Scènes littorales

 

Je choisis la formule « chronique » pour parler de l’élection de Macron; j’estime que tous les commentaires possibles et imaginables ont déjà été faits. Assez de « glose ». Place au réel vécu.

Une fois n’est pas coutume, j’ai quitté mon domicile le jour de l’élection; mais je suis passé de bonne heure par le bureau de vote. Malgré un contrôle technique négatif, ma voiture a pu m’emmener du côté de Saint-Malo; elle vieillit, plus vite que moi; mais ce sera bientôt mon tour de passer des tests et des contrôles. Il fait presque beau temps sur la route de la Normandie à la Bretagne; j’observe toutes ces étendues vertes et agricoles, en songeant que c’est le candidat de la métropole mondialisée qui va remporter l’élection. Si je n’étais pas concentré à ma conduite, je crois que j’en pleurerais. Bien sûr, quand tout espoir politique est perdu, on peut toujours se raccrocher à la métaphysique; mais pour s’y raccrocher avec aisance, il faut l’habileté d’un Schopenhauer et sans doute le cerveau d’un Allemand; je n’ai pas cette aisance, et la métaphysique, par conséquent, ne me console pas vraiment. Alors, je m’efforce de participer encore un peu aux discussions politiques, non sans maladresse.

Mes amis d’enfance ont très largement voté pour Macron; sur le mode « pique-nique » ou « déjeuner sur l’herbe » (mais hélas les femmes sont un peu moins dévêtues que celles du tableau, bien sûr, je dis hélas par galanterie…) nous discutons sans véhémence des avantages et des inconvénients de sa probable victoire; j’observe que les femmes des mes amis sont les plus farouches opposantes à Marine Le Pen: « fascisme », « racisme », etc. Même avec deux ou trois verres de vin, je parviens à rester zen. Evidemment, et dans la mesure où personne ne me le demande, je ne dis pas pour qui j’ai voté. Deux amis toutefois se distinguent: l’un est agriculteur, il a voté Dupont-Aignan au premier tour, et s’est abstenu au second (c’est ce qu’il nous dit); l’autre est mécanicien, il s’est un peu écarté du noyau de la discussion pour déjeuner tranquillement près de sa fiancée; je vais le voir, nous échangeons un peu, et je me rends compte qu’il a voté Le Pen; il me dit que la situation sociale est beaucoup plus difficile qu’on se l’imagine (il veut parler de nos amis communs qui ont voté Macron); son propos, très cinglant, est très ironique, il ne veut pas s’épancher, et préfère discuter gentiment avec sa future femme, d’origine italienne, qui ne maîtrise pas encore très bien le bla-bla politique du Français moyen qui a picolé.

Le repas terminé et la discussion dissoute dans la blague et la farce, nous faisons une promenade le long de la Rance;  »vive la République et vive la Rance ! » proclame un copain. Le paysage est charmant, des dizaines de petits bateaux flottent sur les eaux de l’estuaire. On aperçoit de superbes villas qui dominent l’environnement; « ça doit voter Macron par là ! » dis-je en passant à mes amis… Toutefois, le nord de l’Ille-et-Vilaine a beaucoup voté Le Pen au premier tour. J’en déduis que les « îlots de richesse » des micros-paysages littoraux sont entourés de « marais » et de zones agricoles en déprise. Jouissance des uns, suicides des autres. Je subodore enfin que la « macro » politique économique de Macron visera surtout à protéger le « micro-cosme » des privilégiés. C’est gros comme une belle villa ! Le coup de maître de cet enfoiré et de sa clique est d’avoir réussi à entraîner une partie de la classe moyenne. Je n’en veux pas à mes amis, ils ont toujours su se laisser entraîner (ils se sont mariés par exemple), et je passe à leurs yeux pour un type qui s’accroche et se crispe (un reproche que me font leurs femmes ! ). A cet égard, le plus financièrement aisé de mes amis (il est agent d’assurances et conseiller fiscal dans une grande compagnie qui sponsorise une équipe cycliste professionnelle) aime souvent citer la réplique finale du film « Les valseuses » de Blier: « On n’est pas bien, là, décontractés du gland ?… »; film et réplique emblématiques de l’esprit « soixante-huitard », où la décontraction de type rebelle et libertaire prétend s’opposer à la vieille France bourgeoise crispée sur sa morale (catholique !). Mais cet ami, en vérité, est devenu lui aussi très crispé et très autoritaire sur certains sujets, notamment le « travail » qui doit primer sur les aides, et le « code du travail » qui doit être simplifié, à coups d’ordonnances s’il le faut !

