Archive pour mai, 2017

Je crois que ça suffit

 

Voici la 236e et dernière chronique de ce blog. J’avais prévu d’aller jusqu’à 250, mais la victoire de Macron me pousse moi aussi au renouvellement; si Fillon avait gagné, je serais resté « droit dans mes bottes » et bien raide dans mon blog jusqu’au mois de juillet; mais là, voyant un jeune homme de 39 ans devenir Président, comment ne pas éprouver soi-même l’envie d’une nouvelle aventure ? Je ne l’ai pas encore dit, mais j’ai reçu un appel téléphonique de Macron; sa voix enregistrée me proposait une discussion; je n’ai pas rappelé, car très méfiant j’ai cru à un traquenard. Comment savoir ? Agir d’abord et raisonner ensuite, disait Bonaparte; mais je n’ai pas la fougue irascible du Corse.

La « fulgurante ascension » de Macron, sa jeunesse, son intelligence, son habileté stratégique et son goût du pompeux, du grandiloquent, peuvent faire penser au général du 18 Brumaire; d’aucuns voient même dans son élection une sorte de coup d’Etat politique appuyé par de nombreuses et puissantes forces  »profondes »; comme Bonaparte il veut  »transcender » les courants idéologiques, confondre les uns et les autres, briser les ambitieux et les rivaux, promouvoir les courtisans, les fourbes, les  »nouveaux talents »; comme lui il a sa Joséphine, rien moins que jolie mais sans doute ardente et dépensière. Bien sûr, me direz-vous, Macron n’est pas un général; mais la guerre de nos jours est économique et financière, et dans ce domaine le nouveau Président a montré certaines qualités; devant mes élèves j’ai tenté une comparaison avec un autre personnage bonapartiste, De Gaulle, pour expliquer qu’en somme les Français ayant toujours besoin d’être rassurés, que ce soit en 1958 comme aujourd’hui, ils font appel ou ils s’en remettent au candidat qui incarne selon eux la « figure tutélaire », voire celle de « l’homme providentiel »… De Gaulle en uniforme en imposait immédiatement à un public encore imprégné d’émotions de guerre; Macron en veste ou redingote de banquier en impose à des Français inquiets pour leur argent.

Depuis toujours, on préfère la sécurité à la liberté; il faut lire et relire le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. J’ai montré il y a peu que la notion de libéral est fort sujette à caution; Macron libéral ? Vaste plaisanterie ! ai-je déjà pu entendre sur Radio-Courtoisie où la critique de l’Etat écrasant et prévaricateur anime de nombreux chroniqueurs et « patrons » d’émission, à commencer par le patron de la radio en personne. En dénonçant l’oligarchie, moi-même je m’y adonne de façon sans doute aveugle et indifférenciée, les « libéraux » ou « libéralistes » (mais sûrement pas « libertaires ») s’en prennent avant tout aux  »fonctionnaires » de la gouvernance, nationale et supranationale, que ce soit les technocrates de Bruxelles ou de Paris. Notons au passage que le patron de Radio-Courtoisie en a été un pendant de nombreuses années, que dis-je, toute une carrière !

Comme je l’explique  aux élèves de terminale, à qui j’enseigne la « gouvernance », le rôle de l’Etat est sans cesse associé ou combiné aux activités et aux entreprises dites privées, voire libérales; on l’a vu par exemple avec l’affaire de la vente de SFR à Patrick Drahi, que Marine Le Pen a voulu exploiter lors du débat; difficile de savoir en l’occurrence quel a été le rôle exact du ministre de l’Economie et des Finances; d’aucuns estiment, au-delà de cet exemple, que le rôle de l’Etat n’est plus aussi net, clair, ferme, efficace, qu’autrefois; les ouvertures de capital des grandes entreprises « publiques » ont favorisé un mouvement de dispersion et de dissolution; on pourrait dire, en simplifiant, que les profits s’en vont à l’étranger ou dans des poches privées, tandis que les pertes sont toujours à la charge des contribuables ! L’endettement public, surtout, qui va bientôt atteindre les 100 % du PIB de la France, place l’Etat sous l’emprise et le contrôle plus ou moins masqué des « marchés financiers » et des banques (entendons, de grandes banques « cosmopolites »). Cette situation n’est pas nouvelle; Rivarol du 11 mai cite à bon escient un passage de Karl Marx: « Pendant que l’aristocratie financière dictait les lois, dirigeait la gestion de l’Etat, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l’opinion publique par la force des faits et par la presse, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu’au café borgne se reproduisait la même  prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non point par la production, mais par l’escamotage de la richesse d’autrui déjà existante… » (1)

(1): Karl Marx, La lutte des classes en France, 1850.

C’est en 1850 aussi que Tocqueville écrit ses Souvenirs de 1848-49, période fort agitée, révolutionnaire même, où la bourgeoisie et l’aristocratie financières redoublent leur emprise sur l’Etat après avoir fait réprimer les actions du peuple ouvrier; dans son style didactique, facile à lire, le député et ministre Tocqueville livre quelques réflexions: « La vérité est, vérité déplorable, que le goût des fonctions publiques et le désir de vivre de l’impôt ne sont point chez nous une maladie particulière à un parti, c’est la grande et permanente infirmité de la nation elle-même; c’est le produit combiné de la constitution démocratique de notre société civile et de la centralisation excessive de notre gouvernement; c’est ce mal secret qui a rongé tous les anciens pouvoirs et qui rongera de même tous les nouveaux. » (p. 45). Le goût des fonctions publiques est toutefois fort inégalement éprouvé, et Tocqueville se flatte de s’en montrer digne: « Il est vrai que mon origine et le monde dans lequel j’avais été élevé me donnaient pour cela de grandes facilités que les autres n’avaient pas; car, si la noblesse française a cessé d’être une classe, elle est restée une sorte de franc-maçonnerie dont tous les membres continuent à se reconnaître entre eux par je ne sais quels signes invisibles, quelles que soient les opinions particulières qui les rendent étrangers ou même adversaires les uns aux autres. » (p. 286). Un peu plus loin Tocqueville révèle encore mieux le sentiment de sa dignité: « Je m’étais senti perplexe, plein de découragement et d’inquiétude, en présence de responsabilités petites. J’éprouvai une tranquillité d’esprit et un calme singulier quand je me vis en face de plus grandes. » (p. 302). (2).

