Archive pour avril, 2017

Désolant

 

24 % des suffrages exprimés en France se sont donc portés en faveur de Macron, le candidat de l’oligarchie mondialiste, petite créature des réseaux de la finance cosmopolite promue par les médias. Je ne suis guère surpris; à Caen, près de 30 % ont choisi le bondissant freluquet, sorte de Stéphane Bern de la vie politique. Essentiellement un vote bourgeois, de professions libérales, de cadres supérieurs, mais aussi d’employés confortables, de femmes au foyer, de consommateurs névrosés, et autres touristes en mal d’exotisme; ajoutons-y enfin des jeunes gens politiquement très incultes et naïfs qui ont été séduits par la jeunesse immature du candidat soi-disant « ni droite ni gauche ». Eh oui, cela fait bien 24 %.

Mais le bon score de Macron qui arrive donc en tête s’explique aussi par la faiblesse des autres candidats; Marine Le Pen s’est montrée timorée et défensive pendant la campagne, dépourvue d’arguments agressifs contre l’oligarchie mondialiste, alors qu’il lui suffisait de lire les sites dissidents pour en avoir; elle a manqué de punch et de « gnac » ! Elle m’a déçu. Fillon a été catastrophique, incapable de se défaire des attaques judiciaires et médiatiques; technocrate austère, rigide, ennuyeux au possible, il n’incarne pas du tout le programme soi disant libéral qu’il a prétendu porter; enfin, en déclarant dimanche soir qu’il voterait pour Macron au second tour, il a prouvé si besoin était qu’il n’était pas à la hauteur de l’enjeu. Qu’il retourne donc dans son petit manoir de la Sarthe et qu’il n’en sorte plus. C’est à la rigueur un département à la mesure de son charisme. Quant à Mélenchon, il a développé son habituelle prose anti-libérale et anti-financière, en dominant ses adversaires dans ce registre; mais le projet bien vague et un peu intrépide de sa VIe République (manie maçonnique de toujours vouloir innover ou fonder quelque chose !) lui a fait perdre de vue les réalités magouilleuses de l’actuelle (dont il est issu !); sa verve polémique s’est finalement assoupie; dans sa déclaration de dimanche soir il m’a paru très bien pensant avec une allusion à l’écologisme « alter-mondialiste »; bref, Mélenchon est un mondialiste quand même et je ne voterai jamais pour lui.

Je voterai Le Pen, évidemment; même si Marine est une bourgeoise (et très bobo elle aussi) qui fait carrière politique sans vraiment être habitée par ce qu’elle dit; à cet égard, je citerai Cioran:  » Il ne reste à l’esprit libre, rebelle au jeu des idéologies, mais asservi encore au temps, que le choix entre le désespoir et l’opportunisme. » Pas question en effet de désespérer. Je prépare mes arguments. D’abord contre Macron: je vois en lui une sorte de fascisme financier masqué par des slogans publicitaires sur la « société ouverte » et le progrès technologique. « En marche » (en italien « avanti ! ») et tout le vocabulaire du progressisme totalitaire, par delà « droite et gauche », c’est cela le fascisme. Il suffit de relire des textes de Mussolini du début des années 1920. Argument sans doute un peu « gros » pour les petites consciences politiques de mon environnement. Deuxième argument, alors, plus léger, contre le jeune candidat: avec lui c’est la poursuite et l’accentuation du système politique technocratique, dans le genre « expert », c’est à dire la culture des chiffres et des réformes budgétaires, l’application des diktats de Bruxelles et de Francfort, par-delà les « clivages idéologiques ». Avec Macron, c’est en effet la « gouvernance » qui va gouverner; la gouvernance, c’est à dire les réseaux de l’oligarchie mondialiste et européiste. Bref, en élisant ce type, c’est un manager qui va diriger la France telle une entreprise. Cet argument peut convaincre à la rigueur certains collègues.

Arguments aussi contre les gauchistes: j’évacue la nullité Hamon, qui fut étudiant en même temps que moi à la fac d’histoire de Rennes (je ne me souviens pas du tout de lui ! Venait-il aux cours ? j’en doute !) – Une de mes collègues, entendue vite fait en salle des profs, ose quand même avancer que « le programme de Hamon était visionnaire mais les Français ne sont pas prêts… » - Ah ! « tout ce qui aurait pu être et qui ne sera pas ! » – Si j’avais eu du cran, j’aurais dû dire à cette collègue (bien foutue la petite !):  » j’ai la vision de coucher avec toi, es-tu prête ? » – Décidément, je ne comprendrai jamais tous ces bien pensants qui n’ont que des visions d’argent et de travail, jamais de sexe, zut ! Je dois dire enfin que cette collègue, séduisante par ses formes, est désolante dès qu’elle ouvre la bouche, où il n’est question que de ses enfants et de sa carrière (elle veut repasser l’agrégation). Quant aux collègues, près d’une dizaine, ayant voté Mélenchon, nul doute qu’ils ne voteront pas Le Pen; que leur dire ? L’argument « idiots utiles » est un peu périmé, et pourrait les vexer (et ils sont très susceptibles ces « insoumis » !). J’ai lu sur un site dissident* un très bon article relatif à la sociologie des électeurs de Mélenchon: ce sont surtout des profs du secondaire et des employés « culturels »; très peu d’ouvriers. Cet électorat de petits bobos écolo-gauchos fournit depuis 68 la critique (freudo-marxiste) du capitalisme, aujourd’hui relayée par Le Monde Diplo; mais c’est en effet une critique impuissante et théorique, décorative en quelque sorte, et qui peut même servir à un certain discours « managérial » de rénovation (psychologique) du capitalisme. Cela revient à parler d’idiots utiles mais de façon plus élaborée.

*: sur le site ER: « misère de la gauche ».

