes, voire aux foulards musulmans… Une autre « culture » s’est développée, celle des associations subventionnées, une cinquantaine ! qui proposent toutes sortes d’activités, sportives, musicales, ludiques, corporelles, artistiques, informatiques, etc. Cette « culture » tend à se « formaliser », de plus en plus soucieuse de ses projets et de ses finalités, à l’instar de la pédagogie de l’Education nationale; Jean-Pierre Le Goff s’amuse un peu de l’obsession « citoyenne » de ces activités et de cette culture associative et scolaire. Les « anciens », notamment les Anciens Combattants de l’Algérie, déplorent, eux, qu’on ne les invite pas et que les cérémonies du Souvenir se vident; les enseignantes du collège voient en nous des beaufs, des fachos et des racistes, déclare l’un d’eux. Autre fracture, qui marginalise les « anciens », entre d’un côté les « écolos » désormais majoritaires, les bureaucrates tatillons du Parc naturel du Luberon, et d’un autre côté les derniers chasseurs de la région (environ 200 tout de même). Les libertés d’aller et de venir, de pisser tranquille dans la nature, de « promener » (on ne « se » promène pas ici, on promène !), sont de plus en plus minces. Des règlements et des panneaux partout !   

Au Bar des Boules, que fréquente Le Goff, les langues se délient et les coeurs se lâchent un peu; évidemment, petites consciences sensibles et étriquées s’abstenir ! Mais du reste, les bien pensants et les « cultureux » ne viennent pas ici; la plupart des gens restent chez eux, il y a deux fois plus d’habitants qu’autrefois mais on voit deux fois moins de monde, constatent les derniers « autochtones » ; et d’enchaîner: « nous sommes des « survivants », « une espèce en voie de disparition »,   »seulement nous, on ne nous préserve pas ! », lancent-ils à « Jean-Pierre », qui achève son livre sur ces mots.

Un très bon livre, écrit avec simplicité, mais très riche d’observations, et accessible au plus grand nombre; si je l’ai dévoré, c’est qu’évidemment j’y trouve et retrouve ce que j’ai moi-même un peu vécu dans mon village d’enfance, malgré les différences de « tempérament » politique et religieux entre la Provence « rouge » et la Bretagne cléricale et chouanne, c’est qu’évidemment enfin je partage les observations de Jean-Pierre Le Goff sur la culture associative et scolaire. Les amateurs de la « nouvelle gauche plurielle » et de Terra Nova seront quant à eux consternés (ou réjouis !) par le tableau; auquel ils ne manqueront pas d’ajouter la touche finale du score du Front National, qui a grimpé en flèche, à Cadenet et dans tout le Vaucluse au cours des vingt dernières années. Sur ce point, Le Goff reste assez discret. Discret également sur les clubs sportifs (rugby ? foot ? vélo ?) ou sur les possibles « trafics » (on n’est pas loin de Marseille !). Il se contente dès l’introduction de résumer le sentiment général d’un malaise:  » Une partie des Français sont fatigués, non pas de la modernité, mais du modernisme entendu comme une fuite en avant impliquant des sacrifices et des efforts incessants, qui mène le pays on ne sait où et le défigure d’une manière telle qu’il devient impossible pour eux de s’y retrouver. » (p. 15).

En effet, et l’un des vieux habitants de Cadenet se pose la question des rénovations des bâtiments anciens; jusqu’ici, dit-il, on a encore pu voir des acheteurs qui respectaient le style d’autrefois, les poutres et les grosses pierres; mais demain ? Déjà des villas d’architecture « contemporaine » avec larges baies vitrées sont apparues sur les collines; et regardez les publicités, nous dit cet homme inquiet, on n’y voit plus que ce genre de maison. Mais ce sont là, au demeurant, des questions de riches ! Car dans la moitié des villages français, loin des « grands axes », les maisons tombent en ruines et tous les commerces ferment. On y verra bientôt, on y voit déjà des squatters et punks à chiens, des djihadistes et des antifascistes, des zadistes et des migrants, toute une « déglingue » comme on dit en Provence.

Finalement, Cadenet s’en sort bien !         

 

                                  

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