(2): Tocqueville, Souvenirs, Folio, 1999

Ministre des Affaires étrangères, Tocqueville considère que la Russie des tsars est le grand danger qui menace l’Europe et sa culture; aussi est-il prêt à envisager avec résolution l’unification de l’Allemagne, qui servira alors de rempart contre la barbarie russo-asiatique ! Contempteur des régimes despotiques et « populistes » où la force d’un seul s’exerce en apparence par la démagogie mais en secret par la terreur et la répression, Tocqueville défend la voie « libérale » d’un Etat dirigé par une bourgeoisie (ou aristocratie) éclairée, qui répand avec prudence et parcimonie ses lumières au reste de la société. Ce qu’il faut surtout éviter, c’est le désordre révolutionnaire qui donne à quelques scélérats un pouvoir obscène (Tocqueville utilise un peu le même vocabulaire que de Maistre et s’inspire de lui pour présenter la révolution telle une machine infernale qui échappe à la raison humaine).

Enfin, Tocqueville m’invite à dire quelques mots de la démocratie en Amérique; nul doute qu’il nous eût expliqué les dérives de la démagogie et du populisme ayant abouti à l’élection de Trump; nul doute qu’il se fût satisfait de ses explications en voyant les erreurs commises depuis janvier par le nouveau Président. J’avoue de mon côté avoir laissé tomber le cas Trump; il m’arrive de lire ou d’entendre encore de ses défenseurs qui m’expliquent qu’il se heurte à l’Etat « profond » (CIA, FBI, lobby juif, etc.), ou que sa politique est un mélange de conservatisme et de libéralisme, selon les sujets, que nous autres Français sommes assez incapables de comprendre, car nos esprits sont incurablement anti-libéraux et anti-conservateurs.

Alors, Feuquiou-essai ? Eh bien, je crois que ça suffit.                                                                

Chamfort

  De Chamfort on cite encore parfois: « l’amour, échange de deux fantaisies, contact de deux épidermes », et l’on pourrait croire alors qu’il s’agit d’un auteur léger, mondain, salonnard; une autre citation de lui, beaucoup moins tendre, fait deviner le genre du moraliste: « il faut que le coeur se brise ou se bronze. » – Enfin, une troisième laisse entrevoir le « penseur social et politique »: « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu et on persécute ceux qui sonnent le tocsin. ». Pour en savoir plus, il faut lire la très bonne biographie que Claude Arnaud, alors très jeune (la petite trentaine), a consacrée à Sébastien Roch Nicolas, dit Chamfort (1).

(1): Robert Laffont, 1988, puis coll. Pluriel, 1989.

  Auteur léger, mondain, salonnard ? Né en 1740 d’une liaison entre une aristocrate et un chanoine, Nicolas est un « enfant naturel », ou « bâtard », qui sera élevé par des épiciers; « un conte de fée à l’envers », résume Claude Arnaud. Mais il est envoyé à l’école et y réussit très bien. Le voilà à Paris, il se dégourdit, entre dans la société. Sa belle allure séduit. C’est l’époque des salons littéraires où se mêlent grandes dames, courtisans, philosophes, vieux grigous. Déjà, « la société du spectacle », « les jeux de l’esprit » (voir le très bon film Ridicule, de Patrice Leconte), où « tout se change en fiction » comme l’écrit le philosophe athée d’Holbach. Nicolas, désormais appelé « Chamfort », devient précepteur d’un baron allemand puis « nègre » d’un grand seigneur qui se pique d’écrire. Lui-même s’essaye au genre à la mode, le théâtre « exotique », avec des petites pièces sans doute très faibles, La Jeune Indienne, Le Marchand de Smyrne, puis Mustapha et Zéangir (qui fait pleurer le roi et bâiller Paris). Cette légèreté puritaine (la bien pensance de l’époque !) lui vaut une pension royale, puis son entrée à l’Académie en 1781 ! C’est le « sacre de l’anti-écrivain », résume Claude Arnaud; c’est surtout le résultat de rivalités salonnardes, d’intrigues, de « cabales », de jeux d’influence, où Chamfort s’est laissé prendre, plus qu’il n’a pris. Notons tout de même qu’il est franc-maçon; cela peut aider.

Moraliste ? Peu talentueux et peu productif, le jeune auteur pourtant distingué alterne « humeurs sombres » et illusions d’amour; défiguré par une maladie peut-être vénérienne, qui freine ses « contacts d’épidermes », il prend ses distances, s’isole, devient misanthrope et misogyne; l’époque elle aussi affecte des airs de pessimisme et de gravité morale à l’antique; « le genre Caton a succédé au genre catin » écrit le Prince de Ligne. Chamfort songe alors au paradoxe de ne plus rien écrire dans le but de publier tout en notant ses « pensées » et observations sur des carnets, qu’il veut appeler « Produits de la civilisation perfectionnée ». A la différence de Rousseau, il ne croit pas aux vertus apaisantes de la Nature, mais à ses « flèches », à son emprise et son empire sur les moeurs, qui s’en défendent: « Telle est la misérable condition des hommes, qu’il leur faut chercher dans la société des consolations aux maux de la nature, et dans la nature des consolations aux maux de la société. » Cette austère dialectique fait évidemment songer au pessimisme de Schopenhauer, qui lui aussi voit l’homme osciller entre la souffrance et l’ennui; du reste le philosophe allemand cite à plusieurs reprises le moraliste français, très peu connu du public après sa mort. Les pensées ou observations de Chamfort inspireront aussi Nietzsche, Cioran et quelques autres. Une notion, surtout, va résumer le moralisme de Chamfort: le « ressentiment », et cette notion va se révéler « volcanique » avec la Révolution. Claude Arnaud s’appuie sur le philosophe allemand Max Scheler, qui écrit:  » La formidable explosion de ressentiment contre la noblesse et son mode de vie, au moment de la Révolution, serait absolument inexplicable (comme aussi son élaboration) si cette noblesse n’avait été envahie par la roture bourgeoise… et décomposée par les mariages d’argent. » C’est donc la présence massive d’anoblis, ou disons de bâtards, qui a précipité l’explosion de 1789, résume Claude Arnaud.

