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La féline

 

Nous avons tous des souvenirs pénibles, qu’on s’efforce d’oublier; ou plutôt qu’on laisse tranquilles au fond de la conscience; mais la conscience de temps en temps se manifeste à la manière d’un volcan qui se réveille ou d’une plaque tectonique qui se déplace. Les rêves jouent ce rôle de petits séismes ou de petites éruptions. J’ai rêvé l’autre nuit d’une personne qui a occupé une certaine place, douloureuse, dans ma vie. Revoyons un peu les faits.

C’était à La Marsa, faubourg de Carthage; à cette époque, entre 1992 et 1994, la Tunisie était encore un pays fréquentable et qui se prévalait d’un certain dynamisme social et culturel; nommé professeur coopérant au lycée Pierre Mendès France de Tunis, j’avais en toute hâte loué une villa sans confort, qui avait malgré tout une terrasse d’où l’on pouvait voir la mer, et sur laquelle je faisais sécher mon linge. J’étais alors un jeune homme rustique, et presque désuet dans ses vêtements mal ajustés, qui amusaient sans doute les autres coopérants, plus madrés et plus bronzés. Très vite, pourtant, mon allure passa pour romantique, dans la tradition en somme des voyageurs européens en Afrique du Nord, et quelques jeunes filles, élèves du lycée, m’avouèrent des sentiments favorables, mais qui n’en étaient pas moins ambigus. Car, ainsi que me l’écrivit l’une d’elles, « mon amour pour vous est impossible, et j’étouffe chaque nuit de chagrin, etc. » – Mon expérience du sexe féminin était encore rustique à cette époque (les filles de la campagne ne faisaient pas tant de manières !) et j’allais découvrir des subtilités… impénétrables. 

Un collègue, plus élégant et plus étrange que les autres, me prêta une oreille attentive et offrit à ma conscience froissée l’horizon de sa villa qui se trouvait en front de mer; je devinais dans sa conversation mélancolique et facétieuse la possibilité de me dégager un peu des ratiocinations fragmentées du « discours amoureux » où me tenait celle qui allait devenir ma plus redoutable confidente. Le départ de ce collègue et ami me laissa bien seul face à elle; je quittais La Marsa pour Tunis, louant un appartement à 200 mètres du lycée; le piège se refermait. Je fus telle une souris avec laquelle joue le félin, la féline en l’occurrence; certes, se trouvait derrière elle un terrible dompteur en la personne du père de famille, qui me surveillait, m’appelant quelquefois au téléphone, sans parler; un monsieur équivoque, prof de maths à la fac, sans doute un ancien gauchiste libertaire de la rue parisienne et qui s’était puritanisé en s’installant dans sa Tunisie natale; lecteur de Popper, bref, un type imbuvable, austère et hostile. Ma confidente redoubla de mystère et de propos qui alternaient le mysticisme amoureux et le quiétisme moral (ou l’inverse); elle lisait Bobin, Barthes, Rimbaud, Saint Exupéry, et des auteurs arabes tous plus mielleux les uns que les autres; cette littérature se voulait sans doute « démythifiante » ou « démystificatrice » (avec l’agent corrosif de la psychanalyse); c’était alors la mode intellectuelle « post-moderne » de la déconstruction des « grands récits » virils et occidentaux (c’est à dire blancs et machistes !). Au fond, la fille marchait dans les pas du père, sous l’apparence de leur discorde, qui m’induisait en erreur; enfin, loin de ma terre originelle, avec la chaleur tunisoise de l’été, je me décomposais et me liquéfiais peu à peu; ma santé nerveuse était ébranlée; j’avais des visions le matin, je fis un malaise vers midi. La féline vint me voir, caressante.

Puis ce fut le retour en France; j’espérais des caresses plus approfondies, croyant au progressisme sentimental de ma confidente; surtout, l’éloignement du dompteur levait toute menace, tout chantage. Illusion ! La féline s’inventa une nouvelle cage dans une cité universitaire de la région parisienne; j’y débarquai un soir à l’improviste; stupeur de la résidente ! Je fus éconduit, importun. Dans la pénombre d’une rue pavillonnaire, qui longeait la ligne de chemin de fer, mon coeur alors vit rouge; je revins sur mes pas, réussit de nouveau à entrer dans la résidence universitaire, et glissait sous la porte de la défunte confidente qui était sortie un petit mot atroce. Fin de mon supplice. On ne se revit jamais.

