Diagnostic post-électoral

 

Quand paraîtra cette modeste chronique, les noms des deux finalistes de l’élection seront connus; à moins que… Un grave attentat, des émeutes, des fraudes (organisées), peuvent venir perturber voire interrompre le « processus électoral » régulier. La France n’est plus le pays de la rigueur politique, juridique, administrative; l’actuel et provisoire premier ministre, Cazeneuve, incarne sans doute la rigidité solennelle de l’Etat, la bien pensance la plus rêche qui soit, la vertu républicaine dans toute son opacité maçonnique, mais ce n’est là qu’une bien faible et résiduelle apparence; la réalité des institutions et des lois est frappée de désordre, de surcharge, de failles et de vices; la France est théoriquement sur-administrée, si l’on en juge par les manuels de droit public et de droit européen; des milliers de lois, de règlements, de directives ont été écrits ces dernières années afin de répondre à toutes les situations d’une économie et d’une société mondialisées; les froids observateurs d’une telle effusion législative y voient le symptôme d’une complexification croissante des activités et des opérations humaines; humaines ? Point seulement: le législateur doit à présent s’intéresser au post et au trans-humanisme, aux manipulations et transformations du vivant, aux zones de contact entre l’humain, l’animal et le végétal; en théorie, dis-je, l’œuvre législative est prodigieuse. Mais il faut se méfier des prodiges, comme jadis les beaux esprits se gaussaient des miracles de la religion.

Car dans la réalité quotidienne, la France est sous-administrée, les services publics s’étiolent, les petits hôpitaux ferment, et les écoles de la République sont devenues des fabriques de crétins; chaque année le fossé s’agrandit entre les intentions théoriques des différents ministères et leur mise en œuvre pratique. Un verbe s’est répandu pour résumer la situation des « acteurs de terrain », dont les enseignants: le verbe bricoler. Chacun en effet bricole son enseignement, sa tâche, sa mission; beaucoup de fonctionnaires déplorent la trop forte ambition de ce qui leur est demandé; même sur la radio d’Etat France-Culture on entend de petites voix (féminines) de la fonction publique se plaindre de la surcharge de travail et du caractère irréaliste des réformes récentes. En écoutant bien, on devine même une critique sous-jacente de l’Etat central parisien.

Tel est le paradoxe, qu’en effet la mondialisation, c’est à dire la déréalisation sociale au profit d’une économie des « trous noirs » (qu’on pourrait résumer par une remarque commune: « mais où va tout ce fric ? »), ce qui veut dire que l’énergie productrice est absorbée par des tourbillons de profits, cette mondialisation, dis-je, entraîne paradoxalement un renouveau d’enracinement, un vif besoin de gestes simples et efficaces; je ne dis pas que le phénomène soit général, et mon point de vue, mon champ d’observation ne me permettent pas de voir grand chose ni grand monde; comme l’a fort bien noté le Comte Joseph de Maistre, « Qui peut savoir ce qui se passe sur le globe entier à telle ou telle époque ? » – Mais j’ai observé le renouveau de l’enracinement chez ces Français qui consacrent beaucoup de temps et une grande partie de leurs « loisirs » à « bricoler » dans leurs maisons et leurs petits jardins. Les résultats sont souvent excellents; mon frère et sa femme viennent par exemple de « refaire » leur cuisine, que je trouvais pourtant idéale; eh bien, le nouvel idéal est encore plus idéal que l’ancien ! J’admire leur modestie; ils vivent dans une maison absolument merveilleuse, et ne semblent qu’à peine s’en rendre compte. Si c’était la mienne, mais je ne voudrais même plus m’en absenter une seule journée, et je n’irais donc plus travailler ! C’est un appel à la retraite. Mon frère est justement retraité depuis un an.

Dans mon domaine, j’aimerais pouvoir aussi observer un renouveau d’enracinement et de gestes simples et efficaces; ce n’est pas le cas; tout au contraire me semble évoluer vers la confusion « hors-sol » des opinions et des comportements; la lecture des copies est une souffrance, on ne comprend presque plus rien, les mots ne sont plus les mots, le sens est dissous, « ça n’a plus ni queue ni tête ! » comme disait mon père. Et pourtant mon collègue agrégé de philo semble satisfait d’une telle désagrégation, qui le renforce et le réconforte dans sa tour d’ivoire. Au milieu de l’effondrement général, il se sent des érections toutes particulières ! Pas moi. Le spectacle de la bêtise me fait débander. Je ne suis vraiment pas un personnage « houellebecquien ». Dans l’inculture hors-sol et outrecuidante de notre époque, un peu d’enracinement serait bénéfique; à moins que, les choses étant irrécupérables, comme une petite dose de médicament chez une personne condamnée, l’effet produit n’en fût que plus désastreux. Mais entendons-nous; par enracinement je ne souhaite pas le rétablissement d’une « histoire nationale » dans les programmes, car je me méfie qu’en feignant de parler de la nation il ne soit surtout fait la part belle à l’Etat. On ne devrait pas aborder les questions politiques (structurelles) avant la dernière année de lycée. Auparavant, l’histoire-géo enracinée devrait privilégier les exemples locaux; le jeune Normand devrait pouvoir parler longuement des abbayes, de la féodalité, de Jeanne d’Arc, de Corneille, de Charlotte Corday, des peintres impressionnistes, de Cabourg, des paysans, des ouvriers, des plages du débarquement, etc. Et il s’agirait d’enseigner en s’appuyant sur de bons documents, par exemple des textes d’une certaine valeur littéraire, et non, comme aujourd’hui, des extraits de la presse parisienne elle-même hors-sol ! Le rôle fondamental de l’enseignement devrait être de favoriser d’abord l’admiration et le respect, avant de pouvoir manier l’art délicat de la critique et de la controverse.

