Libéral ?

 

Beaucoup de mots sont piégés, et celui de libéral plus qu’aucun autre; toutes sortes de significations et d’interprétations lui sont données; selon les pays, selon les époques, selon les auteurs, le mot change de sens; d’une certaine manière, « libéral » est un mot… libéral ! Les intellectuels français du concept et de la conceptualisation n’apprécient guère évidemment cette libéralité sémantique; toute une tradition marxiste et structuraliste considère même le mot « libéral » comme un adversaire voire un ennemi de la « pensée »; cette tradition, un peu émoussée depuis quelques années, n’en continue pas moins à se méfier du mot et à lui trouver toutes sortes de défauts « heuristiques »; sous les apparences de la souplesse et de la fluidité (de son style), l’auteur ou le penseur libéral (par exemple Tocqueville, par exemple Aron, par exemple Furet, etc.) dissimulerait certains faits et sacrifierait la prudence de l’analyse au plaisir de la synthèse; il serait en somme un jouisseur textuel, quand le rôle de l’intellectuel doit être avant tout de se « retenir » et de se « retirer »; combien de fois n’ai-je pas entendu, y compris à mon très modeste niveau, cet avertissement et cet appel au contrôle, à la rigueur et à la froideur… Je crois même avoir repéré chez les nouveaux inspecteurs de l’Education post-nationale une sorte de puritanisme informatique et pédagogique, invitant et obligeant les professeurs à s’effacer et à se taire, afin que les élèves soient en contact direct avec le Programme et la Nouvelle Foi de la République Mondialiste. « Vos élèves expriment le monde » a t-il été dit à l’une de mes collègues un jour d’inspection. Et le rôle du professeur doit être de « formaliser » le verbe juvénile informel. Bien sûr, un tel formalisme, exténuant, m’a toujours rebuté, et c’est en ce sens que je peux me considérer comme un professeur libéral, c’est à dire capable d’improvisation et d’impertinence. Mon collègue agrégé de philo, quant à lui, est un « bûcheur forcené », qui ne laisse rien au hasard, écrit tous ses cours, et démontre dans ses livres des qualités formelles qui épuisent son raisonnement. Et du reste, il est fatigant à lire.

Le caractère libéral de l’histoire bien sûr le déçoit; il fait partie de ces philosophes quelque peu méprisants pour ce que j’enseigne, qui n’a pas de valeur rationnelle à leurs yeux, et dont la rigueur formelle est purement accessoire ou opératoire. Ce n’est pas en somme parce que les profs d’histoire-géo font eux aussi des plans en trois parties avec des sous-parties que leur propos est rationnel ou démonstratif; et mon jeune collègue me le fait bien comprendre en prenant habilement l’exemple d’un élève qu’il estime intellectuellement très doué (il a 19 en philo et 20 en maths) alors que ses notes en histoire-géo sont très mauvaises (entre 6 et 8). Mais il me faut tout de même répliquer. Caractère libéral de l’histoire ? Sûrement pas ! Il ne faut pas confondre l’histoire comme récit, « plein de bruit et de fureur », et l’histoire comme science qui s’efforce d’établir des lois et de promouvoir des explications; ce que nous enseignons est très sélectif, et « cousu de fil blanc » (c’est l’une de mes expressions favorites); ce n’est pas libéral du tout, et j’ai des dizaines d’exemples. En voici un: la période 1815-1870 n’est quasiment pas étudiée au lycée (ni au collège, évidemment); on fait silence par conséquent sur le coeur chronologique des « temps modernes », au sens anglo-saxon (pour les historiens français, les temps modernes commencent avec la découverte européenne de l’Amérique); on ne parle donc ni de révolution industrielle, ni de libéralisme économique, ni de mouvement national, ni de luttes des classes, ni de socialisme, etc. Malgré cet oubli, on prétend former des citoyens critiques ! Pas question non plus de dire quoi que ce soit de Napoléon III et du Second Empire, homme d’Etat caricaturé (par Victor Hugo) et oublié des historiens de la IIIe république, régime qualifié d’autoritaire ou de plébiscitaire, mais qui fut aussi libéral et social (reconnaissance du droit de grève en 1864); période d’une extraordinaire richesse d’idées, d’œuvres et d’actions, qui méritait donc bien que l’Education post-nationale de l’inculture l’ignorât complètement  ! Période qui correspond à la vie de Schopenhauer, dois-je encore signaler.