Penseur social et politique ? La Révolution occupe près de la moitié de la biographie de Chamfort. Celui-ci, vivant à Paris, se trouve emporté par le « mouvement » et adhère aux grandes formules du changement; il y puise un renouveau de « vie », car, ainsi que l’écrit superbement Chateaubriand:  » les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose… le choc du passé et de l’avenir, le mélange des moeurs anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui… le genre humain en vacances se promène dans la rue. ». Dans le détail et dans la réalité, Chamfort est plus circonspect, et ne se mêle guère à la foule, tout en proclamant les idéaux populaires, il fréquente Sieyès, Mirabeau, les « libéraux » et les Girondins; son anti-cléricalisme et son anti-élitisme (nobiliaire) font écho à sa naissance bâtarde; le « ressentiment » peut s’épanouir, en quelque sorte; il va jusqu’à donner son argent (sans doute pas grand chose) à une « oeuvre » révolutionnaire; l’Académie est dissoute, il trouve un emploi à la bibliothèque ci-devant royale. Au club des Jacobins, il ne parvient à suivre le rythme et la surenchère des propositions égalitaristes; après avoir voulu enrichir tout le monde (1789), puis transférer l’argent du clergé au peuple (1790), « Chamfort va se paupériser tout seul », écrit Claude Arnaud. La Révolution, derrière ses idéaux théoriques, redouble de confrontations de points de vue; il devient surtout très difficile de voir quoi que ce soit; soupçons et délations tiennent lieu de preuves, et le fantasme des « traîtres » entraîne des massacres; on reproche à Chamfort ses alliances passées (il a été secrétaire de Madame Elisabeth, soeur du roi !), Marat le déteste, et la chute des Girondins (printemps 93) le fragilise. A la bibliothèque, un employé le dénonce et l’accuse (sans doute d’avoir dit du bien de Charlotte Corday qui vient de tuer Marat), Chamfort est arrêté puis relâché, il jure de son « républicanisme » et de n’avoir trempé dans aucune manoeuvre girondine (il faudrait plutôt dire: manoeuvre jacobine…). Mais n’ayant aucun appui ou aucune « entrée » au Comité de Salut Public, l’emprisonnement lui est de nouveau signifié. Il préfère le suicide. La balle du révolver lui arrache le nez et un oeil, il essaie de se trancher la gorge, de se perforer la poitrine, il se donne une vingtaine d’affreuses blessures, mais il vit encore. Recouvert de bandelettes, telle une momie, il est laissé en liberté pendant quelques mois, des chirurgiens l’opèrent, il paraît se rétablir, et il a même ce mot: « je me trouve plus vivace que jamais, c’est bien dommage que je ne me soucie plus de vivre. » Toutefois, ses organes ont été touchés, et il décède le 13 avril 1794.

Quelle postérité ? Le XIXe l’ignore, surtout du côté français; le XXe en revanche « lui fournit un contingent tonique de misanthropes et de déçus de l’idéologie. »; Léautaud et Céline apprécient le style, la concision des pensées, tandis que Camus y voit « l’homme révolté » de toutes les époques. La biographie de Claude Arnaud a été saluée et récompensée; Chamfort est un portrait ou un itinéraire idéal en somme des « impasses » intellectuelles de la Révolution, et à ce titre, pour cette raison, la plupart des bien pensants d’aujourd’hui peuvent s’en servir dans une « perspective » anti-révolutionnaire… Quant aux contre-révolutionnaires, disons les vrais réacs, leur point de vue sur Chamfort et son biographe est nettement hostile; je cite par exemple Alain Sanders, qui écrit en juillet 1988:  » Il y avait finalement du barbare chez ce moraliste sans morale. Et une âme étriquée de bourgeois chez ce révolutionnaire en pantoufles à qui quelques maximes et autant d’anecdotes servirent de prêt-à-penser. » (2)

(2): On trouve une vingtaine de critiques de la presse en fin de volume de la biographie. Très bonne idée éditoriale !

Mon propre avis ? C’est d’abord et avant tout une très intéressante biographie, très bien renseignée sur la période pré-révolutionnaire et sur la Révolution; la réflexion relative au « ressentiment » social ainsi qu’à la misogynie révolutionnaire (puis napoléonienne) mérite de figurer dans les « processus et dynamiques » de l’histoire compliquée de cette période (3). Pas sûr cela dit que je puisse y faire allusion devant mes petites élèves de Seconde. A force d’enseigner de façon moderne et post-moderne, on désapprend le passé !  

(3): « La Révolution, c’est la revanche des hommes sur les femmes », fait observer E. de Waresquiel sur France-Culture, émission Répliques, 18 février 2017.                                              

Scènes littorales

 

Je choisis la formule « chronique » pour parler de l’élection de Macron; j’estime que tous les commentaires possibles et imaginables ont déjà été faits. Assez de « glose ». Place au réel vécu.