Elle étudia la littérature arabe, l’ethnologie, écrivit une thèse sur Adonis et Bonnefoy, et fut nommée maître de conférence dans une université parisienne. Je l’imagine appliquée, rigoureuse, froide et méthodique; ce qu’elle écrit, et qu’on peut lire sur internet, ne dégage en tout cas aucune verve spéciale, aucune chaleur intellectuelle; les sujets qu’elle aborde, cependant, ne manquent pas de promesses, morales et esthétiques: la question de l’altérité et du regard de l’Autre dans les relations Orient-Occident, relations il est vrai compliquées par les difficultés de traduction, où l’on devine par exemple que la littérature et la poétique arabes ont leurs propres enjeux et « horizons d’attente », différents de ceux des Européens; cela s’appelle le « décentrement » du monde et du regard occidental sur les autres ! Tout cela m’ennuie un peu; pourquoi ne s’intéresse-t-elle donc pas à Flaubert ? Il y aurait beaucoup à dire sur le regard que celui-ci porta sur l’Orient. Sans doute trop superficiel à son goût; trop « folklorique », trop « touristique ». 

A la différence de ma cousine, elle aussi maître de conf’, la féline est invisible sur internet; aucune vidéo, aucune image ! C’est assez curieux pour être souligné; il est fort possible que ce soit une volonté de sa part; une manière de puritanisme. Mais elle était déjà ainsi à Tunis, il y a plus de vingt ans. Comment alors expliquer notre relation ? notre « échange » ? Sa mère, qui était alors ma collègue au lycée, m’avait donné un élément de réponse: sa fille était quasiment « autiste » au moment où je fis irruption dans sa vie; elle fut bouleversée par ma gentillesse, ma qualité d’écoute et le charme pénétrant de mon regard (je cite à peu près ce qu’elle m’a dit); en quelques mois, son visage s’éclaira, et elle devint presque « épanouie ». Sa mère me remercia à plusieurs reprises de l’effet que j’avais pu produire sur sa fille, malgré l’hostilité du père et du mari. De mon côté, sans ami et très isolé lors de la deuxième année de mon séjour, je m’étais fait happer par une rencontre qui défiait le bon sens (paysan ?) et m’entraînait dans des songes obscurs, qu’accentuait la lumière brûlante du ciel tunisien. Ce fut l’une des périodes les plus nerveuses de ma vie. 

Je me suis bien calmé depuis; j’ai rencontré des femmes moins puritaines, et plus démocrates en somme; mais la démocratie féminine voire féministe présente des inconvénients; élections, pièges à cons ! La féline, elle, caressait le projet d’une « vie parfaite » (c’était son expression) pour laquelle évidemment je n’avais pas les qualités requises (nommé professeur de collège à mon retour en France, je fus discrédité à ses yeux). En somme, et ce sera ma conclusion, nous n’étions pas félins pour l’autre.

 

 

 

 

 

De l’hypocrisie à la méfiance

 

Ecrit en mars 2015

 

L’hypocrisie catholique a beaucoup perdu de sa superbe ces dernières années; elle n’a plus les miroirs et les reflets de ses palais romains; son « aggiornamento » esthétique et dogmatique l’a poussée du côté de ses adversaires d’autrefois, ces beaux esprits de salons qui invoquent les « lumières » afin de mieux accomplir leurs ténébreux forfaits. Même le mot « jésuite » a perdu de son aura diplomatique à travers la personnalité finalement bien consensuelle du pape François. Et quel déclin littéraire ! La « sécularisation » des esprits a rendu « obsolètes » quantité de mots et de manières verbales qui provenaient de la culture catholique, telle qu’on pouvait encore l’enseigner en France au début du XXe siècle (j’ai sous les yeux les « Lettres choisies du XVIIe siècle » par le R.P Chauvin; chaque page est un déluge d’exotisme luxuriant à côté de nos sèches notes administratives !) – Malgré le sursaut des années 1950, sous l’effet de la consternation provoquée par la guerre, la religion catholique française s’est peu à peu vidée de sa substance, culturelle, éducative, sociale; la foi, qui signifiait autrefois obéissance et silence, n’a pas résisté à l’idéologie de la technologie et de la psychologie, du bruit et du bavardage, déferlante après 1968. Les auteurs protestants anglo-saxons, les démagogues du « croire-en-soi », un Emerson par exemple, remplacèrent dans la littérature scolaire chrétienne les Bernanos et Claudel, jugés hermétiques. Aujourd’hui, c’est Attali (pas très chrétien !) qui nous assène son « croire en soi » en grande surface ! Le « croire-en-soi » est devenue l’idéologie quasi officielle des bien pensants, de France-Inter (avec Cyrulnik), des magazines féminins et d’un bon nombre de pédagos de l’Education nationale. Résultats du croire-en-soi ? 15 % de chômeurs, 25 % de pauvres et 75 % de crétins !