Libéral, bien sûr, renvoie aux théories et aux constitutions politiques; en général, il faut associer « libéral » et « bourgeois »; si l’on s’en tient à notre XIXe escamoté, un régime dit libéral est en fait très sélectif, il exclut la moitié des hommes et la totalité des femmes du droit de vote, du moins en France; car le mot libéral désigne en Angleterre (et aux Etats-Unis) la revendication de l’ouverture et de l’extension du corps électoral. Les idées anglo-saxonnes pénètrent en France, surtout après 1860, et le libéralisme peu à peu devient synonyme de « progrès », de « libertés individuelles » et de « droits de l’homme »; selon le philosophe et un peu historien Jean Claude Michéa, c’est l’Affaire Dreyfus qui précipite la collusion et confusion sémantiques; alors la Gauche dreyfusarde (radicale et socialiste-réformiste) épouse le libéralisme, tandis que la Droite anti-dreyfusarde se fourvoie et s’égare dans des adultères ou aventures idéologiques sans lendemain (royalisme anarchisant proudhonien, nationalisme fédéraliste maurrassien, mystique de l’énergie nationale anti-allemande…). Mais la question du libéralisme progressiste de gauche est infiniment plus complexe (ou tordue); quand on lit un peu comment fonctionne le régime de la IIIe république (1), on s’aperçoit que les institutions et les procédures institutionnelles sont capables d’infléchir le soi disant libéralisme progressiste dans un sens très autoritaire et très sélectif; le suffrage universel n’empêche pas, en somme, la grande bourgeoisie « libérale » de contrôler et de confisquer les privilèges et les avantages économiques du Pouvoir.

(1): en poursuivant ma lecture de La France et les Français, op.cit. je suis frappé par la complexité de fonctionnement des régimes politiques constitutionnels, tels que les décrit le professeur Jean-Jacques Chevallier (pp. 1068-1141), complexité dont nos manuels scolaires sont bien loin de rendre compte; nos simplifications pédagogiques me paraissent du coup effrayantes !

Une question et d’autres se posent: dans quelle mesure nos « idéologies » sont-elles indépendantes des systèmes institutionnels et électoraux ? Y-a-t-il en quelque sorte une vie idéologique autonome et « hors-système » ? ou ne sommes nous pas tous dans l’illusion de cette autonomie ? Pouvons-nous être libéraux quand le libéralisme est à ce point déterminé ou si mal déterminé par ses confusions, historiques et institutionnelles ? Est-il possible d’être libéral tout seul dans son coin quand le moindre pas dans la rue vous fait comprendre que la liberté consiste surtout à marcher silencieusement sans se faire remarquer ? Le vrai libéral, aujourd’hui, se prend très vite une paire de gifles ou un coup de poing ! En vérité, les démonstrations de liberté ne sont pas nécessaires à la liberté, peut-être même lui sont-elles néfastes… « Je suis libre de ce que je ne dis pas mais prisonnier de ce que je dis », selon un proverbe de je ne sais plus quelle contrée. Eh bien, dans ma quête d’absolu, et d’absolution, je me contenterai de cette citation exotique; même si je suis bien loin d’avoir épuisé le sujet, comme d’avoir épuisé, je l’espère, mon lecteur.

                                          

               

Commentaires

  1. DEVERSON dit :

    Vous semblez oublier que le discrédit du Second Empire vient principalement de la bombe à retardement que Badinguet a laissé à la France, non seulement l’Alsace-Moselle mais aussi le couronnement du roi de Prusse en kaiser dans la galerie des glaces. Plus tenace que ton morceau de julienne, l’odeur de hareng empoisonne encore les relations franco-allemandes.

  2. Le Comte dit :

    Disons qu’à notre époque tout est à front renversé ; les concepts finissent par se couler en leur contraire un peu comme le heimlich/unheimlich freudien. L’ultralibéralisme mondial est à ce point totalitaire que les plus libéraux sont les antilibéraux, les étatiques, les méchants réacs, les dictatoriaux…

  3. DEVERSON dit :

    Imaginez la belle uchronie que l’on pourrait écrire si la dépêche d’EMS n’était pas parvenue à son destinataire.
    Les événements de 1870-1871 font l’objet de deux expositions, la 1ère temporaire, au musée de l’Armée, à l’Hôtel des Invalides, du 13 avril au 30 juillet 2017: « France, Allemagne(s)1870-1871. La guerre, la Commune, les mémoires. »
    La seconde permanente, à Gravelotte, au « Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion. »

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