Une fois n’est pas coutume, j’ai quitté mon domicile le jour de l’élection; mais je suis passé de bonne heure par le bureau de vote. Malgré un contrôle technique négatif, ma voiture a pu m’emmener du côté de Saint-Malo; elle vieillit, plus vite que moi; mais ce sera bientôt mon tour de passer des tests et des contrôles. Il fait presque beau temps sur la route de la Normandie à la Bretagne; j’observe toutes ces étendues vertes et agricoles, en songeant que c’est le candidat de la métropole mondialisée qui va remporter l’élection. Si je n’étais pas concentré à ma conduite, je crois que j’en pleurerais. Bien sûr, quand tout espoir politique est perdu, on peut toujours se raccrocher à la métaphysique; mais pour s’y raccrocher avec aisance, il faut l’habileté d’un Schopenhauer et sans doute le cerveau d’un Allemand; je n’ai pas cette aisance, et la métaphysique, par conséquent, ne me console pas vraiment. Alors, je m’efforce de participer encore un peu aux discussions politiques, non sans maladresse.

Mes amis d’enfance ont très largement voté pour Macron; sur le mode « pique-nique » ou « déjeuner sur l’herbe » (mais hélas les femmes sont un peu moins dévêtues que celles du tableau, bien sûr, je dis hélas par galanterie…) nous discutons sans véhémence des avantages et des inconvénients de sa probable victoire; j’observe que les femmes des mes amis sont les plus farouches opposantes à Marine Le Pen: « fascisme », « racisme », etc. Même avec deux ou trois verres de vin, je parviens à rester zen. Evidemment, et dans la mesure où personne ne me le demande, je ne dis pas pour qui j’ai voté. Deux amis toutefois se distinguent: l’un est agriculteur, il a voté Dupont-Aignan au premier tour, et s’est abstenu au second (c’est ce qu’il nous dit); l’autre est mécanicien, il s’est un peu écarté du noyau de la discussion pour déjeuner tranquillement près de sa fiancée; je vais le voir, nous échangeons un peu, et je me rends compte qu’il a voté Le Pen; il me dit que la situation sociale est beaucoup plus difficile qu’on se l’imagine (il veut parler de nos amis communs qui ont voté Macron); son propos, très cinglant, est très ironique, il ne veut pas s’épancher, et préfère discuter gentiment avec sa future femme, d’origine italienne, qui ne maîtrise pas encore très bien le bla-bla politique du Français moyen qui a picolé.

Le repas terminé et la discussion dissoute dans la blague et la farce, nous faisons une promenade le long de la Rance;  »vive la République et vive la Rance ! » proclame un copain. Le paysage est charmant, des dizaines de petits bateaux flottent sur les eaux de l’estuaire. On aperçoit de superbes villas qui dominent l’environnement; « ça doit voter Macron par là ! » dis-je en passant à mes amis… Toutefois, le nord de l’Ille-et-Vilaine a beaucoup voté Le Pen au premier tour. J’en déduis que les « îlots de richesse » des micros-paysages littoraux sont entourés de « marais » et de zones agricoles en déprise. Jouissance des uns, suicides des autres. Je subodore enfin que la « macro » politique économique de Macron visera surtout à protéger le « micro-cosme » des privilégiés. C’est gros comme une belle villa ! Le coup de maître de cet enfoiré et de sa clique est d’avoir réussi à entraîner une partie de la classe moyenne. Je n’en veux pas à mes amis, ils ont toujours su se laisser entraîner (ils se sont mariés par exemple), et je passe à leurs yeux pour un type qui s’accroche et se crispe (un reproche que me font leurs femmes ! ). A cet égard, le plus financièrement aisé de mes amis (il est agent d’assurances et conseiller fiscal dans une grande compagnie qui sponsorise une équipe cycliste professionnelle) aime souvent citer la réplique finale du film « Les valseuses » de Blier: « On n’est pas bien, là, décontractés du gland ?… »; film et réplique emblématiques de l’esprit « soixante-huitard », où la décontraction de type rebelle et libertaire prétend s’opposer à la vieille France bourgeoise crispée sur sa morale (catholique !). Mais cet ami, en vérité, est devenu lui aussi très crispé et très autoritaire sur certains sujets, notamment le « travail » qui doit primer sur les aides, et le « code du travail » qui doit être simplifié, à coups d’ordonnances s’il le faut !

Nous sommes hébergés le soir dans un foyer social; choix révélateur tout de même du niveau de vie très moyen de l’ensemble du groupe que nous formons (il faut en effet tenir compte des couples avec enfants, pour qui l’hôtel est beaucoup trop cher); à table, nous apprenons la victoire de Macron; pas de manifestation dans la salle, où se trouvent des « cas sociaux » voire des « migrants »; mes amis eux-mêmes se retiennent. Cette ambiance n’échappe pas à mon regard historique: j’ai l’impression d’être en février 1848, où la république est proclamée par des bourgeois qui s’inquiètent de la classe laborieuse « dangereuse » des ouvriers (du reste, je suis entrain de relire les Souvenirs de Tocqueville, j’en parlerai une autre fois…). La soirée est fort calme, nous allons boire une bière sur la plage, le soleil rouge disparaît très vite derrière la ligne d’horizon mauve de la mer. Image politique ? Chacun regagne sa chambre, je suis à la 728; ce chiffre sans clé (en effet la chambre s’ouvre avec une carte magnétique) et sans signification cabalistique est tout à l’opposé de la cérémonie macronique et maçonnique qui à la même heure se déroule sur l’esplanade de la pyramide du Louvre à Paris; je peine à m’endormir malgré l’indifférence et l’insignifiance de ma vie.

