En attendant Macron

 

J’ai bien roulé, un bon 30 de moyenne avec vent défavorable sur une partie de mon trajet; j’ai aussi failli me faire renverser par un gros camion qui s’est engagé sur un rond-point alors que j’en avais déjà atteint le milieu; « sortir de chez soi c’est aujourd’hui le suicide assuré » écrivait Beckett dans les années 50. Que dirait-il maintenant ? C’est donc toujours une satisfaction de pouvoir rentrer sain et sauf dans son appartement. Je range mon vélo, je prends ma douche, et je m’allonge sur mon canapé. Un coup d’œil à la télé, la « grande lessiveuse », je sens que je vais m’endormir. Le match de foot Ajax-Lyon attire à peine mon attention; les Lyonnais sont très mauvais, leurs erreurs de placement sont indignes de professionnels; et puis, comment dire, tous ces joueurs cosmopolites avec des numéros fantaisistes sur leurs maillots (une fantaisie venue des Etats-Unis), c’est pénible; quand je jouais, il y a 30, 35 ans, le numéro correspondait à un poste: « tu joues en 6, en 8, en 10 ! » annonçait l’entraîneur, et il fallait s’y tenir; le foot avait quand même une autre gueule à cette époque, une gueule de Platini, de Giresse, de Tigana, c’était du solide, du sérieux et de l’intelligent. Maintenant ? des petits cons prétentieux, avec leurs écouteurs sur les oreilles,  leurs tatouages et leurs allures de petites frappes, qui les rendent inaptes probablement à envoyer des vraies pralines au fond des cages comme jadis un Bathenay (son but à Anfield Road en 1977 !)

L’appétit me fait sortir de ma torpeur; le vélo, ça creuse son homme; la difficulté du repas du soir, c’est de répondre à cette question: est-ce que je réchauffe le reste du midi ou je prépare autre chose ? Bon, je réchauffe, tout en écoutant l’abbé de Tanouarn sur radio-courtoisie; l’abbé est allé en Afrique après son séminaire, il a beaucoup apprécié l’expérience, car les gens là-bas sont simples et chaleureux, ils ne sont pas « collet monté » comme la bourgeoisie catholique de France. Je vois ce qu’il veut dire: les relations peuvent être assez vite intimes, on se déshabille facilement, vu qu’on ne porte pas grand chose ! Le match de Lyon se termine, 4-1 pour l’Ajax, avec pléthore d’occasions ratées pour le vainqueur. Je me réjouis de la défaite, une bonne quenelle pour le président Aulas et son complice, le sénateur PS Gérard Collomb, un des soutiens de Macron. L’heure du débat approche, on m’appelle, je réponds vite fait, sans entrain, faut pas trop m’embêter quand je mange. Sur l’Equipe TV, c’est le match Monaco-Juventus qui approche; même sans le droit de retransmission cette chaîne diffusée en clair parvient à capter l’attention des amateurs, des « puristes » diront certains, capables de se passer d’image au profit du seul commentaire; en tout état de cause, hors de question pour moi de m’abonner à BeIn Sports, la chaîne qatarie de l’islamo-capitalisme « off shore ».

Quant au débat Macron-Le Pen, il tourne assez vite à l’avantage du premier, et cela se comprend aisément: car il s’agit d’un exercice très formaté, où le politiquement correct est de rigueur; pas question d’improviser ou d’être impertinent; je découvre un Macron bien plus « brillant » que je ne l’imaginais (mais que peut-on imaginer à propos d’un tel individu ?); Marine Le Pen a choisi de bousculer le jeune candidat, comme une cougar qui voudrait se taper un jeunot ! Mais le jeunot a ce qu’il faut chez lui dans le genre ! Il esquive les attaques verbales et conserve une prose impeccable; j’observe ses belles et longues mains de pianiste amateur (des longues mains: signe de puissance voire de virilité !) – Celles de Marine Le Pen sont plus replètes, et souvent elle passe et frotte l’une sur l’autre, comme un personnage de théâtre jouant l’avarice ou la sournoiserie. Son verbe, surtout, échauffé par des attaques qui n’ont rien donné a très vite perdu en sérénité et sobriété; elle se met à cabotiner et à ricaner, comme un femme qui aurait un peu trop bu. Voilà pour la forme. Mais la forme, dans ce genre de débat, est solidaire du fond.

