Considérations sur la France

 

Les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, penseur estampillé « réactionnaire », sont publiées en 1796 et 97; l’auteur, réfugié alors en Suisse, n’a guère apprécié l’entrée des troupes françaises révolutionnaires en Savoie, sa province natale, qui fut ensuite annexée par la république jacobine. D’abord favorable aux idées de 1789, Joseph de Maistre n’accepte pas les intolérances, les exactions, les violences et les pillages de 1793-94. Dans ses Considérations, il théorise et interprète la Révolution, délivrant une réflexion à la fois lumineuse et ténébreuse, exaltée, vigoureuse mais aussi inquiète, modeste et prudente ; tout cela irrecevable bien sûr pour un historien doctrinal et catégorique, mais plein d’intérêt pour tout penseur, tout philosophe, tout écrivain, toute personne à l’esprit vivant. Je donnerai mon avis un peu plus loin; pour l’instant voici une sélection de phrases ou d’extraits des Considérations:

- « Ce qu’il y a de plus frappant dans la révolution française, c’est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer… On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent… Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution n’y entrent que comme de simples instruments… Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique… »  

- « Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre, c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté, nul n’ayant des suites plus terribles. Si la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l’attentat, le crime augmente d’atrocité. Mais si ce souverain n’a mérité son sort par aucune crime, si ses vertus mêmes ont armé contre lui la main des coupables, le crime n’a plus de nom. »

- « Si l’on avait des tables des massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l’on n’en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d’observation ? Buffon a fort bien prouvé qu’une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il aurait pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l’homme; mais on peut s’en rapporter aux faits. »

- « Il n’y a qu’un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c’est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification (…). Apollon parlait fort bien: ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes. C’est le courroux des rois qui fait armer la terre; c’est le courroux des cieux qui fait armer les rois. »

- « Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, y compris les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer ? »

- « Le mal n’a rien de commun avec l’existence; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative: le mal est le schisme de l’être; il n’est pas vrai. Or, ce qui distingue la révolution française, et qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement… »

- « Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu, et peut-être de tout ce qu’on verra. »

- « La génération présente est témoin de l’un des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l’œil humain: c’est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l’univers regarde. »

- « Plus on écrit et plus l’institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu’ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d’une destruction. »

- » La constitution de 1795 est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. Je sais même, grâces à Montesquieu, qu’on peut être Persan; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie; s’il existe, c’est  bien à mon insu. »

- » Qu’on y fasse bien attention; ce sont les conquêtes des Français qui ont fait illusion sur la durée de leur gouvernement; l’éclat des succès militaires éblouit même les bons esprits, qui n’aperçoivent pas d’abord à quel point ces succès sont étrangers à la stabilité de la république… Les Français réussiront toujours à la guerre sous un gouvernement ferme qui aura l’esprit de les mépriser en les louant, et de les jeter sur l’ennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes. »

-  » La succession à la couronne est une primogéniture masculine, d’une forme rigide. »

-  » L’histoire du neuf thermidor n’est pas longue: quelques scélérats firent périr quelques scélérats. Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient encore sous le sceptre du comité de salut public. »

-  » … on va, on vient, on se heurte, on s’interroge: chacun redoute celui dont il aurait besoin; le doute consume les heures et les minutes sont décisives: partout l’audace rencontre la prudence; le vieillard manque de détermination, et le jeune homme de conseil; d’un côté sont des périls terribles, de l’autre une amnistie certaine et des grâces probables. Où sont d’ailleurs les moyens de résister ? où sont les chefs ? à qui se fier ? »

- « Le Français, pétrifié par la terreur, et découragé par les erreurs… s’est renfermé dans un égoïsme qui ne lui permet plus de voir que lui-même, et le lieu et le moment où il existe; on assassine en cent endroits de la France; n’importe car ce n’est pas lui qu’on a pillé ou massacré… en un mot, tout Français est suffisamment heureux le jour où on ne le tue pas. »

- « Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante; et l’abolition du culte, jointe à l’absence totale d’éducation publique, prépare à la France une génération dont l’idée seule fait frissonner. »

-  » Le retour à l’ordre ne peut être douloureux, parce qu’il sera naturel, et parce qu’il sera favorisé par une force secrète, dont l’action est toute créatrice. On verra précisément le contraire de tout ce qu’on a vu. Au lieu de ces commotions violentes, de ces déchirements douloureux, de ces oscillations perpétuelles et désespérantes, une certaine stabilité, un repos indéfinissable, un bien-aise universel, annonceront la présence de la souveraineté. Il n’y aura point de secousses, point de violences, point de supplices même, excepté ceux que la véritable nation approuvera: le crime même et les usurpations seront traités avec une sévérité mesurée, avec une justice calme qui n’appartient qu’au pouvoir légitime: le Roi touchera les plaies de l’Etat d’une main timide et paternelle. Enfin, c’est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer: le rétablissement de la monarchie, qu’on appelle contre-révolution, ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. »

Ces Considérations échappent en partie à l’analyse historique; nul historien « froid » de la Révolution (et ils le sont tous à présent) ne tiendra de Maistre pour un auteur « sérieux »; ce que je viens de citer passera pour une « bouffonnerie », un méli-mélo halluciné et délirant. A la rigueur, bien sûr, pour l’expression de la « pensée réactionnaire »; formule facile, qui ne veut pas dire grand chose (la Révolution elle-aussi est réactionnaire, à l’Ancien Régime !). J’ai lu les Considérations une première fois il y a plus de dix ans; lecture stérile à ce moment-là, mon esprit n’était pas prêt à recevoir de Maistre. Aujourd’hui il l’est, après dix années de reflux des opinions intellectuelles qui ont façonné ma médiocre intelligence professorale; je me dénude peu à peu et la sculpture de mon corps n’en apparaît que mieux; l’opération et le mouvement ne vont pas sans un peu d’inquiétude, car je suis une âme pudique, mais une fois surmontée la première impression de fraîcheur qu’ils produisent, c’est très vite le  bienfait de la chaleur et de l’émotion qui gagne et envahit le corps et l’esprit. De Maistre n’est pas un intellectuel froid, comme ils le sont tous aujourd’hui, mais un penseur qui réchauffe et près de qui, en vieillissant, je ne manquerai pas de me rapprocher.

                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                   

Commentaires

  1. DEVERSON dit :

    Vous avez bien du courage pour vous coltiner
    un tel auteur. Au vu des extraits que vous joignez, les analyses de Joseph de MAISTRE m’apparaissent lourdes, polémiques inutilement, passéistes et vindicatives. Il me semble que beaucoup de ses contemporains avaient une vision plus perspicace des moments qu’ils vivaient.

  2. Le Comte dit :

    Grande actualité de ces considérations, c’est indéniable. Très beau passage métaphysique sur l’être et le mal. Le gouvernement par le vide, on ne peut trouver plus contemporain.

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