Arguments enfin contre mon collègue fillonniste, qui va bien sûr voter Macron (il nous le répète depuis des mois, « sans états d’âme » précise-t-il). Il défend sa situation matérielle, car voter Le Pen c’est selon lui voter pour la catastrophe économique, voire, la guerre civile… En effet, cet argument est convaincant. Le Pen élue serait immédiatement « empêchée » de faire quoi que ce soit; les banlieues flamberaient et les lycées seraient bloqués, des manifestations considérables paralyseraient le pays, etc. Que répliquer à mon collègue ? Eh  bien que les manifestations et les blocages vont quand même se produire, pas tout de suite, mais d’ici un ou deux ans, quand le petit Macron et sa clique auront montré de quoi ils sont capables ou incapables. L’Union européenne ? Nous n’aurons même pas besoin de la quitter, elle nous quittera d’elle-même, implosant par une nouvelle crise de migrants ou de dettes ! Enfin, il faudra un front patriotique pour rétablir l’ordre et la souveraineté monétaire; Mélenchon en fera t-il partie ? D’aucuns annoncent cette perspective d’une alliance possible entre les « insoumis » et les « patriotes » du FN… J’en doute fort. Même Marine sera dépassée. Mais qui au pouvoir ? un général ?

Une chose est sûre: dans les situations graves il n’y a rien à attendre du « peuple », il ne faut même pas le solliciter; dans les situations graves il faut la dictature et les mesures les plus expéditives qui soient. Pas de bla-bla, pas de  » nuit debout », pas d’élections ! Couvre-feu, opérations nocturnes de neutralisation des méchants, des traîtres, des escrocs. Dispersion des mondialistes et confiscation de leurs biens; par ici les villas ! Quant aux 24 % et plus ayant voté Macron, ils ne bougeront pas; je les connais; émotifs. C’est désolant, je sais, mais la France, cette princesse endormie, cette madone atone, cette démocratie femelle, a de temps en temps besoin de se faire secouer.

  

                                    

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

                                     

Diagnostic post-électoral

 

Quand paraîtra cette modeste chronique, les noms des deux finalistes de l’élection seront connus; à moins que… Un grave attentat, des émeutes, des fraudes (organisées), peuvent venir perturber voire interrompre le « processus électoral » régulier. La France n’est plus le pays de la rigueur politique, juridique, administrative; l’actuel et provisoire premier ministre, Cazeneuve, incarne sans doute la rigidité solennelle de l’Etat, la bien pensance la plus rêche qui soit, la vertu républicaine dans toute son opacité maçonnique, mais ce n’est là qu’une bien faible et résiduelle apparence; la réalité des institutions et des lois est frappée de désordre, de surcharge, de failles et de vices; la France est théoriquement sur-administrée, si l’on en juge par les manuels de droit public et de droit européen; des milliers de lois, de règlements, de directives ont été écrits ces dernières années afin de répondre à toutes les situations d’une économie et d’une société mondialisées; les froids observateurs d’une telle effusion législative y voient le symptôme d’une complexification croissante des activités et des opérations humaines; humaines ? Point seulement: le législateur doit à présent s’intéresser au post et au trans-humanisme, aux manipulations et transformations du vivant, aux zones de contact entre l’humain, l’animal et le végétal; en théorie, dis-je, l’œuvre législative est prodigieuse. Mais il faut se méfier des prodiges, comme jadis les beaux esprits se gaussaient des miracles de la religion.

Car dans la réalité quotidienne, la France est sous-administrée, les services publics s’étiolent, les petits hôpitaux ferment, et les écoles de la République sont devenues des fabriques de crétins; chaque année le fossé s’agrandit entre les intentions théoriques des différents ministères et leur mise en œuvre pratique. Un verbe s’est répandu pour résumer la situation des « acteurs de terrain », dont les enseignants: le verbe bricoler. Chacun en effet bricole son enseignement, sa tâche, sa mission; beaucoup de fonctionnaires déplorent la trop forte ambition de ce qui leur est demandé; même sur la radio d’Etat France-Culture on entend de petites voix (féminines) de la fonction publique se plaindre de la surcharge de travail et du caractère irréaliste des réformes récentes. En écoutant bien, on devine même une critique sous-jacente de l’Etat central parisien.

Tel est le paradoxe, qu’en effet la mondialisation, c’est à dire la déréalisation sociale au profit d’une économie des « trous noirs » (qu’on pourrait résumer par une remarque commune: « mais où va tout ce fric ? »), ce qui veut dire que l’énergie productrice est absorbée par des tourbillons de profits, cette mondialisation, dis-je, entraîne paradoxalement un renouveau d’enracinement, un vif besoin de gestes simples et efficaces; je ne dis pas que le phénomène soit général, et mon point de vue, mon champ d’observation ne me permettent pas de voir grand chose ni grand monde; comme l’a fort bien noté le Comte Joseph de Maistre, « Qui peut savoir ce qui se passe sur le globe entier à telle ou telle époque ? » – Mais j’ai observé le renouveau de l’enracinement chez ces Français qui consacrent beaucoup de temps et une grande partie de leurs « loisirs » à « bricoler » dans leurs maisons et leurs petits jardins. Les résultats sont souvent excellents; mon frère et sa femme viennent par exemple de « refaire » leur cuisine, que je trouvais pourtant idéale; eh bien, le nouvel idéal est encore plus idéal que l’ancien ! J’admire leur modestie; ils vivent dans une maison absolument merveilleuse, et ne semblent qu’à peine s’en rendre compte. Si c’était la mienne, mais je ne voudrais même plus m’en absenter une seule journée, et je n’irais donc plus travailler ! C’est un appel à la retraite. Mon frère est justement retraité depuis un an.