Les femmes et le sexe féminin survalorisés dans les médias (il en va autrement dans la réalité) ont été exploités par l’idéologie du croire-en-soi; le potentiel (érotique ?) en avait été très sous-estimé par les autorités catholiques d’antan; bien qu’il y eût d’extraordinaires figures féminines de dévotion et de « jouissance en Dieu »; mais elles étaient précisément une exception. Un peu partout en Europe, la mobilité des femmes s’accrut au XVIIIe; on en envoya même en Amérique, elles peuplèrent les villes comme domestiques et prostituées; cette soumission contribua au libéralisme cavalier puis arrogant d’un certain milieu d’hommes d’affaires; la vanité gonflait, le capitalisme devenait avide, concupiscent, et le petit clergé n’avait pas l’entregent du grand pour s’entremettre, avertir, protéger. La vue de toutes ces filles publiques (entre 40 et 50 000 à Paris à la veille de la Révolution, soit 10 % de la population totale !) troublait les consciences les plus fermes (les plus raides ?); l’Eglise était ébranlée; et « quand les clercs se déchirent les mécréants triomphent » ainsi que l’écrit Pierre Gaxotte. Puis vint le XIXe, ses conquêtes, ses expéditions, son grand commerce.

Epoque contemporaine, ainsi qu’on l’appelle: les hommes s’en vont et s’entre-tuent, beaucoup de femmes se retrouvent seules; la distinction et la séparation des sexes deviennent des gouffres, que dévalent les esprits les plus imaginatifs; l’on peut comprendre dans ce contexte les sombres réflexions (quoique drôlatiques à lire) de Schopenhauer:  » Il a fallu que l’intelligence de l’homme fût obscurcie par l’amour pour qu’il ait appelé beau ce sexe de petite taille, aux épaules étroites, aux larges hanches et aux jambes courtes… » – Cette période d’incompréhension systématique et « systémique » (tenant aux conditions objectives d’organisation économique et sociale) a pu favoriser le fantasme et la paranoïa; le clergé s’avère incompétent (voir Madame Bovary) et il faut attendre la fin du XIXe pour que la médecine du psychisme s’intéresse aux délires et hystéries des unes et des autres.

Les guerres du XXe contribuèrent à l’émancipation des femmes, nous disent les manuels scolaires ! Et l’historien normand C. Quétel écrit que ce fut la force des démocraties alliées, notamment de l’Angleterre, de mieux savoir les utiliser que les régimes totalitaires ! Quel épanouissement en effet pour les femmes que de servir d’infirmières auprès d’hommes virils mais amputés, quelle libération pour elles que d’avoir été employées sous-payées, prostituées, déportées, violées !