Lendemain matin: levés à 6 heures, nous allons au-dessus d’Avranches pour la traversée à pied de la baie du Mont Saint Michel; un guide « naturaliste » nous attend au lieu dit du « Bec d’Andaine ». 8 km de marche à travers l’estran; ce n’est pas une balade habituelle, prévient le guide, il faut être attentif et respecter quelques consignes; bien avant le pèlerinage de Compostelle, celui du Mont Saint Michel rassemblait des foules importantes au Moyen Age; mais aujourd’hui, les pèlerins sont d’un autre genre, moins préoccupés de la mort que de la vie, et c’est pourquoi le guide insiste plutôt, à la manière d’un Michelet « vitaliste », sur les prodigalités de la nature maritime, ces œufs de bulots par exemple qui échouent par grappes entières dans la « laisse-de-mer », ces oiseaux qui par escadrilles effectuent des figures aériennes à la vitesse de l’éclair… Que l’homme semble morne et lourd dans cette profusion de forces presque invisibles qui l’entourent; nos pas s’enfoncent dans la vase et nous devons nous donner la main pour traverser les courants d’eau de la baie; le guide passe devant nous pour vérifier la hauteur à franchir (presque au niveau des fesses). Nous parlons un peu avec lui du « désensablement » du Mont; en vérité les sables ont été repoussés vers les herbus où paissent des milliers de moutons (les fameux prés-salés); on privilégie le tourisme, devenu l’activité-pilote de l’environnement; le guide ne s’en plaint pas mais certains groupes et certains « marcheurs » peuvent s’avérer pénibles lors de la traversée; un peu comme des élèves quoi !

L’école, peu à peu, me revient à l’esprit; les heures passent et l’inquiétude du lendemain s’insinue; le verbe politique est moins alerte que la veille; on se remet à parler de préoccupations plus quotidiennes, la conversation s’étiole et se décompose, moins de phrases, des mots qui fusent ou qui font « psschiiittt »… De nouveau, un pique-nique: tous ces moutons vus de loin nous ont donné une faim… de loup. Mon ami mécanicien me sert un verre de Proseco; sans doute ne fait-il pas assez chaud pour l’apprécier pleinement; mille fois pour une, les conditions ne sont jamais réunies pour jouir parfaitement de la vie; je devine la réplique possible, et Marine Le Pen a cru bon de citer Sénèque à ce propos: « ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile. » Soit. Mais on connaît le résultat.

                                                                      

Libéral ?

 

Beaucoup de mots sont piégés, et celui de libéral plus qu’aucun autre; toutes sortes de significations et d’interprétations lui sont données; selon les pays, selon les époques, selon les auteurs, le mot change de sens; d’une certaine manière, « libéral » est un mot… libéral ! Les intellectuels français du concept et de la conceptualisation n’apprécient guère évidemment cette libéralité sémantique; toute une tradition marxiste et structuraliste considère même le mot « libéral » comme un adversaire voire un ennemi de la « pensée »; cette tradition, un peu émoussée depuis quelques années, n’en continue pas moins à se méfier du mot et à lui trouver toutes sortes de défauts « heuristiques »; sous les apparences de la souplesse et de la fluidité (de son style), l’auteur ou le penseur libéral (par exemple Tocqueville, par exemple Aron, par exemple Furet, etc.) dissimulerait certains faits et sacrifierait la prudence de l’analyse au plaisir de la synthèse; il serait en somme un jouisseur textuel, quand le rôle de l’intellectuel doit être avant tout de se « retenir » et de se « retirer »; combien de fois n’ai-je pas entendu, y compris à mon très modeste niveau, cet avertissement et cet appel au contrôle, à la rigueur et à la froideur… Je crois même avoir repéré chez les nouveaux inspecteurs de l’Education post-nationale une sorte de puritanisme informatique et pédagogique, invitant et obligeant les professeurs à s’effacer et à se taire, afin que les élèves soient en contact direct avec le Programme et la Nouvelle Foi de la République Mondialiste. « Vos élèves expriment le monde » a t-il été dit à l’une de mes collègues un jour d’inspection. Et le rôle du professeur doit être de « formaliser » le verbe juvénile informel. Bien sûr, un tel formalisme, exténuant, m’a toujours rebuté, et c’est en ce sens que je peux me considérer comme un professeur libéral, c’est à dire capable d’improvisation et d’impertinence. Mon collègue agrégé de philo, quant à lui, est un « bûcheur forcené », qui ne laisse rien au hasard, écrit tous ses cours, et démontre dans ses livres des qualités formelles qui épuisent son raisonnement. Et du reste, il est fatigant à lire.

Le caractère libéral de l’histoire bien sûr le déçoit; il fait partie de ces philosophes quelque peu méprisants pour ce que j’enseigne, qui n’a pas de valeur rationnelle à leurs yeux, et dont la rigueur formelle est purement accessoire ou opératoire. Ce n’est pas en somme parce que les profs d’histoire-géo font eux aussi des plans en trois parties avec des sous-parties que leur propos est rationnel ou démonstratif; et mon jeune collègue me le fait bien comprendre en prenant habilement l’exemple d’un élève qu’il estime intellectuellement très doué (il a 19 en philo et 20 en maths) alors que ses notes en histoire-géo sont très mauvaises (entre 6 et 8). Mais il me faut tout de même répliquer. Caractère libéral de l’histoire ? Sûrement pas ! Il ne faut pas confondre l’histoire comme récit, « plein de bruit et de fureur », et l’histoire comme science qui s’efforce d’établir des lois et de promouvoir des explications; ce que nous enseignons est très sélectif, et « cousu de fil blanc » (c’est l’une de mes expressions favorites); ce n’est pas libéral du tout, et j’ai des dizaines d’exemples. En voici un: la période 1815-1870 n’est quasiment pas étudiée au lycée (ni au collège, évidemment); on fait silence par conséquent sur le coeur chronologique des « temps modernes », au sens anglo-saxon (pour les historiens français, les temps modernes commencent avec la découverte européenne de l’Amérique); on ne parle donc ni de révolution industrielle, ni de libéralisme économique, ni de mouvement national, ni de luttes des classes, ni de socialisme, etc. Malgré cet oubli, on prétend former des citoyens critiques ! Pas question non plus de dire quoi que ce soit de Napoléon III et du Second Empire, homme d’Etat caricaturé (par Victor Hugo) et oublié des historiens de la IIIe république, régime qualifié d’autoritaire ou de plébiscitaire, mais qui fut aussi libéral et social (reconnaissance du droit de grève en 1864); période d’une extraordinaire richesse d’idées, d’œuvres et d’actions, qui méritait donc bien que l’Education post-nationale de l’inculture l’ignorât complètement  ! Période qui correspond à la vie de Schopenhauer, dois-je encore signaler.