Dans mon domaine, j’aimerais pouvoir aussi observer un renouveau d’enracinement et de gestes simples et efficaces; ce n’est pas le cas; tout au contraire me semble évoluer vers la confusion « hors-sol » des opinions et des comportements; la lecture des copies est une souffrance, on ne comprend presque plus rien, les mots ne sont plus les mots, le sens est dissous, « ça n’a plus ni queue ni tête ! » comme disait mon père. Et pourtant mon collègue agrégé de philo semble satisfait d’une telle désagrégation, qui le renforce et le réconforte dans sa tour d’ivoire. Au milieu de l’effondrement général, il se sent des érections toutes particulières ! Pas moi. Le spectacle de la bêtise me fait débander. Je ne suis vraiment pas un personnage « houellebecquien ». Dans l’inculture hors-sol et outrecuidante de notre époque, un peu d’enracinement serait bénéfique; à moins que, les choses étant irrécupérables, comme une petite dose de médicament chez une personne condamnée, l’effet produit n’en fût que plus désastreux. Mais entendons-nous; par enracinement je ne souhaite pas le rétablissement d’une « histoire nationale » dans les programmes, car je me méfie qu’en feignant de parler de la nation il ne soit surtout fait la part belle à l’Etat. On ne devrait pas aborder les questions politiques (structurelles) avant la dernière année de lycée. Auparavant, l’histoire-géo enracinée devrait privilégier les exemples locaux; le jeune Normand devrait pouvoir parler longuement des abbayes, de la féodalité, de Jeanne d’Arc, de Corneille, de Charlotte Corday, des peintres impressionnistes, de Cabourg, des paysans, des ouvriers, des plages du débarquement, etc. Et il s’agirait d’enseigner en s’appuyant sur de bons documents, par exemple des textes d’une certaine valeur littéraire, et non, comme aujourd’hui, des extraits de la presse parisienne elle-même hors-sol ! Le rôle fondamental de l’enseignement devrait être de favoriser d’abord l’admiration et le respect, avant de pouvoir manier l’art délicat de la critique et de la controverse.

Les élections précisément n’ont été qu’un spectacle du dénigrement et du ressentiment; mais surtout de la méconnaissance, de l’inculture, des fausses critiques et controverses; la société laisse entendre son malaise, qui, par définition, n’est pas facile à identifier; les opinions ne sont pas fermes, ni claires, tout est incertain et aléatoire; comme dans les rapports hommes-femmes, les désirs sont vastes et flous, et les gestes ne sont pas précis; chacun retourne chez soi. Les Français seront déçus par leur nouveau président; et il n’en sera pas autrement tant qu’eux-mêmes ne sauront pas ce qu’ils veulent vraiment; la période gaullienne fut marquée par la volonté et l’ambition, et toute la société, à des degrés divers selon les personnes, était entraînée par un mouvement de fond; la crise de la volonté et de l’ambition a commencé vers les années 1980; je l’explique par l’influence des médias qui ont affolé les consciences et criblé la société de représentations « hors-sol »; auparavant les représentations étaient accessibles et comme sympathiques, les gens n’éprouvaient pas d’angoisse à se « projeter » dans la société. Avec la culture médiatique, il en va tout autrement; la télévision, notamment par la représentation des rapports sexuels (au sens large évidemment), insinue le doute, la méfiance, la paranoïa dans les consciences des « protagonistes ». La volonté est une force de caractère « terre à terre », qui nécessite que la représentation d’un projet ou d’un objectif soit accessible et même sympathique; si ce n’est pas le cas, la volonté s’affaiblit. Mon diagnostic est donc le suivant: la société française traverse une crise de la volonté que j’explique par la culture « hors-sol » des médias. La guérison serait de travailler chez soi, ou à proximité de chez soi, de se marier avec son voisin ou sa voisine (ce qui n’exclut pas certains échanges de couples), et de retrouver le goût de la modestie et de la confiance.

Ce n’est évidemment pas en changeant de président que la situation changera; elle ne fera qu’empirer au contraire. Ce sont les médias, les représentations et la culture scolaire qu’il faut changer, profondément; certes, ce peut être le rôle de l’Etat, mais pour que celui-ci soit efficace, il faut que la société en accepte les initiatives et les prérogatives; il faut donc une société modeste et confiante. Et un Etat polycentrique, décentralisé, économe, pragmatique, ainsi que des fonctionnaires affables qui se mêlent à tous et ne vivent pas entre eux. Bref, un pays enfin libéral où les libertés seront bien réelles, et non théoriques au service d’une oligarchie de censeurs et de grandiloquents philosophes.                                                                                               

En tournée

 

Je passe quelques jours en Bretagne; il faut bien que je montre un peu le bout de mon nez, on me reproche assez souvent de vivre reclus en Normandie; on voudrait me voir faire du tourisme; on se demande ce que je peux bien  »bricoler » dans mon petit appartement; donc, j’effectue ma tournée, familiale, régionale, pascale; j’observe, j’écoute, je parle un peu. La situation de ma mère se dégrade, elle se néglige, ne s’intéresse à rien, et n’est presque plus invitée par les personnes de son âge. Je vais aux informations dans le village, c’est accablant, et j’en éprouve bien du chagrin. La maison de retraite se rapproche. C’est ainsi, depuis la mort de mon père, les relations familiales se distendent un peu; je prévois que ma frangine va bientôt faire sécession; comme beaucoup de femmes de sa génération, elle s’est économiquement émancipée tout en ayant subi les dernières mesures « réactionnaires » de la société patriarcale, misogyne, sexiste; son caractère est un peu agressif sur certains sujets, et d’une manière générale sa conversation manque de souplesse. Mais il faut reconnaître et saluer son « activisme » ou son savoir-faire qui laissent peu de place en effet aux négociations. Enfin, comme dans beaucoup de familles, ainsi que j’ai pu le constater à mots couverts, les relations entre les soeurs et les belles-soeurs sont déplorables, les premières accusant les secondes de manipuler leurs frères, et les secondes accusant les premières d’avoir des intentions possessives et vénales. Une chose ressort en tout cas de ces « histoires de familles », c’est que le sexe féminin y joue bien souvent un rôle belliqueux. Pour une « sainte », de temps en temps, que de harpies et de mégères ! Imaginez un instant un débat télévisé entre Marine Le Pen et Nathalie Artaud ! Mais au bout de dix minutes elles se jettent l’une sur l’autre comme deux chattes en chaleur !  