Cette désolante histoire du sexe féminin continue bien évidemment de peser malgré les apparences légères et désinvoltes de notre époque; elle pèse sur les coeurs, engourdit les consciences, paralyse les gestes et peut expliquer la maladresse générale qui caractérise les relations hommes-femmes; romans et films où l’on voit au contraire des opérations et des stratégies de séduction couronnées de succès ne font que renforcer la majorité des humbles mortels dans une amertume teintée de cynisme. Le modèle médiatique anglo-saxon s’est infiltré dans les opinions et les comportements d’une classe populaire qui s’avachit et hurle sur ses mioches, comme je peux l’observer au parc de mon quartier: « Chelsea, Sharon ! vos chaussures putain !! »- Au café du coin, tout près, deux hommes se plaignent de leurs gamins qui passent leur temps à jouer à la play-station. La séparation des sexes voire le séparatisme sexuel se sont aggravés sous l’effet de l’idéologie narcissiste et féministe, estime C. Lasch* – Les demandes érotiques se sont libérées et n’ont été que partiellement satisfaites; aux exigences féminines les hommes se dérobent, et les rapports torrides sont souvent suivis de relations et de sentiments bien tièdes; la conciliation de l’érotique et de l’éthique (le cul et la morale si l’on préfère) aboutit à des situations de plus en plus hygiénistes et puritaines; envie de pénis et envie de pénal semblent aller de pair, selon l’heureuse expression de Ph. Muray; de fait, le juridisme anglo-saxon, porteur des revendications féministes, facilite les séparations et les réparations; en résulte un commerce du célibat des plus lucratifs qui exalte l’idéologie du croire-en-soi, de l’optimisme bien pensant et passablement prétentieux; sous leurs airs libérés et disponibles les protagonistes de la rencontre et de l’échange s’avèrent bien souvent procéduriers, tatillons, susceptibles et acariâtres.

*: dans son livre, La culture du narcissisme, 1979 puis Champs-essais Flammarion, 2006, Christopher Lasch exagère me semble-t-il la notion de la « femme vorace », sexuellement insatiable voire castratrice; le type le plus répandu, homme ou femme, n’est-il pas au contraire celui de la timidité, de l’inquiétude, de la maladresse, du songe, de l’amertume ? Le narcissisme, loin d’être une revendication post-moderne irrésolue, me semble traduire davantage un accablement venu du fond des âges…   

Résumons: des siècles de soumission, d’exploitation, puis une rapide période de fausse libération, ont rendu le genre humain morose et méfiant. La vraie liberté n’est peut-être pas de ce monde…   

            

 

                  

Rapport de stage

 

Ecrit en avril 2015

Je viens de participer (très modestement) à un stage de nouvelle pédagogie; les formateurs et les inspecteurs (à plus forte raison les inspectrices) partent du « postulat » que le cours magistral ne peut plus et ne doit plus être la forme dominante et dominatrice de l’enseignement de l’histoire-géo; les élèves, disent-ils, ne veulent plus et ne peuvent plus écouter passivement un professeur, ils aspirent à des compétences plus actives, et doivent être « acteurs » de leur propre formation ! Même si le « savoir » reste la priorité, et parce qu’il reste la priorité, il faut le transmettre en sollicitant, en mobilisant des compétences intellectuelles rigoureusement identifiées et hiérarchisées; les voici dans l’ordre: mémoriser, restituer, comprendre, appliquer, analyser, créer, synthétiser. Les sept piliers de la sagesse ! Les sept branches du chandelier ? Tel est l’enjeu de la nouvelle autonomisation intellectuelle des élèves, et la raison de ma présence à ce stage… Pas si nouvelle en vérité. Voilà trente ans que les pays anglo-saxons l’appliquent plus ou moins, avec les résultats que l’on sait, catastrophiques. Les formateurs (des collègues de mon âge) s’appuient sur un auteur canadien, un certain Bloom (Blum ?), qui a échaffaudé une « taxinomie » des compétences intellectuelles à solliciter chez les élèves, sous la forme d’un tableau avec des cases; le document me tombe des mains. J’en profite pour regarder la longiligne collègue assise en face de moi, et qui, penchée sur sa feuille, absorbée par sa lecture (la concentration des femmes pour ce qui n’a aucun intérêt est pour moi une certaine cause de perplexité) laisse entrevoir un ravissant soutien-gorge noir et une non moins ravissante gorge blanche…

Ce que la taxi-chose de ce Bloom ne mentionne pas, et qui l’invalide en grande partie, c’est la distraction des élèves (et des professeurs !), leur capacité à s’échapper des cases où les pédagos veulent faire entrer leurs compétences; par ailleurs, l’intelligence ne se découpe pas en petites tranches, mais forme au contraire un mouvement, avec ses accélérations et ses ralentissements; je trouve donc bien artificiel et saugrenu cet exercice de classement, et du reste les collègues se trompent ou ne sont pas d’accord quand il s’agit de distinguer « mémoriser-restituer » de « comprendre » et « comprendre » de « analyser »; quant aux compétences finales, « créer-synthétiser » puis « évaluer », tout le monde convient qu’elles reposent essentiellement sur la capacité des élèves à écrire convenablement. Une capacité qui a beaucoup décliné ces dernières années; la nouvelle pédagogie va t-elle y remédier ? Les collègues-formateurs éludent la question.