Le fond, qui pourtant aurait pu être la force de Marine Le Pen, c’est à dire la capacité à soulever les vraies questions (chômage, insécurité, inculture, délinquance…), devient très vite sa faiblesse; et c’est Macron, par conséquent, le candidat sans fond, l’homme de l’oligarchie des artifices capitalistes et du « hors-sol » mondialisé, qui dégage une impression de consistance et d’aplomb; il profite aisément des saillies impromptues de son adversaire et peut même se laisser aller à une sorte de charme ironique à son égard. Les vraies questions, évidemment, tombent à plat; et le débat ricoche sur des aspérités aléatoires. Les deux candidats s’affrontent par exemple sur la question fort technique et accessoire d’une « monnaie commune » européenne, qui serait compatible, ou non, avec une monnaie nationale; et là aussi, en un paradoxe que seule une situation à front renversé peut produire, c’est Macron le candidat de la super-technicité financière et de la virtualisation monétaire qui défend l’idée d’un « bon sens » paysan (et du Cantal qui plus est !) pour lequel une double monnaie serait une aberration ! Nul besoin finalement pour le jeune et brillant candidat de pousser très loin les explications de son programme; en devenant confuse par ses velléités polémiques, Marine Le Pen offre à Macron le bénéfice d’une clarté qui jusque-là lui avait été refusée ou déniée.

Et je m’en aperçois aujourd’hui, en salle des profs, en écoutant assez lointainement des collègues gauchistes qui ont été « rassurés » par la qualité formelle et formaliste de Macron; ils prennent donc pour clarté ce que j’appelle plutôt « brillance » ou « vernis »; je ne suis pas surpris de leur part, ayant signalé à plusieurs reprises dans mes chroniques et commentaires, le puritanisme et le fétichisme de la forme et du verbe précieux ou pédant qui les caractérise. Ils (et elles surtout !) ont apprécié la rigueur de Macron, tout en détestant la verve décousue et impromptue de Marine Le Pen; ces collègues, et les millions de Français qui vont élire le jeune candidat de la brillance formelle, confirment ce que je pense de mon époque, ou pour le moins de la société où je dois vivre: c’est à dire que je suis entouré de nains de l’esprit, de petits et mesquins pinailleurs, de ratiocineurs bien pensants, d’austères et démagogiques moralisateurs, dont le seul « libéralisme » consiste à consommer des produits importés, à faire du tourisme », à visiter des régions étrangères, mais de façon très sélective et très écologique. Evidemment, ces petites consciences politiques, bien peu informées des réalités de la haute finance et des sphères oligarchiques de la mondialisation, vont très vite découvrir un autre Macron que le charmant jeune homme qu’elles ont pu apprécier un soir de mai 2017.

Eh bien, tant pis pour vous ! Dans les mois terribles qui s’annoncent, j’aurai parfois l’occasion de vous rappeler pour qui vous avez voté. Mais pour l’instant, allez vous faire foutre.

                                                                             

Commentaires

  1. Le Comte dit :

    En effet… Moral dans les chaussettes depuis le débat. C’est foutu une fois de plus. L’effet immédiat est un renfort de solitude et de hargne : je suis entouré de zombies qui ont voté Macron. Comme tu le dis : qu’ils aillent se faire foutre. Je n’avais déjà plus beaucoup de solidarité ; elle va se réduire à rien. Je possédais encore une carte syndicale, mon côté rock n’roll, celle-ci va être la première à faire les frais de cette histoire. Et ainsi de suite.

  2. DEVERSON dit :

    Contrairement à ce qui se dit, le vote de dimanche ne sera pas un vote de résignation, il sera, comme en 1981, un vote d’adhésion. Les Français restent encore persuadés que l’Europe surtout et le monde, un peu moins, peuvent encore jouer en leur faveur. MACRON leur apparaît aussi comme plus « professionnel « que tous les candidats précédents aux convictions européennes et libérales honteuses et sournoises mais aussi incultes et désinvoltes (SARKOZY, DSK, HOLLANDE, FILLON, FABIUS…). Enfin, il pourra mettre en œuvre sa politique sans le poids des anciens partis complètement épuisés et discrédités. S’il échoue, ce sera l’exil comme Louis-Philippe, un autre libéral. S’il réussit, préparez vous à un bail reconductible. Pourtant je vais voter LE PEN, mais j’ai un esprit compliqué.

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