Une de mes belles-soeurs, la plus gauchiste de toutes, mais d’un gauchisme réactionnaire (qui s’explique justement par le discours très patriarcal de son milieu social d’origine), verse dans toutes les « thèses » médiatiques proférées à l’occasion de l’élection; et ne manque jamais de solliciter mon avis, avec l’intention de le contredire; cette fois, c’est à propos de la rafle du Vel’d'Hiv’; bien sûr, ma belle-soeur est persuadée que la France a collaboré à l’extermination des Juifs, après avoir fait déporter des millions d’esclaves noirs; je lui réponds que c’est très exagéré de dire et de penser cela, que la traite négrière avait commencé bien avant que des marchands « français » (souvent juifs d’ailleurs) ne viennent se mêler au « commerce triangulaire »; quant au Vel d’Hiv’, en effet ce sont des policiers français sous l’autorité de Vichy, elle-même sous l’autorité nazie, qui ont raflé des milliers de Juifs vivant à Paris (la plupart d’origine allemande, et n’ayant pu obtenir la nationalité française suite aux mesures restrictives prises à cet égard par les gouvernements radicaux-socialistes des années 1930 !); mais de là à impliquer la responsabilité de la France et de tous les Français, y compris nous autres à présent, je réponds à ma belle-soeur que c’est grotesque et que Marine Le Pen a bien eu raison de soutenir la thèse gaulliste et mitterrandienne du refus de repentance nationale. Elle n’est pas d’accord, même si je vois assez vite qu’elle ne maîtrise pas vraiment le sujet, ce qui est bien normal du reste, car c’est un sujet tout de même assez complexe où les spécialistes eux-mêmes se déchirent. Evidemment je me garde bien d’évoquer le rôle du CRIF, de Klarsfeld et de toute la clique judéo-médiatique très présente sur nos écrans depuis plus de quarante ans.

Je me demande cependant si cette notion de repentance ne serait pas elle-même une conséquence de la déchristianisation de la société française; l’Eglise a longtemps servi de socle moral au pays, comme tout historien ou professeur d’histoire digne de ce nom devrait être en mesure de le reconnaître; les rois avaient les pieds rivés à ce socle; et s’attaquer à l’Eglise c’était s’attaquer au pouvoir du Roi; il est archi-faux de soutenir, ainsi que le fait la vulgate scolaire sur la monarchie absolue, que l’ensemble de la société française n’avait du coup aucun droit, aucune liberté, et que régnait partout le plus despotique « bon plaisir » du souverain et d’un clergé notoirement corrompu et corrupteur. Le moindre livre d’histoire sur l’Ancien Régime nous montre très vite le contraire (1). L’Eglise exerçait un rôle d’assistance sociale et morale qui pouvait aussi avoir une valeur éducative; c’est l’abbé de L’Epée qui fonde au milieu du XVIIIe une école des signes pour les sourds et muets (ainsi que nous le montre le film Ridicule de P. Leconte), tandis que les philosophes des soi disant « Lumières » discutent à l’infini de la relativité des jugements (surtout ceux des autres) dans leurs salons et cabinets. Peu à peu, et non sans résistance, l’Eglise perd de son influence, politique, sociale, culturelle; la puissante idéologie des Lumières devenue le socle des républiques françaises se transforme en rouleau compresseur des écoles et des médias. Les prêtres ont été remplacés par les services sociaux de l’Etat-Providence; et pour certaines questions d’ordre plus intime, des psychologues et psychanalystes consultent et délivrent à présent leurs remèdes, souvent très coûteux; mais il faut payer pour se sentir sinon guéri du moins soulagé (du porte-monnaie). « Là, con, fesse », comme aurait dit Lacan, et tout un vocabulaire freudo-marxiste a subjugué les modestes Je vous Salue Marie et Notre Père d’autrefois. Enfin, si j’en juge à travers ma belle-soeur, cette « médication » civile soi disant savante et progressiste génère surtout des comportements et des opinions d’une intempestive fébrilité, qui produit elle-même une « moraline » générale de la docilité (exemple: ma belle-soeur pleure souvent, peut même quitter un repas à cause d’une petite phrase prononcée contre elle, mais une demi-heure plus tard se montre d’une parfaite gentillesse et se remet à rire un peu nerveusement…). Beaucoup de Français et de Françaises ont ainsi été frappés, et c’est pourquoi la notion de repentance fonctionne aussi bien.

(1): Dans La France et les Français, op. cit., le chapitre écrit par Roland Mousnier sur les institutions politiques sous la monarchie met en valeur la construction et le fonctionnement de l’unité du royaume et du pouvoir d’Etat à travers l’existence d’un grand nombre d’assemblées, de corps et de conseils qui défendaient les intérêts et les besoins des différentes villes et provinces; c’était l’unité par la diversité, en somme, et non « dans » la diversité; un tel système rendait par ailleurs superflue la notion de « séparation des pouvoirs » chère à Montesquieu, belle formule, mais totalement fausse, écrit R. Mousnier. En revanche, il y avait un « équilibre des pouvoirs » (et de fréquentes rivalités) qui fut malmené par les crises, les famines, les guerres, les révoltes; le rôle de l’Etat fut accru sous une forme jugée déplaisante voire humiliante par nombre de Français. Surtout quand l’on vit que cet Etat n’agissait plus avec l’Eglise mais bien contre elle; telle fut l’unique logique de la Révolution.     

Je vais à la messe pascale dans une petite église bretonne près d’Auray; sur une grande affiche pastorale, on peut voir un Jésus-Christ aux traits gaulois, qui fait penser à Vercingétorix; mais la forme de ses moustaches et de ses yeux globuleux n’est pas non plus sans évoquer Léon Blum; je suis un peu perplexe. L’œcuménisme par les images consiste à vider le catholicisme de son contenu doctrinal; le prêtre a cependant belle allure, grand, fin, et de type « caucasien »; il insiste sur la notion de pardon, qui signifie également bienveillance et clémence; il parle des « zones d’ombre » que nous avons tous, mais qui prouvent aussi que nous sommes éclairés; du clair-obscur en somme; toute petite, toute fragile, la flamme doit pouvoir nous guider. Mais à travers quoi ? Les ténèbres ? Un couloir menant à une chambre ? Eros ou Thanatos ? J’avoue regretter un peu n’avoir pas de cheminée dans mon appartement; comme autrefois dans ma maison forestière. J’ai bien une lampe à pétrole offerte par mon ami dissident, mais je ne trouve jamais l’occasion de m’en servir. Quoi qu’il en soit, la messe touche à sa fin, et on ouvre les portes centrales; d’habitude on n’en ouvre qu’une seule; belle lumière extérieure, j’en ai les yeux éblouis.