Leurs réponses ou leurs objections partent de postulats ou de « conditions optimales »; par exemple que les élèves n’aiment plus le cours magistral et qu’ils se prêtent volontiers aux nouvelles méthodes (tables en îlots); ce qui n’est pas vrai du tout quand le cours magistral est intéressant ! Un autre postulat consiste à valoriser le travail collectif aux dépens du travail individuel; l’un des formateurs explique que les « tâches complexes » doivent être menées en classe et que le travail personnel en dehors doit être réduit voire facultatif; c’est l’argument habituel des bobos de gauche qui prétendent que le travail à la maison est sociologiquement discriminant. J’émets une objection, que certaines ambiances de classe peuvent ne pas être satisfaisantes, et qu’on travaille beaucoup mieux tout seul dans ce cas. Propos mal-pensant qui soulève un léger remou dans l’assistance (ma collègue longiligne a remonté son pull), mais sans plus, car c’est le moment de la pause-café. Sans le café je me demande si l’enseignement pourrait être encore possible.

J’observe à travers des bribes de conversation que certaines collègues (car ce sont des femmes en effet) ne prêtent plus guère attention au « contenu » des cours et sont avant tout préoccupées par le « contenant »; comme si le contenu ne posait plus aucune difficulté, ou ne devait plus en poser aucune ! L’une d’elles me parle de la « carte heuristique » et tente de m’expliquer ce que c’est en griffonnant un schéma; mon air étonné lui a fait croire que je pouvais m’intéresser à ce genre de connerie; je m’amuse de la naïveté grotesque de toutes ces bien pensantes  »Je suis Charlie » ! La taxi-machin-truc de Bloom ne tient d’ailleurs pas compte du tout de la capacité des élèves à feindre et à mentir, elle part du postulat que tout le monde est sincère ou du moins que « tout le monde joue le jeu » selon l’expression consacrée des pédagos ! Ce Bloom est décidément un piètre observateur des moeurs, et il est bien navrant que la France, pays de grande tradition dans l’analyse des caractères, des tempéraments et des physiologies, en soit aujourd’hui réduite à s’inspirer d’aussi minables auteurs anglo-saxons !

Malgré toutes mes réserves je parviens à rester tranquillement à ma place jusqu’au bout du stage; ma collègue d’en face a resserré sa monture et ne laisse plus voir que son visage oblong et austère; mon voisin de gauche est en effet de gauche et sa conversation ne présente aucun intérêt, il confond certains termes, « discours » et « déclaration », et l’on comprend mieux ainsi la cacophonie socialiste actuelle (ce voisin occupe en effet une petite fonction municipale sous l’étiquette PS)… Pour nous aider à supporter nos semblables et notre époque, quand on a compris la vanité et la médiocrité de leurs entreprises (le terme lui-même est excessif), ainsi que le caractère général fort malfaisant et belliqueux du monde, il existe des voies de sortie, de dégagement et de retraite. Certains collègues partent en vacances, parfois fort loin, d’autres restent chez eux, se reposent, lisent, écrivent, écoutent de la musique. Ils s’ébranlent doucement, comme dirait la marquise de Sévigné.

