Chamfort

  De Chamfort on cite encore parfois: « l’amour, échange de deux fantaisies, contact de deux épidermes », et l’on pourrait croire alors qu’il s’agit d’un auteur léger, mondain, salonnard; une autre citation de lui, beaucoup moins tendre, fait deviner le genre du moraliste: « il faut que le coeur se brise ou se bronze. » – Enfin, une troisième laisse entrevoir le « penseur social et politique »: « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu et on persécute ceux qui sonnent le tocsin. ». Pour en savoir plus, il faut lire la très bonne biographie que Claude Arnaud, alors très jeune (la petite trentaine), a consacrée à Sébastien Roch Nicolas, dit Chamfort (1).

(1): Robert Laffont, 1988, puis coll. Pluriel, 1989.

  Auteur léger, mondain, salonnard ? Né en 1740 d’une liaison entre une aristocrate et un chanoine, Nicolas est un « enfant naturel », ou « bâtard », qui sera élevé par des épiciers; « un conte de fée à l’envers », résume Claude Arnaud. Mais il est envoyé à l’école et y réussit très bien. Le voilà à Paris, il se dégourdit, entre dans la société. Sa belle allure séduit. C’est l’époque des salons littéraires où se mêlent grandes dames, courtisans, philosophes, vieux grigous. Déjà, « la société du spectacle », « les jeux de l’esprit » (voir le très bon film Ridicule, de Patrice Leconte), où « tout se change en fiction » comme l’écrit le philosophe athée d’Holbach. Nicolas, désormais appelé « Chamfort », devient précepteur d’un baron allemand puis « nègre » d’un grand seigneur qui se pique d’écrire. Lui-même s’essaye au genre à la mode, le théâtre « exotique », avec des petites pièces sans doute très faibles, La Jeune Indienne, Le Marchand de Smyrne, puis Mustapha et Zéangir (qui fait pleurer le roi et bâiller Paris). Cette légèreté puritaine (la bien pensance de l’époque !) lui vaut une pension royale, puis son entrée à l’Académie en 1781 ! C’est le « sacre de l’anti-écrivain », résume Claude Arnaud; c’est surtout le résultat de rivalités salonnardes, d’intrigues, de « cabales », de jeux d’influence, où Chamfort s’est laissé prendre, plus qu’il n’a pris. Notons tout de même qu’il est franc-maçon; cela peut aider.

Moraliste ? Peu talentueux et peu productif, le jeune auteur pourtant distingué alterne « humeurs sombres » et illusions d’amour; défiguré par une maladie peut-être vénérienne, qui freine ses « contacts d’épidermes », il prend ses distances, s’isole, devient misanthrope et misogyne; l’époque elle aussi affecte des airs de pessimisme et de gravité morale à l’antique; « le genre Caton a succédé au genre catin » écrit le Prince de Ligne. Chamfort songe alors au paradoxe de ne plus rien écrire dans le but de publier tout en notant ses « pensées » et observations sur des carnets, qu’il veut appeler « Produits de la civilisation perfectionnée ». A la différence de Rousseau, il ne croit pas aux vertus apaisantes de la Nature, mais à ses « flèches », à son emprise et son empire sur les moeurs, qui s’en défendent: « Telle est la misérable condition des hommes, qu’il leur faut chercher dans la société des consolations aux maux de la nature, et dans la nature des consolations aux maux de la société. » Cette austère dialectique fait évidemment songer au pessimisme de Schopenhauer, qui lui aussi voit l’homme osciller entre la souffrance et l’ennui; du reste le philosophe allemand cite à plusieurs reprises le moraliste français, très peu connu du public après sa mort. Les pensées ou observations de Chamfort inspireront aussi Nietzsche, Cioran et quelques autres. Une notion, surtout, va résumer le moralisme de Chamfort: le « ressentiment », et cette notion va se révéler « volcanique » avec la Révolution. Claude Arnaud s’appuie sur le philosophe allemand Max Scheler, qui écrit:  » La formidable explosion de ressentiment contre la noblesse et son mode de vie, au moment de la Révolution, serait absolument inexplicable (comme aussi son élaboration) si cette noblesse n’avait été envahie par la roture bourgeoise… et décomposée par les mariages d’argent. » C’est donc la présence massive d’anoblis, ou disons de bâtards, qui a précipité l’explosion de 1789, résume Claude Arnaud.