                                                                                       

Un peu de vie pratique

 

C’est la période des déménagements; dans ma résidence s’en vont quelques locataires; bientôt de grands travaux de réhabilitation vont commencer; les façades repeintes, la toiture refaite, les fenêtres changées, la tuyauterie mise à neuf. Mais les habitants propriétaires déjà vieux vont rester. Cela me plairait pourtant bien d’avoir une jeune voisine ne sachant rien faire (une jeune femme, quoi), et qui me dérangerait pour déboucher son évier, chasser une araignée sous son lit, et bien sûr ouvrir une boîte de conserve (un classique !).

Je vais aider un collègue à déménager son fils; il a acheté une petite maison en pleine campagne; sous le soleil c’est très agréable; le terrain est immense avec de grands arbres; mais le fiston s’y connaît, il est « paysagiste »; dans l’immédiat il doit s’équiper d’un tracteur pour tondre ses 700 m2 de pelouse (que dis-je, de prairie !). Je ne veux pas jouer les cassandre, mais ce genre de maison isolée est une cible idéale pour les voleurs; le jeune propriétaire compte sur les voisins (oui, mais ils ne sont pas là dans la journée !) et sur la solidarité générale du hameau. Hum. Son premier gros achat (un mois de salaire !) a été une gigantesque télé qui fait écran, si je puis dire, dans la salle de séjour aux murs en pierre, dont elle masque en partie le bel effet rustique. Deux canapés ont été disposés autour de la pièce; « pour recevoir les potes ! » – Le jeune trentenaire n’est pas marié ni en couple; la cuisine et la salle de bains ont été refaites, équipées en appareils et matériaux « modernes »; cela peut attirer une gonzesse, à la rigueur, mais si loin de la ville, en pleine campagne, il faudra une gonzesse rustique, le genre un peu matrone, dis-je en chambrant le joyeux célibataire encore insouciant (et je m’y connais en célibat !). A l’étage deux chambres avec des poutres assez basses; un coup à s’assommer quand on se lève en pleine nuit pour aller pisser ! Pour chauffer, un poêle à bois Godin placé dans l’antre d’une ancienne cheminée. J’avoue, tout cela est très séduisant; et me rappelle ma propre expérience de deux ans passés dans une maison au bord de la forêt; la période la plus lubrique de ma vie ! A tel point que certains animaux sauvages venaient rôder le long des fenêtres lors des nuits de pleine lune.

La journée passe et nous voici le soir à table; le jeune propriétaire s’exalte un peu, évidemment la conversation tombe sur l’élection; je reste très prudent, très neutre; lui, en revanche, souhaite la mort de Le Pen, et se met à délirer sur ses intentions cachées, un terrible programme secret du Front National; son père essaie de le calmer un peu, je ne sais trop si je dois rire ou répliquer; sa mère lui fait remarquer que le Front de gauche a un peu les mêmes projets, sa colère et son exaltation redoublent. Il se calme en allant fumer dehors avec son « pote », plus posé et reposé que lui. En effet, je mets cette diatribe grotesque sur le compte d’une certaine fatigue (les déménagements sont toujours fatigants). Nos opinions peuvent être filles de nos organes, surtout de l’estomac; il faut pouvoir digérer les informations et désinformations en flux continu de notre époque culturellement « toxique »; les plus grands esprits eux-mêmes avouent leur trouble, leurs aigreurs; ainsi E. Todd qui déclare récemment ne trop savoir pour qui voter, se plaindre des dirigeants mais aussi du peuple (1). Quant aux moins grands esprits, dont je fais partie, ils utilisent des produits laxatifs pour adoucir les troubles idéologiques; reconnaissons à cet égard le mérite du produit Mélenchon, qui permet d’évacuer en toute légèreté certains sujets pourtant constipants, par exemple l’immigration; le lyrisme du tribun de Marseille semble avoir des vertus purgatives et reconstituantes: une nouvelle République et la paix pour le monde. Le reste suivra, tel pour l’évier enfin débouché.

(1): « Les élites sont affligeantes, mais le peuple est décevant », déclare l’historien et chercheur dans le Journal du Dimanche du 2 avril. Et il ajoute: « La société française est un ramassis d’égoïsme et de ressentiment, dans toutes les couches sociales. Les Français se comportent mal et il faut le leur dire. S’ils continuent, l’histoire les punira par une vraie perte de liberté et une vraie chute de leur niveau de vie. » – Plus loin E. Todd avoue qu’il ne comprend plus rien aux individus; « comme psychologue, je suis nul. »

Concernant la diététique, je me permets de signaler à mon contradicteur DEVERSON tous les bienfaits d’une alimentation allégée; rien de plus indigeste qu’une omelette au lard, et quand bien même serait-elle avalée avec l’allégresse voltairienne d’un appétit anti-clérical ! Un proverbe espagnol nous dit qu’on devient ce qu’on mange; ainsi les bouffeurs de curés laïcards deviennent eux-mêmes des curés, et se mettent à parler aussi pompeusement et lourdement que les plus mauvais d’entre eux (et Dieu sait s’il y en eut beaucoup !). Ce processus de mimétisme par digestion a été bien vu par de nombreux historiens à la fibre sentimentale ou psychologique, ainsi Michelet parlant de Robespierre. Quant à Voltaire, à force d’avoir mangé n’importe quoi et avalé des litres de café, sa fin de vie fut une agonie, il cracha beaucoup de sang et appela à son chevet l’abbé Gaultier, ci-devant jésuite.

Il y aurait quelque intérêt à rappeler aujourd’hui que la France est l’un des pays au monde où l’on mange le mieux, même si l’on y mange encore un peu trop gras selon moi. Je lis actuellement un volume de la Pléiade de 1972 consacré aux mœurs et aux structures sociales des Français (2); un chapitre entier porte sur l’alimentation au cours des âges; la dernière partie est des plus savoureuses à lire: « Tout en jouissant des facilités du marché alimentaire moderne, qui la libère d’une vieille servitude, la femme de notre temps éprouve quelquefois la nostalgie de la vieille cuisine. Dans une de nos enquêtes, plus de 75 % des Françaises avouent qu’elles aiment cuisiner. Si cette activité apparaît souvent comme une corvée, elle est en même temps un moyen privilégié, par lequel l’épouse et la mère exprime sa tendresse envers les êtres dont elle a la charge. Il est certain que parmi les nombreuses frustrations que la femme éprouve devant les habitudes alimentaires imposées par la nouvelle civilisation, c’est la dégradation du repas familial, qu’elle considère comme un des piliers de son foyer, qui l’affecte le plus profondément. La cantine, qui la prive de la présence de son époux et de ses enfants, la radio et la télévision qui suppriment les échanges et troublent l’intimité de la table, lui apparaissent comme des menaces à son bonheur. » (3).