            

Muriel et moi

 

Ecrit en mars 2015

 

Ancienne prof de philo et formatrice de l’Education nationale, devenue romancière à succès avec « L’élégance du hérisson » (6 millions d’exemplaires vendus ! un tirage shoatique !), Muriel Barbery, 45 ans, cultive le charme de la discrétion et de l’absence; après 9 ans de « silence » elle publie un nouveau livre qui lui vaut les honneurs de la presse « culturelle » et des grands quotidiens populaires; ainsi Ouest-France lui consacre un petit entretien (12 mars) accompagné d’une belle photo avantageuse, où la romancière pose de profil. Muriel Barbery n’en déclare pas moins son « amour de l’anonymat » qui lui fait refuser les sollicitations de la télévision. Son goût de l’évasion et des promotions éditoriales l’a conduite au Japon ces dernières années (destination très bobo !); elle a été hébergée en résidence d’artiste à Kyoto (aux frais de la République !); puis elle est allée vivre à Amsterdam dans un appartement « avec vue sur les canaux »; de retour en France Muriel Barbery s’est remariée, mais elle ne souhaite pas avoir d’enfants, « ce serait trop préoccupant », confie-t-elle.

Ce que j’en pense ? D’abord, que cette romancière occasionnelle, qui écrit très lentement, très prudemment, ne dégage aucune force, ni aucune farce (à la différence d’un Flaubert qui lui aussi écrivait lentement), aucun lyrisme, aucun humour, rien; zéro, vide,  »en dessous du médiocre » comme dirait un mémorialiste du siècle de Louis XIV. Pour avoir lu quelques pages de son « Hérisson », je garde le souvenir d’une prose précieuse, pédante, professorale, mièvre et nunuche; son succès repose évidemment sur le conformisme et l’académisme bien pensant (de gauche !) d’une falote histoire de concierge solitaire et de petite fille, seules face au mépris des habitants matérialistes et capitalistes (de droite !) de l’immeuble; un gentil roman féminin en somme, tout à fait sensible, émouvant, et non sans humour selon les critères sinistres de ses puritains lecteurs admiratifs. Beaucoup d’enseignantes, du CM2 à la Terminale, en ont recommandé la lecture aux élèves…

Je constate ensuite que Muriel Barbery, soucieuse de son anonymat, a tout de même conservé son nom d’état civil pour publier ses romans, et qu’elle ne dédaigne pas à l’occasion qu’un journal à grand tirage fasse flamber sa notoriété crépitante; bref, nous avons affaire à une parfaite bourgeoise, soucieuse de ses revenus et de son confort domestico-narcissique. Deux points à préciser: le conformisme et l’académisme bien pensant caractérisent en effet la plupart des romans écrits par des femmes, y compris quand elles recourent à des expressions obscènes et pornographiques (Angot, Despentes, etc.). Cette littérature narcissique et masturbatoire affecte de se donner des airs subversifs ou contestataires; elle plonge en vérité ses lectrices et ses lecteurs dans le petit bain moussant et relaxant des idées de gauche (la nouvelle gauche plurielle et sociétale des trente dernières années, celle des Jospin et Hollande, anus dilatés offerts à Feuq-land !); la dimension thérapeutique de cette littérature, où les personnages féminins sont à la fois présentés comme malades et médecins, accablés de tous les maux et capables de s’en relever par le pouvoir des mots, a évidemment pris le pas sur la dimension pamphlétaire et dissidente d’une autre littérature, qui interroge le fonctionnement capitalistique et étatique de la société occidentale; cette autre littérature est impubliable dans le système classique de l’édition, sauf à faire preuve de ruses byzantines ou levantines dont seraient bien incapables les modestes professeurs cartésiens et rationnels qui s’essayent à la dissidence tout en avouant par avance l’impasse et l’échec de leur prose velléitaire; le cartésien, on le sait, commence toujours par déclarer qu’il doute de tout, avant de se lancer dans un système intellectuel censé répondre à toutes ses objections suspicieuses.

Il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, à un professeur de se dégager de son métier et de ses habitudes de langage; sans doute une substantielle « décharge horaire », ou une « planque administrative » (comme à la Belle Epoque !) peut permettre de mener une activité non-professionnelle et non académique, comme celle d’écrire un roman; dans la plupart des cas (et je crois savoir ou deviner qu’ils sont nombreux, plusieurs dizaines de milliers), les professeurs qui veulent écrire des « fictions » se lancent dans des histoires débiles ou grotesques, des contes à dormir debout, de la « fantasy » nordique et anglo-saxonne, donc très puritaine sous ses aspects sanglants; cette manière d’outrance ne fait au demeurant que conforter et cautionner les bonnes petites valeurs bourgeoises de la civilisation occidentale; la littérature de « polar » par exemple, sous ses aspects psychédéliques, occultes et « déjantés », n’en est pas moins le divertissement culturel d’une catégorie de lecteurs qui votent PS (au second tour) pour faire barrage au « monstre » du fascisme et de la « bête immonde » !