Penseur social et politique ? La Révolution occupe près de la moitié de la biographie de Chamfort. Celui-ci, vivant à Paris, se trouve emporté par le « mouvement » et adhère aux grandes formules du changement; il y puise un renouveau de « vie », car, ainsi que l’écrit superbement Chateaubriand:  » les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose… le choc du passé et de l’avenir, le mélange des moeurs anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui… le genre humain en vacances se promène dans la rue. ». Dans le détail et dans la réalité, Chamfort est plus circonspect, et ne se mêle guère à la foule, tout en proclamant les idéaux populaires, il fréquente Sieyès, Mirabeau, les « libéraux » et les Girondins; son anti-cléricalisme et son anti-élitisme (nobiliaire) font écho à sa naissance bâtarde; le « ressentiment » peut s’épanouir, en quelque sorte; il va jusqu’à donner son argent (sans doute pas grand chose) à une « oeuvre » révolutionnaire; l’Académie est dissoute, il trouve un emploi à la bibliothèque ci-devant royale. Au club des Jacobins, il ne parvient à suivre le rythme et la surenchère des propositions égalitaristes; après avoir voulu enrichir tout le monde (1789), puis transférer l’argent du clergé au peuple (1790), « Chamfort va se paupériser tout seul », écrit Claude Arnaud. La Révolution, derrière ses idéaux théoriques, redouble de confrontations de points de vue; il devient surtout très difficile de voir quoi que ce soit; soupçons et délations tiennent lieu de preuves, et le fantasme des « traîtres » entraîne des massacres; on reproche à Chamfort ses alliances passées (il a été secrétaire de Madame Elisabeth, soeur du roi !), Marat le déteste, et la chute des Girondins (printemps 93) le fragilise. A la bibliothèque, un employé le dénonce et l’accuse (sans doute d’avoir dit du bien de Charlotte Corday qui vient de tuer Marat), Chamfort est arrêté puis relâché, il jure de son « républicanisme » et de n’avoir trempé dans aucune manoeuvre girondine (il faudrait plutôt dire: manoeuvre jacobine…). Mais n’ayant aucun appui ou aucune « entrée » au Comité de Salut Public, l’emprisonnement lui est de nouveau signifié. Il préfère le suicide. La balle du révolver lui arrache le nez et un oeil, il essaie de se trancher la gorge, de se perforer la poitrine, il se donne une vingtaine d’affreuses blessures, mais il vit encore. Recouvert de bandelettes, telle une momie, il est laissé en liberté pendant quelques mois, des chirurgiens l’opèrent, il paraît se rétablir, et il a même ce mot: « je me trouve plus vivace que jamais, c’est bien dommage que je ne me soucie plus de vivre. » Toutefois, ses organes ont été touchés, et il décède le 13 avril 1794.

Quelle postérité ? Le XIXe l’ignore, surtout du côté français; le XXe en revanche « lui fournit un contingent tonique de misanthropes et de déçus de l’idéologie. »; Léautaud et Céline apprécient le style, la concision des pensées, tandis que Camus y voit « l’homme révolté » de toutes les époques. La biographie de Claude Arnaud a été saluée et récompensée; Chamfort est un portrait ou un itinéraire idéal en somme des « impasses » intellectuelles de la Révolution, et à ce titre, pour cette raison, la plupart des bien pensants d’aujourd’hui peuvent s’en servir dans une « perspective » anti-révolutionnaire… Quant aux contre-révolutionnaires, disons les vrais réacs, leur point de vue sur Chamfort et son biographe est nettement hostile; je cite par exemple Alain Sanders, qui écrit en juillet 1988:  » Il y avait finalement du barbare chez ce moraliste sans morale. Et une âme étriquée de bourgeois chez ce révolutionnaire en pantoufles à qui quelques maximes et autant d’anecdotes servirent de prêt-à-penser. » (2)

(2): On trouve une vingtaine de critiques de la presse en fin de volume de la biographie. Très bonne idée éditoriale !

Mon propre avis ? C’est d’abord et avant tout une très intéressante biographie, très bien renseignée sur la période pré-révolutionnaire et sur la Révolution; la réflexion relative au « ressentiment » social ainsi qu’à la misogynie révolutionnaire (puis napoléonienne) mérite de figurer dans les « processus et dynamiques » de l’histoire compliquée de cette période (3). Pas sûr cela dit que je puisse y faire allusion devant mes petites élèves de Seconde. A force d’enseigner de façon moderne et post-moderne, on désapprend le passé !  

(3): « La Révolution, c’est la revanche des hommes sur les femmes », fait observer E. de Waresquiel sur France-Culture, émission Répliques, 18 février 2017.                                              

Commentaires

  1. Le Comte dit :

    Je me trompe peut-être (et j’ai lu Chamfort il y a très longtemps, ce qui trouble mon souvenir) mais il y a quelque chose chez ce personnage qui me fait penser aux mélenchoniens d’aujourd’hui ; à mi-chemin entre le système et la rébellion anti-système.

  2. DEVERSON dit :

    J’admire votre puissance de lecture, mais CHAMFORT, après Joseph DE MAISTRE, est encore un témoin à charge de la Révolution. Puis-je vous inciter à relire un passage de l’Histoire des Girondins de LAMARTINE, dans l’édition Hachette de 1870,tome 4, pp. 354-356 ou plus rapidement Google: LAMARTINE, l’héritage de la Révolution de 1789: « La Révolution n’avait duré que cinq ans. Ces cinq années sont cinq siècles pour la France. Jamais peut-être sur cette terre. etc. »

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