Je crois que ça suffit

 

Voici la 236e et dernière chronique de ce blog. J’avais prévu d’aller jusqu’à 250, mais la victoire de Macron me pousse moi aussi au renouvellement; si Fillon avait gagné, je serais resté « droit dans mes bottes » et bien raide dans mon blog jusqu’au mois de juillet; mais là, voyant un jeune homme de 39 ans devenir Président, comment ne pas éprouver soi-même l’envie d’une nouvelle aventure ? Je ne l’ai pas encore dit, mais j’ai reçu un appel téléphonique de Macron; sa voix enregistrée me proposait une discussion; je n’ai pas rappelé, car très méfiant j’ai cru à un traquenard. Comment savoir ? Agir d’abord et raisonner ensuite, disait Bonaparte; mais je n’ai pas la fougue irascible du Corse.

La « fulgurante ascension » de Macron, sa jeunesse, son intelligence, son habileté stratégique et son goût du pompeux, du grandiloquent, peuvent faire penser au général du 18 Brumaire; d’aucuns voient même dans son élection une sorte de coup d’Etat politique appuyé par de nombreuses et puissantes forces  »profondes »; comme Bonaparte il veut  »transcender » les courants idéologiques, confondre les uns et les autres, briser les ambitieux et les rivaux, promouvoir les courtisans, les fourbes, les  »nouveaux talents »; comme lui il a sa Joséphine, rien moins que jolie mais sans doute ardente et dépensière. Bien sûr, me direz-vous, Macron n’est pas un général; mais la guerre de nos jours est économique et financière, et dans ce domaine le nouveau Président a montré certaines qualités; devant mes élèves j’ai tenté une comparaison avec un autre personnage bonapartiste, De Gaulle, pour expliquer qu’en somme les Français ayant toujours besoin d’être rassurés, que ce soit en 1958 comme aujourd’hui, ils font appel ou ils s’en remettent au candidat qui incarne selon eux la « figure tutélaire », voire celle de « l’homme providentiel »… De Gaulle en uniforme en imposait immédiatement à un public encore imprégné d’émotions de guerre; Macron en veste ou redingote de banquier en impose à des Français inquiets pour leur argent.

Depuis toujours, on préfère la sécurité à la liberté; il faut lire et relire le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. J’ai montré il y a peu que la notion de libéral est fort sujette à caution; Macron libéral ? Vaste plaisanterie ! ai-je déjà pu entendre sur Radio-Courtoisie où la critique de l’Etat écrasant et prévaricateur anime de nombreux chroniqueurs et « patrons » d’émission, à commencer par le patron de la radio en personne. En dénonçant l’oligarchie, moi-même je m’y adonne de façon sans doute aveugle et indifférenciée, les « libéraux » ou « libéralistes » (mais sûrement pas « libertaires ») s’en prennent avant tout aux  »fonctionnaires » de la gouvernance, nationale et supranationale, que ce soit les technocrates de Bruxelles ou de Paris. Notons au passage que le patron de Radio-Courtoisie en a été un pendant de nombreuses années, que dis-je, toute une carrière !

Comme je l’explique  aux élèves de terminale, à qui j’enseigne la « gouvernance », le rôle de l’Etat est sans cesse associé ou combiné aux activités et aux entreprises dites privées, voire libérales; on l’a vu par exemple avec l’affaire de la vente de SFR à Patrick Drahi, que Marine Le Pen a voulu exploiter lors du débat; difficile de savoir en l’occurrence quel a été le rôle exact du ministre de l’Economie et des Finances; d’aucuns estiment, au-delà de cet exemple, que le rôle de l’Etat n’est plus aussi net, clair, ferme, efficace, qu’autrefois; les ouvertures de capital des grandes entreprises « publiques » ont favorisé un mouvement de dispersion et de dissolution; on pourrait dire, en simplifiant, que les profits s’en vont à l’étranger ou dans des poches privées, tandis que les pertes sont toujours à la charge des contribuables ! L’endettement public, surtout, qui va bientôt atteindre les 100 % du PIB de la France, place l’Etat sous l’emprise et le contrôle plus ou moins masqué des « marchés financiers » et des banques (entendons, de grandes banques « cosmopolites »). Cette situation n’est pas nouvelle; Rivarol du 11 mai cite à bon escient un passage de Karl Marx: « Pendant que l’aristocratie financière dictait les lois, dirigeait la gestion de l’Etat, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l’opinion publique par la force des faits et par la presse, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu’au café borgne se reproduisait la même  prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non point par la production, mais par l’escamotage de la richesse d’autrui déjà existante… » (1)

(1): Karl Marx, La lutte des classes en France, 1850.