Je suis plutôt un adepte de la sobriété littéraire (j’écris à l’eau claire), et mille fois pour une mes lectures sont d’un genre sérieux; nul besoin selon moi d’inventer des histoires bizarres ou de faire des recherches fastidieuses sur tel et tel sujets, car la réalité sociale et culturelle disponible, observable et audible chaque jour, constitue un vivier de conneries bien pensantes où il suffit de savoir puiser; une partie de mon énergie littéraire réside dans cette pêche toujours miraculeuse ! Au moment où je pourrais faiblir, soupirer, la vie quotidienne m’apporte, telle une piqûre de vitamine, une occasion de me réjouir furieusement de la tristesse pitoyable du monde actuel ! Des précautions sont évidemment nécessaires, comme celle de l’anonymat; à la différence de Barbery, qui peut avancer à visage découvert, étant donné la nullité infantile de son propos et la vacuité de ses fictions, la dimension adulte de mes observations m’oblige à la prudence et à la sobriété, ou à ce que les intellectuels grandiloquents de gauche et de droite appellent « l’éthique de responsabilité »; en somme, je perpétue une tradition bien française de liberté d’expression contenue et disciplinée, à l’écart des outrances et des caricatures sélectives des professionnels; bien sûr, mon amateurisme ici ou là peut se donner quelques petits accents fantasques et gaudriolesques, autre tradition bien française !  

                                          

Internet et Feuq-land

 

Ecrit en avril 2015 -

J’expose ce matin à quelques élèves ce qu’est la vie politique française; le programme officiel d’ECJS (aujourd’hui EMC) incite à parler des partis politiques, des syndicats, des associations, de la Justice, en somme du « bon fonctionnement » de la République ! Le ministère de l’Education veut renforcer le discours des valeurs républicaines face à la montée des opinions « dissidentes » (« l’islamo-fascisme » cher à Manuel Valls !); je ne doute pas que de nombreux collègues, fort dynamiques et investis, s’acquittent merveilleusement de cette tâche, que dis-je, de cette « mission » de service public ! Dans mon cas, une certaine modestie s’impose; dès qu’il s’agit de montrer comment fonctionne la République, je ne parviens pas, en effet, à convaincre mon jeune auditoire qu’elle fonctionne bien, ni même qu’elle fonctionne ! Mes explications se perdent dans les organigrammes et se heurtent à toutes sortes d’objections: « C’est quoi cette flèche ? », « Pourquoi c’est écrit en bleu », « ça veut dire quoi souveraineté ? » – Quant à la notion du « vivre ensemble » elle ne résiste guère à la simple observation d’une ambiance de classe, et encore moins à celles que certains élèves peuvent connaître en dehors de l’école. Depuis quelques années, moi aussi, comme les collègues, j’évite par conséquent les grandes explications schématiques, et je fais travailler les élèves sur internet pour qu’ils découvrent par eux-mêmes le fonctionnement de la République !

Internet est une solution de facilité qui permet d’esquiver voire de cacher les problèmes ingérables auxquels sont confrontés la plupart des collègues, notamment au collège; internet donne l’impression d’un « savoir » accessible sans effort; les élèves en profitent largement, vifs, habiles, rusés, ils ne cherchent pas vraiment, consultent d’autres sites, font semblant d’être perdus, ou d’avoir trouvé; le professeur ressemble à un garçon de café (ou une fille de restaurant) qui demande au client si tout va bien, s’il faut un peu de pain, un peu d’eau, etc. Mais surtout, avec internet, le temps passe plus vite, et c’est bien là l’essentiel; la pédagogie moderne n’est pas loin de faire penser au théatre de l’absurde, à une pièce de Beckett ou de Ionesco: « Ce qui est certain, dit Vladimir, c’est que le temps est long et nous pousse à le meubler d’agissements ». (En attendant Godot). Cette apparence d’absurdité ou de non-sens provoque évidemment un sursaut d’orgueil ou de vanité chez les pédagogues; pas question, disent-ils, de se laisser duper par les élèves, encore moins de se laisser dominer par l’impression de la facilité informatique. Ils redoublent donc de consignes et de fiches pour encadrer rigoureusement la recherche sur internet, ils mettent en gardent, ils scrutent, ils vérifient, ils évaluent ! Le temps passe moins vite, les élèves somnolent en ronchonnant devant des sites austères, ils ont l’impression de visiter une vieille abbaye avec leurs parents, bref, ils s’emmerdent. Mais cette pédagogie « vertueuse », bardée de conseils, de fiches, et conclue par une tâche finale éclaboussante (l’éjaculation de tous ces petits pervers que le pédagogue fouettard est parvenu à maîtriser !) produit une génération d’hypocrites, de fourbes et de perfides individus; autant de qualités très anglo-saxonnes, particulièrement efficaces à présent dans le fonctionnement de l’impérialisme yankee.

