Un peu de vie pratique

 

C’est la période des déménagements; dans ma résidence s’en vont quelques locataires; bientôt de grands travaux de réhabilitation vont commencer; les façades repeintes, la toiture refaite, les fenêtres changées, la tuyauterie mise à neuf. Mais les habitants propriétaires déjà vieux vont rester. Cela me plairait pourtant bien d’avoir une jeune voisine ne sachant rien faire (une jeune femme, quoi), et qui me dérangerait pour déboucher son évier, chasser une araignée sous son lit, et bien sûr ouvrir une boîte de conserve (un classique !).

Je vais aider un collègue à déménager son fils; il a acheté une petite maison en pleine campagne; sous le soleil c’est très agréable; le terrain est immense avec de grands arbres; mais le fiston s’y connaît, il est « paysagiste »; dans l’immédiat il doit s’équiper d’un tracteur pour tondre ses 700 m2 de pelouse (que dis-je, de prairie !). Je ne veux pas jouer les cassandre, mais ce genre de maison isolée est une cible idéale pour les voleurs; le jeune propriétaire compte sur les voisins (oui, mais ils ne sont pas là dans la journée !) et sur la solidarité générale du hameau. Hum. Son premier gros achat (un mois de salaire !) a été une gigantesque télé qui fait écran, si je puis dire, dans la salle de séjour aux murs en pierre, dont elle masque en partie le bel effet rustique. Deux canapés ont été disposés autour de la pièce; « pour recevoir les potes ! » – Le jeune trentenaire n’est pas marié ni en couple; la cuisine et la salle de bains ont été refaites, équipées en appareils et matériaux « modernes »; cela peut attirer une gonzesse, à la rigueur, mais si loin de la ville, en pleine campagne, il faudra une gonzesse rustique, le genre un peu matrone, dis-je en chambrant le joyeux célibataire encore insouciant (et je m’y connais en célibat !). A l’étage deux chambres avec des poutres assez basses; un coup à s’assommer quand on se lève en pleine nuit pour aller pisser ! Pour chauffer, un poêle à bois Godin placé dans l’antre d’une ancienne cheminée. J’avoue, tout cela est très séduisant; et me rappelle ma propre expérience de deux ans passés dans une maison au bord de la forêt; la période la plus lubrique de ma vie ! A tel point que certains animaux sauvages venaient rôder le long des fenêtres lors des nuits de pleine lune.

La journée passe et nous voici le soir à table; le jeune propriétaire s’exalte un peu, évidemment la conversation tombe sur l’élection; je reste très prudent, très neutre; lui, en revanche, souhaite la mort de Le Pen, et se met à délirer sur ses intentions cachées, un terrible programme secret du Front National; son père essaie de le calmer un peu, je ne sais trop si je dois rire ou répliquer; sa mère lui fait remarquer que le Front de gauche a un peu les mêmes projets, sa colère et son exaltation redoublent. Il se calme en allant fumer dehors avec son « pote », plus posé et reposé que lui. En effet, je mets cette diatribe grotesque sur le compte d’une certaine fatigue (les déménagements sont toujours fatigants). Nos opinions peuvent être filles de nos organes, surtout de l’estomac; il faut pouvoir digérer les informations et désinformations en flux continu de notre époque culturellement « toxique »; les plus grands esprits eux-mêmes avouent leur trouble, leurs aigreurs; ainsi E. Todd qui déclare récemment ne trop savoir pour qui voter, se plaindre des dirigeants mais aussi du peuple (1). Quant aux moins grands esprits, dont je fais partie, ils utilisent des produits laxatifs pour adoucir les troubles idéologiques; reconnaissons à cet égard le mérite du produit Mélenchon, qui permet d’évacuer en toute légèreté certains sujets pourtant constipants, par exemple l’immigration; le lyrisme du tribun de Marseille semble avoir des vertus purgatives et reconstituantes: une nouvelle République et la paix pour le monde. Le reste suivra, tel pour l’évier enfin débouché.

(1): « Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant », déclare l’historien et chercheur dans le Journal du Dimanche du 2 avril. Et il ajoute: « La société française est un ramassis d’égoïsme et de ressentiment, dans toutes les couches sociales. Les Français se comportent mal et il faut le leur dire. S’ils continuent, l’histoire les punira par une vraie perte de liberté et une vraie chute de leur niveau de vie. » – Plus loin E. Todd avoue qu’il ne comprend plus rien aux individus; « comme psychologue, je suis nul. »

Concernant la diététique, je me permets de signaler à mon contradicteur DEVERSON tous les bienfaits d’une alimentation allégée; rien de plus indigeste qu’une omelette au lard, et quand bien même serait-elle avalée avec l’allégresse voltairienne d’un appétit anti-clérical ! Un proverbe espagnol nous dit qu’on devient ce qu’on mange; ainsi les bouffeurs de curés laïcards deviennent eux-mêmes des curés, et se mettent à parler aussi pompeusement et lourdement que les plus mauvais d’entre eux (et Dieu sait s’il y en eut beaucoup !). Ce processus de mimétisme par digestion a été bien vu par de nombreux historiens à la fibre sentimentale ou psychologique, ainsi Michelet parlant de Robespierre. Quant à Voltaire, à force d’avoir mangé n’importe quoi et avalé des litres de café, sa fin de vie fut une agonie, il cracha beaucoup de sang et appela à son chevet l’abbé Gaultier, ci-devant jésuite.