(2): La France et les Français, sous la dir. de M. François, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1972, 1675 pages.

(3): Jean Claudian, op.cit, p. 186.

Les candidats à l’élection seraient bien inspirés selon moi de parler de la France d’une façon « anthropologique » pour en valoriser et en défendre les us et coutumes, les manières, les attitudes (y compris mentales), les comportements, les mœurs, et tout ce qu’on a pu appeler à une certaine époque la « civilisation »; ce fut l’axe de la recherche historique des années 1970, la deuxième génération de l’école des Annales, que reflète assez bien le volume que je lis. Il s’agirait, pour les candidats, de montrer l’originalité et la curiosité d’un pays, d’une nation (sans majuscule), aujourd’hui menacées par l’indifférence et le cynisme de la mondialisation affairiste; un cynisme qui consiste à vanter l’anti-racisme (4) et le multiculturalisme pour n’en briser que plus sournoisement les ressorts de la civilisation française. Mais quels sont les candidats qui tiennent vraiment ce point de vue ? Jean Lassalle ? Hélas il n’a pas grande qualité rhétorique et passe pour folklorique au regard de l’opinion. Mais par sa modestie oratoire et théorique, qui cache une très bonne connaissance pratique des problèmes et des solutions de la vie en société, je n’hésite pas à voir en lui le plus « civilisé » et le plus « vivant » de tous les candidats. D’une certaine manière, le plus français aussi.   

(4): « Le côté sympathique [de Macron], c’est que la banque n’est pas raciste », déclare E. Todd, qui effectivement n’a rien compris, non seulement aux Français mais aussi au projet antipathique de la Finance apatride.                                             

Autour de Paris-Roubaix

 

Je découvre en suivant la course Paris-Roubaix les nouveaux visages et les nouvelles voix de la télé publique; Alexandre Pasteur remplace Thierry Adam (ouf) et la jeune et ravissante Marion Rousse (voir « images » sur internet, ça vaut le coup d’oeil) complète désormais le plateau au côté de Jalabert, qui s’est laissé pousser la barbe poivre et sel (comme le font beaucoup d’hommes de plus de 50 ans, bien souvent à la demande de leurs femmes); mais la meilleure nouvelle est le remplacement de Fottorino par Franck Ferrand, qui assurera les commentaires « patrimoine » lors du Tour. Fottorino, ultra-bien-pensant de gauche, nous a infligé l’été dernier des invités de téléphone très « communautaires »; les amateurs du Tour comprendront. Je l’ai encore aperçu il y a quelque temps sur France 5, où il fait partie du cénacle des commentateurs politiques accrédités; il a déclaré que le patriotisme économique de Montebourg était une ringardise affligeante; j’ai changé de chaine, sans vouloir en entendre davantage. Franck Ferrand est un journaliste d’histoire, actuellement sur la radio (communautaire) Europe 1. Il ne me déplait pas, a priori, et je le crois fort capable de travailler son sujet pour l’été prochain. Le sujet ? La France. 

Quelques mots quand même sur Paris-Roubaix; la course s’est déroulée par temps sec, et les coureurs ont foncé sur les routes pavées en soulevant des nuages de poussière; le vainqueur, le Belge Van Avermaet, a roulé à plus de 45 km/h de moyenne ! C’est une vitesse que je n’atteins même pas sur des routes plates parfaitement macadamisées ! L’intérêt géographique de cette course est aussi de constater les vastes cultures agricoles (colza, betteraves, pommes de terre, céréales…) d’une région pourtant très urbanisée; mais la course ne pénètre pas vraiment dans les agglomérations post-industrielles, Valenciennes, Douai, Lens, Roubaix, et le téléspectateur observe plutôt un espace très verdoyant, voire fleuri, où certaines maisons et certaines bourgades dégagent même une belle impression de tranquillité et d’ordre. J’ai vécu un an dans cette région au tout début de ma carrière; les élèves étaient plutôt très gentils, et l’intégration des immigrés (Belges, Polonais, Arabes) ne posait pas de difficulté; certains parents étaient rudes, mais très attentifs à la justice scolaire et pédagogique (les élèves comparaient leurs copies, il fallait avoir une correction très rigoureuse et pas « à la tête du client »); je n’étais sûrement pas un bon professeur à cette époque car je savais que je ne resterais pas dans l’établissement (je ne voulais pas m’intégrer !); il y avait du reste des accrochements fréquents entre les enseignants locaux, aux méthodes « maison », et les jeunes  »titulaires académiques » imbus de pédagogisme gauchiste; j’ai souvenir d’avoir éprouvé davantage de sympathie pour les premiers que pour les seconds, sans pour autant nouer de relations avec eux, alors que j’étais invité aux petites soirées des gauchistes. Situation ambiguë. Je consacrais mes dimanche à visiter la région; j’avais acheté un appareil photo (de plus de 4000 francs) croyant ainsi mieux orienter mon regard; le résultat fut médiocre et banal. Qui plus est, je tirais mes photos en noir et blanc, me privant des belles couleurs de la brique, de la végétation, des cours d’eau et du ciel. Cette région, et j’y inclus la partie wallonne, est d’une si puissante richesse de sol et de sous-sol que de nombreuses et terribles batailles s’y sont déroulées; et cette terre déjà si fertile fut imbibée, comme dirait Michelet, du sang et des cadavres de millions d’hommes. 