Il me semble bien établi dorénavant, par un grand nombre de faits (militaires, diplomatiques, commerciaux, financiers) que les intéressés eux-mêmes ne contestent pas, que l’impérialisme yankee exerce une pression désastreuse sur beaucoup de pays; pays arabo-musulmans bombardés, puis livrés au terrorisme, aux trafics, aux pillages, poussant leurs populations à fuir; pression sur les Etats occidentaux, les gouvernements, les médias, les syndicats, les réseaux de pouvoir; emprise quasi totale sur la finance internationale assortie de spéculations agressives contre des entreprises récalcitrantes à l’impérialisme, etc. La soumission de la France à Feuq-land ne semble toutefois pas déranger bon nombre de professeurs; bien au contraire ! Chaque jour, je peux voir, entendre, deviner qu’ils l’acceptent avec confiance et sérénité; cette soumission leur paraît sans doute garante de leur liberté et de leur épanouissement ! Ma collègue d’anglais porte par exemple un long sweat-shirt (une sorte de serpillère !) au dos duquel on peut lire: « Wild hearts can’t be broken » (les coeurs libres ne peuvent être brisés !) – Rien n’est moins libre et sauvage que cette gentille petite collègue parfaitement domestiquée et asservie à la société de consommation feuqlandisée; cette soumission s’accompagne évidemment de manifestations outrecuidantes et obscènes de fausse liberté; cette collègue dégage en effet une manière d’assurance et de sourire commercial qui me déplait souverainement.

Mon lycée s’est engagé de différentes façons en faveur de l’influence anglo-saxonne; échanges, voyages avec l’Angleterre, la Norvège, la Suède, l’Islande, et bien sûr avec Feuq-land, la destination de choix qui est même l’objectif scolaire principal de certains élèves, et la raison de leur inscription dans l’établissement ! Il s’agit bien sûr d’améliorer la pratique de l’anglais… Ce but est-il atteint ? On peut en douter. Les profs d’anglais non, et c’est de bonne guerre. L’impérialisme yankee et la soumission juvénile française se traduisent aussi par l’organisation de concerts musicaux, que dominent outrageusement les prestations d’élèves bcbg qui chantent en anglais avec un fort accent américain; les « rappeurs » qui sévissaient encore il y a quelques années ont été écartés ou se sont évincés eux-mêmes, et la scène est dorénavant occupée par des élèves filles à l’allure sage, romantique, le genre puritain yankee viscéralement vicieux. L’influence anglo-saxonne se traduit aussi par toute une pédagogie du théâtre et du « debating society »; les élèves s’affrontent au cours de débats portant sur des sujets politiquement corrects; on note la qualité des arguments mais aussi le sens du respect; c’est une sorte d’école du management avant l’heure. La collègue wild hearts est évidemment à la pointe de cette pédagogie. Mais le clou du spectacle yankee reste bien sûr le fameux voyage à Feuq-land ! Il coûte près de 1000 euros par élève; autant dire que la sélection est quand même un peu financière; mais il ne faut surtout pas le dire ! De même qu’il ne faut pas s’étonner, comme j’ai pu le faire, de la surreprésentation des filles dans la liste des sélectionnés; « où est la parité là-dedans ? » ai-je demandé à une collègue d’anglais, qui n’a pas daigné me répondre.                         

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