Libéral, bien sûr, renvoie aux théories et aux constitutions politiques; en général, il faut associer « libéral » et « bourgeois »; si l’on s’en tient à notre XIXe escamoté, un régime dit libéral est en fait très sélectif, il exclut la moitié des hommes et la totalité des femmes du droit de vote, du moins en France; car le mot libéral désigne en Angleterre (et aux Etats-Unis) la revendication de l’ouverture et de l’extension du corps électoral. Les idées anglo-saxonnes pénètrent en France, surtout après 1860, et le libéralisme peu à peu devient synonyme de « progrès », de « libertés individuelles » et de « droits de l’homme »; selon le philosophe et un peu historien Jean Claude Michéa, c’est l’Affaire Dreyfus qui précipite la collusion et confusion sémantiques; alors la Gauche dreyfusarde (radicale et socialiste-réformiste) épouse le libéralisme, tandis que la Droite anti-dreyfusarde se fourvoie et s’égare dans des adultères ou aventures idéologiques sans lendemain (royalisme anarchisant proudhonien, nationalisme fédéraliste maurrassien, mystique de l’énergie nationale anti-allemande…). Mais la question du libéralisme progressiste de gauche est infiniment plus complexe (ou tordue); quand on lit un peu comment fonctionne le régime de la IIIe république (1), on s’aperçoit que les institutions et les procédures institutionnelles sont capables d’infléchir le soi disant libéralisme progressiste dans un sens très autoritaire et très sélectif; le suffrage universel n’empêche pas, en somme, la grande bourgeoisie « libérale » de contrôler et de confisquer les privilèges et les avantages économiques du Pouvoir.

(1): en poursuivant ma lecture de La France et les Français, op.cit. je suis frappé par la complexité de fonctionnement des régimes politiques constitutionnels, tels que les décrit le professeur Jean-Jacques Chevallier (pp. 1068-1141), complexité dont nos manuels scolaires sont bien loin de rendre compte; nos simplifications pédagogiques me paraissent du coup effrayantes !

Une question et d’autres se posent: dans quelle mesure nos « idéologies » sont-elles indépendantes des systèmes institutionnels et électoraux ? Y-a-t-il en quelque sorte une vie idéologique autonome et « hors-système » ? ou ne sommes nous pas tous dans l’illusion de cette autonomie ? Pouvons-nous être libéraux quand le libéralisme est à ce point déterminé ou si mal déterminé par ses confusions, historiques et institutionnelles ? Est-il possible d’être libéral tout seul dans son coin quand le moindre pas dans la rue vous fait comprendre que la liberté consiste surtout à marcher silencieusement sans se faire remarquer ? Le vrai libéral, aujourd’hui, se prend très vite une paire de gifles ou un coup de poing ! En vérité, les démonstrations de liberté ne sont pas nécessaires à la liberté, peut-être même lui sont-elles néfastes… « Je suis libre de ce que je ne dis pas mais prisonnier de ce que je dis », selon un proverbe de je ne sais plus quelle contrée. Eh bien, dans ma quête d’absolu, et d’absolution, je me contenterai de cette citation exotique; même si je suis bien loin d’avoir épuisé le sujet, comme d’avoir épuisé, je l’espère, mon lecteur.

                                          

               

En attendant Macron

 

J’ai bien roulé, un bon 30 de moyenne avec vent défavorable sur une partie de mon trajet; j’ai aussi failli me faire renverser par un gros camion qui s’est engagé sur un rond-point alors que j’en avais déjà atteint le milieu; « sortir de chez soi c’est aujourd’hui le suicide assuré » écrivait Beckett dans les années 50. Que dirait-il maintenant ? C’est donc toujours une satisfaction de pouvoir rentrer sain et sauf dans son appartement. Je range mon vélo, je prends ma douche, et je m’allonge sur mon canapé. Un coup d’œil à la télé, la « grande lessiveuse », je sens que je vais m’endormir. Le match de foot Ajax-Lyon attire à peine mon attention; les Lyonnais sont très mauvais, leurs erreurs de placement sont indignes de professionnels; et puis, comment dire, tous ces joueurs cosmopolites avec des numéros fantaisistes sur leurs maillots (une fantaisie venue des Etats-Unis), c’est pénible; quand je jouais, il y a 30, 35 ans, le numéro correspondait à un poste: « tu joues en 6, en 8, en 10 ! » annonçait l’entraîneur, et il fallait s’y tenir; le foot avait quand même une autre gueule à cette époque, une gueule de Platini, de Giresse, de Tigana, c’était du solide, du sérieux et de l’intelligent. Maintenant ? des petits cons prétentieux, avec leurs écouteurs sur les oreilles,  leurs tatouages et leurs allures de petites frappes, qui les rendent inaptes probablement à envoyer des vraies pralines au fond des cages comme jadis un Bathenay (son but à Anfield Road en 1977 !)