Quant aux vivants actuels du Nord, de cette région désormais appelée « Hauts de France », ils sont largement caricaturés par les médias parisiens, et la caricature se diffuse au reste du pays; caricature divertissante et populaire à travers les « ch’tis » et le dernier invité vedette des Grosses Têtes, un certain Jean-Phi Jansen; caricature esthétisante et intello pour Arte, à travers les films de Bruno Dumont. Mais condamnation générale médiatique de cette population qui vote Front National malgré toutes les tentatives de l’Etat et des collectivités afin de reconvertir les vieux bassins houillers (musée du Louvre-Lens). Avant de partir vers la Tunisie, je me rendis à Auchel pour informer de mon départ le proviseur du lycée (l’un des plus mauvais de France par les résultats*) où j’avais été nommé par pure formalité administrative; une secrétaire fort séduisante (une blonde pulpeuse comme il y en avait encore beaucoup à cette époque dans le coin) avait donné un coup de tampon bien ferme à mon document d’extradition; puis j’étais allé dans le bar d’à côté pour manger mon sandwich; là, le patron m’avait dressé un tableau effarant de la situation scolaire; « le gros problème d’ici, m’avait-il déclaré en essuyant ses verres, c’est l’alcoolisme de la jeunesse… » – Pour ne pas rire, je mordis à fond dans mon morceau de pain.

*: mais en 2016 le taux de réussite au Bac s’élève à 78 %, et le lycée est gratifié de la note de 16/20 dans sa gestion des élèves.

Pour revenir à la course Paris-Roubaix, il faut noter une fois de plus la faible prestation des coureurs français, qui ne gagnent plus rien depuis des années; le phénomène semble même avoir été normalisé par les journalistes, qui en sont réduits à s’enthousiasmer de la plus légère petite attaque d’un Chavanel ou d’un Démare, lequel a déclaré une fois la ligne franchie que « l’essentiel était d’aimer cette course ». Bernard Hinault, lui, n’aimait pas du tout cette course, mais il se fit un devoir de la remporter en 1981. Ce qu’il faut dire, tout de même, c’est qu’aucun petit cycliste amateur n’est en mesure de pouvoir rouler à plus de 25 à l’heure sur les pavés, voire même de pouvoir tenir debout sur sa machine quand les pavés sont tordus et anguleux; il faut donc une force de professionnel pour franchir à plus de 40 de telles routes; et il ne faut évidemment pas avoir « froid aux yeux », quand avec la poussière on ne voit même pas qui roule devant soi ou à ses côtés; mais je devine, pour être un peu cycliste moi-même, qu’il y a une concentration propre à l’effort et qu’on est capable d’avoir des réflexes étonnants face à certaines situations. Bien sûr des chutes se produisent et elles sont souvent plus dures sur les pavés qu’ailleurs: fractures nombreuses voire traumatismes. Les candidats au podium du Tour de France désormais évitent de concourir sur Paris-Roubaix. Marion Rousse, elle, a décidé de mettre un terme à sa carrière professionnelle (elle a été championne de France); à 25 ans, déjà bien introduite, si je puis dire, dans le milieu du vélo - équipes, sponsors et médias – elle va donc commenter le Tour l’été prochain; je n’attends pas grandes merveilles d’analyse de sa part, et elle sera utile sans doute pour les soi disant « confidences » des coureurs, comme pour signaler leurs palmarès et objectifs. Il s’agit aussi pour France-Télévision de rajeunir et de féminiser son « dispositif » afin d’attirer un public de moins de 50 ans. Bien qu’ayant passé le cap de cet âge, je pense et j’espère pouvoir me retrouver devant ma télé au mois de juillet. Nous aurons alors un nouveau président et un nouveau gouvernement. Mais aurai-je encore une télé ?

                                                          

Au fond du trou

 

Quels sont les enjeux de cette élection présidentielle ? Il faut bien reconnaître que les candidats en lice ne nous aident guère à y voir un peu plus clair; je reconnais aussi ne pas m’intéresser beaucoup à cette élection (je n’ai pas suivi les débats); certes, on en parle, « tout le monde en parle » comme dit l’émission, mais que savons-nous au juste ? Rien n’est plus flou que la politique; « un théâtre d’ombres », en effet, une comédie, une farce, un opéra-bouffe. Autrefois les choses étaient quand même un peu plus claires, il y avait la droite et la gauche avec leurs rivalités internes, et il y avait des candidats qui en imposaient et tenaient en respect les journalistes: « Taisez-vous Elkabbach ! » – Physiquement, même, les candidats avaient des « gueules »: Giscard incarnait très bien l’énarque, avec son long crâne dégarni; Mitterrand avec son clignotement d’yeux dégageait un air de ruse et de roublardise, en même temps que son verbe n’était pas dénué de doctrine et de sentences. Aujourd’hui, les visages présidentiables me semblent bouffis, gommeux, maquillés, surfaits; et les « discours » sont eux-mêmes guindés, empesés, à la fois grandiloquents et maladroits; les candidats « populistes » restent très timides, et ambigus, je doute qu’ils parlent vraiment du peuple et au peuple, sauf d’une manière négative, quand ils attaquent l’oligarchie anti-populiste. Fillon, Hamon et Macron parlent un peu mieux (qu’on ne le croit) aux bien pensants, car ces derniers ne sont pas difficiles à embobiner, toujours prompts à vouloir s’enthousiasmer, du moins à ne pas tomber dans le défaitisme, le fatalisme, le nihilisme. L’élection les dynamise et les électrise, je le vois par exemple avec mes collègues, qui deviennent frétillants et frémissants; il paraît que c’est la bonne saison pour « pécho » comme disent les jeunes ! La militante est fort ardente sous la tante.    

Premier enjeu donc: quelle est encore la capacité des Français à « y croire » ? Ils ont été fort déçus par les deux précédents présidents, le premier par son énergie fatigante et cafouilleuse, le second par sa mollesse navrante et sournoise. Mais la déception n’éteint pas pour autant la machine désirante, peut-être même en ravive t-elle la flamme… Ici un deuxième enjeu apparaît: de quelle machine s’agit-il ? De la Société ? De la Nation ? De l’Etat ? Il me semble y avoir une collusion (collision ?) des trois, qui par conséquent complique un peu le fonctionnement de la machine; pour les uns, il faudrait en effet le simplifier en réduisant les mécanismes de l’Etat, ce qui, pour d’autres, entraînerait le dysfonctionnement général; c’est la Nation, selon ces derniers, qui mériterait aujourd’hui d’être supprimée, car son mécanisme est régressif et il ralentit l’ensemble. Tous les candidats à l’élection semblent avoir compris cet enjeu qui est celui de la relation Etat-Société-Nation.