Il y aurait quelque intérêt à rappeler aujourd’hui que la France est l’un des pays au monde où l’on mange le mieux, même si l’on y mange encore un peu trop gras selon moi. Je lis actuellement un volume de la Pléiade de 1972 consacré aux mœurs et aux structures sociales des Français (2); un chapitre entier porte sur l’alimentation au cours des âges; la dernière partie est des plus savoureuses à lire: « Tout en jouissant des facilités du marché alimentaire moderne, qui la libère d’une vieille servitude, la femme de notre temps éprouve quelquefois la nostalgie de la vieille cuisine. Dans une de nos enquêtes, plus de 75 % des Françaises avouent qu’elles aiment cuisiner. Si cette activité apparaît souvent comme une corvée, elle est en même temps un moyen privilégié, par lequel l’épouse et la mère exprime sa tendresse envers les êtres dont elle a la charge. Il est certain que parmi les nombreuses frustrations que la femme éprouve devant les habitudes alimentaires imposées par la nouvelle civilisation, c’est la dégradation du repas familial, qu’elle considère comme un des piliers de son foyer, qui l’affecte le plus profondément. La cantine, qui la prive de la présence de son époux et de ses enfants, la radio et la télévision qui suppriment les échanges et troublent l’intimité de la table, lui apparaissent comme des menaces à son bonheur. » (3).

(2): La France et les Français, sous la dir. de M. François, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1972, 1675 pages.

(3): Jean Claudian, op.cit, p. 186.

Les candidats à l’élection seraient bien inspirés selon moi de parler de la France d’une façon « anthropologique » pour en valoriser et en défendre les us et coutumes, les manières, les attitudes (y compris mentales), les comportements, les mœurs, et tout ce qu’on a pu appeler à une certaine époque la « civilisation »; ce fut l’axe de la recherche historique des années 1970, la deuxième génération de l’école des Annales, que reflète assez bien le volume que je lis. Il s’agirait, pour les candidats, de montrer l’originalité et la curiosité d’un pays, d’une nation (sans majuscule), aujourd’hui menacées par l’indifférence et le cynisme de la mondialisation affairiste; un cynisme qui consiste à vanter l’anti-racisme (4) et le multiculturalisme pour n’en briser que plus sournoisement les ressorts de la civilisation française. Mais quels sont les candidats qui tiennent vraiment ce point de vue ? Jean Lassalle ? Hélas il n’a pas grande qualité rhétorique et passe pour folklorique au regard de l’opinion. Mais par sa modestie oratoire et théorique, qui cache une très bonne connaissance pratique des problèmes et des solutions de la vie en société, je n’hésite pas à voir en lui le plus « civilisé » et le plus « vivant » de tous les candidats. D’une certaine manière, le plus français aussi.   

(4): « Le côté sympathique [de Macron], c’est que la banque n’est pas raciste », déclare E. Todd, qui effectivement n’a rien compris, non seulement aux Français mais aussi au projet antipathique de la Finance apatride.                                             

Commentaires

  1. DEVERSON dit :

    Vous me décevez beaucoup en pensant qu’à l’article de ma mort et à l’instar de l’hôte de FERNEY, je faillirai. Ma mère puis mon père ont été inhumés civilement, sans curé ni prière.
    « LAÏCARD »!, je sens, sous les touches de votre clavier, le poids de votre haine, seconde déception.
    Il y a beaucoup de raisons à relancer le combat laïque quand « SENS COMMUN », les pédérastes de l’église et l’ORDRE DE MALTE sont en ordre de marche derrière l’imposteur FILLON et quand j’entends BARBARIN déclarer à propos des affaires qui témoignent de son laxisme moral;  » DIEU MERCI, LES FAITS SONT PRESCRITS » (SIC)

  2. Le Comte dit :

    l’écran géant, les deux canapés, la maison refaite à neuf, on s’y croirait et on voit le genre. Et les opinions…
    En revanche, j’ignorais que tu avais logé dans une maison en bordure de forêt, ou alors j’ai oublié. Tu nous raconteras cela à l’occasion.
    ici, le temps est sec, mais redevenu froid.
    :-)

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