L’appétit me fait sortir de ma torpeur; le vélo, ça creuse son homme; la difficulté du repas du soir, c’est de répondre à cette question: est-ce que je réchauffe le reste du midi ou je prépare autre chose ? Bon, je réchauffe, tout en écoutant l’abbé de Tanouarn sur radio-courtoisie; l’abbé est allé en Afrique après son séminaire, il a beaucoup apprécié l’expérience, car les gens là-bas sont simples et chaleureux, ils ne sont pas « collet monté » comme la bourgeoisie catholique de France. Je vois ce qu’il veut dire: les relations peuvent être assez vite intimes, on se déshabille facilement, vu qu’on ne porte pas grand chose ! Le match de Lyon se termine, 4-1 pour l’Ajax, avec pléthore d’occasions ratées pour le vainqueur. Je me réjouis de la défaite, une bonne quenelle pour le président Aulas et son complice, le sénateur PS Gérard Collomb, un des soutiens de Macron. L’heure du débat approche, on m’appelle, je réponds vite fait, sans entrain, faut pas trop m’embêter quand je mange. Sur l’Equipe TV, c’est le match Monaco-Juventus qui approche; même sans le droit de retransmission cette chaîne diffusée en clair parvient à capter l’attention des amateurs, des « puristes » diront certains, capables de se passer d’image au profit du seul commentaire; en tout état de cause, hors de question pour moi de m’abonner à BeIn Sports, la chaîne qatarie de l’islamo-capitalisme « off shore ».

Quant au débat Macron-Le Pen, il tourne assez vite à l’avantage du premier, et cela se comprend aisément: car il s’agit d’un exercice très formaté, où le politiquement correct est de rigueur; pas question d’improviser ou d’être impertinent; je découvre un Macron bien plus « brillant » que je ne l’imaginais (mais que peut-on imaginer à propos d’un tel individu ?); Marine Le Pen a choisi de bousculer le jeune candidat, comme une cougar qui voudrait se taper un jeunot ! Mais le jeunot a ce qu’il faut chez lui dans le genre ! Il esquive les attaques verbales et conserve une prose impeccable; j’observe ses belles et longues mains de pianiste amateur (des longues mains: signe de puissance voire de virilité !) – Celles de Marine Le Pen sont plus replètes, et souvent elle passe et frotte l’une sur l’autre, comme un personnage de théâtre jouant l’avarice ou la sournoiserie. Son verbe, surtout, échauffé par des attaques qui n’ont rien donné a très vite perdu en sérénité et sobriété; elle se met à cabotiner et à ricaner, comme un femme qui aurait un peu trop bu. Voilà pour la forme. Mais la forme, dans ce genre de débat, est solidaire du fond.

Le fond, qui pourtant aurait pu être la force de Marine Le Pen, c’est à dire la capacité à soulever les vraies questions (chômage, insécurité, inculture, délinquance…), devient très vite sa faiblesse; et c’est Macron, par conséquent, le candidat sans fond, l’homme de l’oligarchie des artifices capitalistes et du « hors-sol » mondialisé, qui dégage une impression de consistance et d’aplomb; il profite aisément des saillies impromptues de son adversaire et peut même se laisser aller à une sorte de charme ironique à son égard. Les vraies questions, évidemment, tombent à plat; et le débat ricoche sur des aspérités aléatoires. Les deux candidats s’affrontent par exemple sur la question fort technique et accessoire d’une « monnaie commune » européenne, qui serait compatible, ou non, avec une monnaie nationale; et là aussi, en un paradoxe que seule une situation à front renversé peut produire, c’est Macron le candidat de la super-technicité financière et de la virtualisation monétaire qui défend l’idée d’un « bon sens » paysan (et du Cantal qui plus est !) pour lequel une double monnaie serait une aberration ! Nul besoin finalement pour le jeune et brillant candidat de pousser très loin les explications de son programme; en devenant confuse par ses velléités polémiques, Marine Le Pen offre à Macron le bénéfice d’une clarté qui jusque-là lui avait été refusée ou déniée.

Et je m’en aperçois aujourd’hui, en salle des profs, en écoutant assez lointainement des collègues gauchistes qui ont été « rassurés » par la qualité formelle et formaliste de Macron; ils prennent donc pour clarté ce que j’appelle plutôt « brillance » ou « vernis »; je ne suis pas surpris de leur part, ayant signalé à plusieurs reprises dans mes chroniques et commentaires, le puritanisme et le fétichisme de la forme et du verbe précieux ou pédant qui les caractérise. Ils (et elles surtout !) ont apprécié la rigueur de Macron, tout en détestant la verve décousue et impromptue de Marine Le Pen; ces collègues, et les millions de Français qui vont élire le jeune candidat de la brillance formelle, confirment ce que je pense de mon époque, ou pour le moins de la société où je dois vivre: c’est à dire que je suis entouré de nains de l’esprit, de petits et mesquins pinailleurs, de ratiocineurs bien pensants, d’austères et démagogiques moralisateurs, dont le seul « libéralisme » consiste à consommer des produits importés, à faire du tourisme », à visiter des régions étrangères, mais de façon très sélective et très écologique. Evidemment, ces petites consciences politiques, bien peu informées des réalités de la haute finance et des sphères oligarchiques de la mondialisation, vont très vite découvrir un autre Macron que le charmant jeune homme qu’elles ont pu apprécier un soir de mai 2017.

Eh bien, tant pis pour vous ! Dans les mois terribles qui s’annoncent, j’aurai parfois l’occasion de vous rappeler pour qui vous avez voté. Mais pour l’instant, allez vous faire foutre.