Les élections précisément n’ont été qu’un spectacle du dénigrement et du ressentiment; mais surtout de la méconnaissance, de l’inculture, des fausses critiques et controverses; la société laisse entendre son malaise, qui, par définition, n’est pas facile à identifier; les opinions ne sont pas fermes, ni claires, tout est incertain et aléatoire; comme dans les rapports hommes-femmes, les désirs sont vastes et flous, et les gestes ne sont pas précis; chacun retourne chez soi. Les Français seront déçus par leur nouveau président; et il n’en sera pas autrement tant qu’eux-mêmes ne sauront pas ce qu’ils veulent vraiment; la période gaullienne fut marquée par la volonté et l’ambition, et toute la société, à des degrés divers selon les personnes, était entraînée par un mouvement de fond; la crise de la volonté et de l’ambition a commencé vers les années 1980; je l’explique par l’influence des médias qui ont affolé les consciences et criblé la société de représentations « hors-sol »; auparavant les représentations étaient accessibles et comme sympathiques, les gens n’éprouvaient pas d’angoisse à se « projeter » dans la société. Avec la culture médiatique, il en va tout autrement; la télévision, notamment par la représentation des rapports sexuels (au sens large évidemment), insinue le doute, la méfiance, la paranoïa dans les consciences des « protagonistes ». La volonté est une force de caractère « terre à terre », qui nécessite que la représentation d’un projet ou d’un objectif soit accessible et même sympathique; si ce n’est pas le cas, la volonté s’affaiblit. Mon diagnostic est donc le suivant: la société française traverse une crise de la volonté que j’explique par la culture « hors-sol » des médias. La guérison serait de travailler chez soi, ou à proximité de chez soi, de se marier avec son voisin ou sa voisine (ce qui n’exclut pas certains échanges de couples), et de retrouver le goût de la modestie et de la confiance.

Ce n’est évidemment pas en changeant de président que la situation changera; elle ne fera qu’empirer au contraire. Ce sont les médias, les représentations et la culture scolaire qu’il faut changer, profondément; certes, ce peut être le rôle de l’Etat, mais pour que celui-ci soit efficace, il faut que la société en accepte les initiatives et les prérogatives; il faut donc une société modeste et confiante. Et un Etat polycentrique, décentralisé, économe, pragmatique, ainsi que des fonctionnaires affables qui se mêlent à tous et ne vivent pas entre eux. Bref, un pays enfin libéral où les libertés seront bien réelles, et non théoriques au service d’une oligarchie de censeurs et de grandiloquents philosophes.                                                                                               

Commentaires

  1. DEVERSON dit :

    Je suis réjoui de la défaite du Sarthois, » et en même temps » je suis inquiet de la victoire de l’ »ubériste » Macron. Je suis heureux de la déculottée de Hamon, « et en même temps » déçu de la 4è place de Mélenchon. Je suis content d’être en retraite, « et en même temps » je regrette d’avoir autant de douleurs dans les « pattes »…
    Plus sérieusement, votre idée d’histoire régionale est très intéressante.
    On y trouve tous les thèmes. J’étais convié samedi dernier au Musée de Normandie à un exposé de Roger Jouet sur « L’occupation anglaise 1417-1450″.
    Après le Fouquet’s, »macron.fr » a commencé la « teuf » à la Rotonde. Rien ne change.

  2. Le Comte dit :

    Il y a un je-ne-sais-quoi d’Ortega y Gasset dans le ton libéral-conservateur de ta conclusion, ce qui ne me déplaît pas sachant que cette position n’est pas franchement incompatible avec un certain étatisme, que j’enracinerais, philosophiquement, dans Platon, très conservateur, voire très révolutionnaire-réactionnaire (cf « La République » et le retour à l’aristocratie contre la démocratie).
    Pour le reste, point mort : je sais pour qui je vais voter, mais à moins d’un miracle on assistera, une fois de plus, à un n-ième triomphe de l’homme-masse, tendance post-humain. Le transhumain-masse.

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