C’est en 1850 aussi que Tocqueville écrit ses Souvenirs de 1848-49, période fort agitée, révolutionnaire même, où la bourgeoisie et l’aristocratie financières redoublent leur emprise sur l’Etat après avoir fait réprimer les actions du peuple ouvrier; dans son style didactique, facile à lire, le député et ministre Tocqueville livre quelques réflexions: « La vérité est, vérité déplorable, que le goût des fonctions publiques et le désir de vivre de l’impôt ne sont point chez nous une maladie particulière à un parti, c’est la grande et permanente infirmité de la nation elle-même; c’est le produit combiné de la constitution démocratique de notre société civile et de la centralisation excessive de notre gouvernement; c’est ce mal secret qui a rongé tous les anciens pouvoirs et qui rongera de même tous les nouveaux. » (p. 45). Le goût des fonctions publiques est toutefois fort inégalement éprouvé, et Tocqueville se flatte de s’en montrer digne: « Il est vrai que mon origine et le monde dans lequel j’avais été élevé me donnaient pour cela de grandes facilités que les autres n’avaient pas; car, si la noblesse française a cessé d’être une classe, elle est restée une sorte de franc-maçonnerie dont tous les membres continuent à se reconnaître entre eux par je ne sais quels signes invisibles, quelles que soient les opinions particulières qui les rendent étrangers ou même adversaires les uns aux autres. » (p. 286). Un peu plus loin Tocqueville révèle encore mieux le sentiment de sa dignité: « Je m’étais senti perplexe, plein de découragement et d’inquiétude, en présence de responsabilités petites. J’éprouvai une tranquillité d’esprit et un calme singulier quand je me vis en face de plus grandes. » (p. 302). (2).

(2): Tocqueville, Souvenirs, Folio, 1999

Ministre des Affaires étrangères, Tocqueville considère que la Russie des tsars est le grand danger qui menace l’Europe et sa culture; aussi est-il prêt à envisager avec résolution l’unification de l’Allemagne, qui servira alors de rempart contre la barbarie russo-asiatique ! Contempteur des régimes despotiques et « populistes » où la force d’un seul s’exerce en apparence par la démagogie mais en secret par la terreur et la répression, Tocqueville défend la voie « libérale » d’un Etat dirigé par une bourgeoisie (ou aristocratie) éclairée, qui répand avec prudence et parcimonie ses lumières au reste de la société. Ce qu’il faut surtout éviter, c’est le désordre révolutionnaire qui donne à quelques scélérats un pouvoir obscène (Tocqueville utilise un peu le même vocabulaire que de Maistre et s’inspire de lui pour présenter la révolution telle une machine infernale qui échappe à la raison humaine).

Enfin, Tocqueville m’invite à dire quelques mots de la démocratie en Amérique; nul doute qu’il nous eût expliqué les dérives de la démagogie et du populisme ayant abouti à l’élection de Trump; nul doute qu’il se fût satisfait de ses explications en voyant les erreurs commises depuis janvier par le nouveau Président. J’avoue de mon côté avoir laissé tomber le cas Trump; il m’arrive de lire ou d’entendre encore de ses défenseurs qui m’expliquent qu’il se heurte à l’Etat « profond » (CIA, FBI, lobby juif, etc.), ou que sa politique est un mélange de conservatisme et de libéralisme, selon les sujets, que nous autres Français sommes assez incapables de comprendre, car nos esprits sont incurablement anti-libéraux et anti-conservateurs.

Alors, Feuquiou-essai ? Eh bien, je crois que ça suffit.                                                                

Commentaires

  1. Le Comte dit :

    Je reconnais que c’est le printemps de la perplexité en ce moment, avec une bonne moitié des simili-macronistes qui commencent à se demander s’ils n’ont pas fait une connerie, y compris en salle des profs. Cela peut être en effet un arrêt et un point de départ pour autre chose.
    Je continue mon propre journal, mais il ne dépassera pas en principe le printemps 2018.
    A d’autres navires, à d’autres traversées !
    L

  2. DEVERSON dit :

    Triste! Dommage! mais j’ai du mal à croire que tu vas cesser cet exercice bihebdomadaire qui exige un extraordinaire travail de lecture et d’écriture. C’est comme le vélo on en devient vite dépendant. Les temps sont durs pour un esprit absolu comme le tien. Pour moi aussi, mais à 70 ans, j’avoue que je m’en fous maintenant un peu. Sois prudent à vélo, sur les ronds-points. N’hésite pas à m’adresser de temps en temps un mél.

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