Nous sommes hébergés le soir dans un foyer social; choix révélateur tout de même du niveau de vie très moyen de l’ensemble du groupe que nous formons (il faut en effet tenir compte des couples avec enfants, pour qui l’hôtel est beaucoup trop cher); à table, nous apprenons la victoire de Macron; pas de manifestation dans la salle, où se trouvent des « cas sociaux » voire des « migrants »; mes amis eux-mêmes se retiennent. Cette ambiance n’échappe pas à mon regard historique: j’ai l’impression d’être en février 1848, où la république est proclamée par des bourgeois qui s’inquiètent de la classe laborieuse « dangereuse » des ouvriers (du reste, je suis entrain de relire les Souvenirs de Tocqueville, j’en parlerai une autre fois…). La soirée est fort calme, nous allons boire une bière sur la plage, le soleil rouge disparaît très vite derrière la ligne d’horizon mauve de la mer. Image politique ? Chacun regagne sa chambre, je suis à la 728; ce chiffre sans clé (en effet la chambre s’ouvre avec une carte magnétique) et sans signification cabalistique est tout à l’opposé de la cérémonie macronique et maçonnique qui à la même heure se déroule sur l’esplanade de la pyramide du Louvre à Paris; je peine à m’endormir malgré l’indifférence et l’insignifiance de ma vie.

Lendemain matin: levés à 6 heures, nous allons au-dessus d’Avranches pour la traversée à pied de la baie du Mont Saint Michel; un guide « naturaliste » nous attend au lieu dit du « Bec d’Andaine ». 8 km de marche à travers l’estran; ce n’est pas une balade habituelle, prévient le guide, il faut être attentif et respecter quelques consignes; bien avant le pèlerinage de Compostelle, celui du Mont Saint Michel rassemblait des foules importantes au Moyen Age; mais aujourd’hui, les pèlerins sont d’un autre genre, moins préoccupés de la mort que de la vie, et c’est pourquoi le guide insiste plutôt, à la manière d’un Michelet « vitaliste », sur les prodigalités de la nature maritime, ces œufs de bulots par exemple qui échouent par grappes entières dans la « laisse-de-mer », ces oiseaux qui par escadrilles effectuent des figures aériennes à la vitesse de l’éclair… Que l’homme semble morne et lourd dans cette profusion de forces presque invisibles qui l’entourent; nos pas s’enfoncent dans la vase et nous devons nous donner la main pour traverser les courants d’eau de la baie; le guide passe devant nous pour vérifier la hauteur à franchir (presque au niveau des fesses). Nous parlons un peu avec lui du « désensablement » du Mont; en vérité les sables ont été repoussés vers les herbus où paissent des milliers de moutons (les fameux prés-salés); on privilégie le tourisme, devenu l’activité-pilote de l’environnement; le guide ne s’en plaint pas mais certains groupes et certains « marcheurs » peuvent s’avérer pénibles lors de la traversée; un peu comme des élèves quoi !

L’école, peu à peu, me revient à l’esprit; les heures passent et l’inquiétude du lendemain s’insinue; le verbe politique est moins alerte que la veille; on se remet à parler de préoccupations plus quotidiennes, la conversation s’étiole et se décompose, moins de phrases, des mots qui fusent ou qui font « psschiiittt »… De nouveau, un pique-nique: tous ces moutons vus de loin nous ont donné une faim… de loup. Mon ami mécanicien me sert un verre de Proseco; sans doute ne fait-il pas assez chaud pour l’apprécier pleinement; mille fois pour une, les conditions ne sont jamais réunies pour jouir parfaitement de la vie; je devine la réplique possible, et Marine Le Pen a cru bon de citer Sénèque à ce propos: « ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile. » Soit. Mais on connaît le résultat.

                                                                      

Commentaires

  1. Le Comte dit :

    Je vois que tu as eu une soirée électorale plutôt originale et maritime. Ce qui n’est pas plus mal au fond. Ici : rien. La soirée fut vécue à la télé, sans rien d’esthétique. Le village ? Comme d’habitude. Un bled de cas soc’. Cela dit, les natios sont à peine minoritaires. On joue à 380 contre 430 environ.

  2. DEVERSON dit :

    Je vous conseille, près du Bec d’Andaine, à Vains, l’Ecomusée de la Baie du Mont-Saint-Michel. On y voit, entre autres, l’obtention du sel qui permettait à la région d’Avranches de bénéficier du régime du quart bouillon en matière de gabelle. On y trouve aussi une documentation intéressante sur les « pêcheries » dont on peut voir encore les installations du côté de Jullouville (Un collègue, maintenant en retraite, de notre lycée, en possède une). Il s’agit de techniques remontant à la Préhistoire mais dont l’usage a été codifié par Colbert. Ce droit est reconductible encore aujourd’hui devant notaire. Enfin, La vue de la baie y est magnifique.

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