                                                                             

Considérations sur la France

 

Les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, penseur estampillé « réactionnaire », sont publiées en 1796 et 97; l’auteur, réfugié alors en Suisse, n’a guère apprécié l’entrée des troupes françaises révolutionnaires en Savoie, sa province natale, qui fut ensuite annexée par la république jacobine. D’abord favorable aux idées de 1789, Joseph de Maistre n’accepte pas les intolérances, les exactions, les violences et les pillages de 1793-94. Dans ses Considérations, il théorise et interprète la Révolution, délivrant une réflexion à la fois lumineuse et ténébreuse, exaltée, vigoureuse mais aussi inquiète, modeste et prudente ; tout cela irrecevable bien sûr pour un historien doctrinal et catégorique, mais plein d’intérêt pour tout penseur, tout philosophe, tout écrivain, toute personne à l’esprit vivant. Je donnerai mon avis un peu plus loin; pour l’instant voici une sélection de phrases ou d’extraits des Considérations:

- « Ce qu’il y a de plus frappant dans la révolution française, c’est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer… On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent… Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution n’y entrent que comme de simples instruments… Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique… »  

- « Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre, c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté, nul n’ayant des suites plus terribles. Si la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l’attentat, le crime augmente d’atrocité. Mais si ce souverain n’a mérité son sort par aucune crime, si ses vertus mêmes ont armé contre lui la main des coupables, le crime n’a plus de nom. »

- « Si l’on avait des tables des massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l’on n’en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d’observation ? Buffon a fort bien prouvé qu’une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il aurait pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l’homme; mais on peut s’en rapporter aux faits. »

- « Il n’y a qu’un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c’est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification (…). Apollon parlait fort bien: ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes. C’est le courroux des rois qui fait armer la terre; c’est le courroux des cieux qui fait armer les rois. »

- « Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, y compris les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer ? »

- « Le mal n’a rien de commun avec l’existence; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative: le mal est le schisme de l’être; il n’est pas vrai. Or, ce qui distingue la révolution française, et qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement… »

- « Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu, et peut-être de tout ce qu’on verra. »

- « La génération présente est témoin de l’un des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l’œil humain: c’est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l’univers regarde. »

- « Plus on écrit et plus l’institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu’ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d’une destruction. »

- » La constitution de 1795 est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. Je sais même, grâces à Montesquieu, qu’on peut être Persan; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie; s’il existe, c’est  bien à mon insu. »

- » Qu’on y fasse bien attention; ce sont les conquêtes des Français qui ont fait illusion sur la durée de leur gouvernement; l’éclat des succès militaires éblouit même les bons esprits, qui n’aperçoivent pas d’abord à quel point ces succès sont étrangers à la stabilité de la république… Les Français réussiront toujours à la guerre sous un gouvernement ferme qui aura l’esprit de les mépriser en les louant, et de les jeter sur l’ennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes. »

-  » La succession à la couronne est une primogéniture masculine, d’une forme rigide. »

-  » L’histoire du neuf thermidor n’est pas longue: quelques scélérats firent périr quelques scélérats. Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient encore sous le sceptre du comité de salut public. »

-  » … on va, on vient, on se heurte, on s’interroge: chacun redoute celui dont il aurait besoin; le doute consume les heures et les minutes sont décisives: partout l’audace rencontre la prudence; le vieillard manque de détermination, et le jeune homme de conseil; d’un côté sont des périls terribles, de l’autre une amnistie certaine et des grâces probables. Où sont d’ailleurs les moyens de résister ? où sont les chefs ? à qui se fier ? »

- « Le Français, pétrifié par la terreur, et découragé par les erreurs… s’est renfermé dans un égoïsme qui ne lui permet plus de voir que lui-même, et le lieu et le moment où il existe; on assassine en cent endroits de la France; n’importe car ce n’est pas lui qu’on a pillé ou massacré… en un mot, tout Français est suffisamment heureux le jour où on ne le tue pas. »

- « Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante; et l’abolition du culte, jointe à l’absence totale d’éducation publique, prépare à la France une génération dont l’idée seule fait frissonner. »

-  » Le retour à l’ordre ne peut être douloureux, parce qu’il sera naturel, et parce qu’il sera favorisé par une force secrète, dont l’action est toute créatrice. On verra précisément le contraire de tout ce qu’on a vu. Au lieu de ces commotions violentes, de ces déchirements douloureux, de ces oscillations perpétuelles et désespérantes, une certaine stabilité, un repos indéfinissable, un bien-aise universel, annonceront la présence de la souveraineté. Il n’y aura point de secousses, point de violences, point de supplices même, excepté ceux que la véritable nation approuvera: le crime même et les usurpations seront traités avec une sévérité mesurée, avec une justice calme qui n’appartient qu’au pouvoir légitime: le Roi touchera les plaies de l’Etat d’une main timide et paternelle. Enfin, c’est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer: le rétablissement de la monarchie, qu’on appelle contre-révolution, ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. »

Ces Considérations échappent en partie à l’analyse historique; nul historien « froid » de la Révolution (et ils le sont tous à présent) ne tiendra de Maistre pour un auteur « sérieux »; ce que je viens de citer passera pour une « bouffonnerie », un méli-mélo halluciné et délirant. A la rigueur, bien sûr, pour l’expression de la « pensée réactionnaire »; formule facile, qui ne veut pas dire grand chose (la Révolution elle-aussi est réactionnaire, à l’Ancien Régime !). J’ai lu les Considérations une première fois il y a plus de dix ans; lecture stérile à ce moment-là, mon esprit n’était pas prêt à recevoir de Maistre. Aujourd’hui il l’est, après dix années de reflux des opinions intellectuelles qui ont façonné ma médiocre intelligence professorale; je me dénude peu à peu et la sculpture de mon corps n’en apparaît que mieux; l’opération et le mouvement ne vont pas sans un peu d’inquiétude, car je suis une âme pudique, mais une fois surmontée la première impression de fraîcheur qu’ils produisent, c’est très vite le  bienfait de la chaleur et de l’émotion qui gagne et envahit le corps et l’esprit. De Maistre n’est pas un intellectuel froid, comme ils le sont tous aujourd’hui, mais un penseur qui réchauffe et près de qui, en vieillissant, je ne manquerai pas de me rapprocher.

                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                   

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