Pour l’électorat le plus croyant et catholique, l’idéal de la « transsubstantiation » politique serait que la Société se changeât en Nation, et que le Président incarnât l’Etat par une geste mystique appropriée. Pour l’électorat moins croyant, mais sans doute davantage « désirant », la Nation est un fantasme qu’il convient de calmer, en optant pour des choix pragmatiques de « consubstantiation » où l’Etat ne se dissout pas dans le fantasme mais au contraire délimite une co-extension symbolique et commémorative de la Nation à ses côtés. Ainsi le chef de l’Etat n’est pas là pour incarner une Nation de type « identitaire », mais au contraire pour en nier l’identité au profit de ses virtualités et « potentialités »; ainsi elle n’en sera que plus « extensive », plus diluée et moins concentrée; beaucoup d’eau et très peu de vin. On a bien sûr compris que ces deux conceptions renvoient aussi aux deux catégories du christianisme occidental. Mais, troisième enjeu: la France est-elle encore chrétienne ?

En ces jours de carême, on peut en douter; l’indiscipline collective redouble, je le vois ici à Caen avec le fameux carnaval étudiant et lycéen, où les attitudes les plus folles (« putain ! on va s’éclater ! » m’a lancé un jeune automobiliste qui se rendait au carnaval alors que je rentrais tranquillement chez moi sur mon vélo) se donnent rendez-vous; mon collègue de philo, toujours à l’affût de la « culture contemporaine » qui lui semble passionnante, s’efforce d’interpréter la force subversive du carnaval; je l’écoute un peu morne; subversive ? mon cul oui ! Ce sont des branleurs alcooliques et des salopes proto-féministes (futures Femen) qui défilent en gueulant et en dégueulant, avec des masques et des tenues inspirés de séries et de films américains; c’est une abjection culturelle totale, que les gentils médias tel Ouest-France nous présentent depuis des années comme une « manifestation festive » qui est devenue un événement majeur de la ville de Caen. Qu’en pensent les commerçants ? Beaucoup d’entre eux ferment ce jour-là, car les dégradations des années antérieures les ont dissuadés (les vitrines étaient maculées de farine et d’œufs, des branleurs alcooliques sont même allés pisser et chier dans certains rayons des Galeries Lafayette !); mais Ouest-France se gargarise de la « fête » et de l’ambiance bon-enfant qui règne, bien encadrée par les différents services; les pompiers et le Samu n’ont pas tout à fait le même avis. Combien coûte cette farce grotesque à la bonne ville de Caen ? Hélas, j’entends l’argument des bobos: mais enfin, il ne faut pas toujours raisonner en termes d’argent, sinon on ne fait plus rien !

Revenons à notre question; cet exemple et mille autres pour répondre que la France n’est plus du tout chrétienne; qu’il y ait encore des chrétiens, bien sûr, mais l’immense majorité de la population ne pratique pas, ne prie pas, et ne respecte aucune discipline de type religieux. 60 % au moins de zombis, d’athées, agnostiques et autres laïcards indifférents et spirituellement vides. Le candidat estampillé catholique, Fillon, a été très vite ridiculisé par les médias, et pour des faits et des raisons que la presse de droite réactionnaire, c’est à dire Rivarol, a elle-même validés. Marine Le Pen quant à elle n’est point convaincante du tout dans son approche des questions religieuses; et je la trouve personnellement ridicule quand elle parle des crèches dans les mairies. On devine en tout cas que cette femme n’a jamais été imprégnée de culture religieuse et catholique en particulier. Les autres candidats sont tous des laïcards plus ou moins anti-religieux ou anti-cléricaux; ils ont eu le cerveau bien lavé par l’Education nationale et les médias, tous farouchement anti-catholiques; l’islam et le judaïsme peuvent en revanche bénéficier de mansuétude de leur part; j’ai entendu des collègues gauchistes très anti-catholiques avoir beaucoup de curiosité pour la culture islamo-andalouse, les textes soufis, et bien sûr le Talmud et ses fascinantes dialectiques… Enfin, le protestantisme se porte bien chez les intellectuels et les historiens, si j’en juge par les nombreux magazines consacrés ces derniers temps à Luther; la France est décidément le seul pays à célébrer des personnalités historiques étrangères et à dédaigner les siennes (Calvin ?). C’est atterrant et c’est inouï quand on y pense. Mais qui pense encore dans ce pays ?

Bilan: Enjeu n° 1: les Français y croient-ils encore à cette élection ? Mais oui, beaucoup d’entre eux vont aller voter, tels des petits soldats de la machine étatique. Enjeu n° 2: qu’en est-il de la relation Etat-Société-Nation ? L’Etat est devenu la Machine et la Nation a été broyée depuis longtemps, par les guerres notamment; tous les candidats sont des étatistes, les uns de droite et la plupart de gauche; l’idée de nation est devenue faible, symbolique, décorative, commémorative (en effet puisque la Nation est morte); autrefois la France fut un grand royaume catholique; il a été renversé par une petite et agressive république maçonnique; le niveau d’effondrement politique de ce pays est d’ores et déjà un phénomène historique majeur du XXe siècle. Enjeu n° 3: la France est-elle encore chrétienne ? Bien sûr que non, même si le protestantisme se porte bien, l’effondrement de la culture et de la discipline catholiques a produit un fossé béant qui s’est rempli ces dernières années de toute une marchandise culturelle importée. On en est là. Au fond d’un trou.   

     

 

                                                                        

Envie d’au-delà

 

Malgré le printemps et le chant des oiseaux, malgré mon coup de pédale, très prometteur pour un cinquantenaire, je n’arrive pas à me sentir bien; l’ambiance générale me semble très malsaine, les comportements des élèves sont de plus en plus affligeants, les médias français sont déplorables, les journalistes sont des connards et des salopes, et réciproquement, non, je pense qu’il est impossible pour un honnête homme de se sentir bien dans ce pays. L’un des plus beaux pays du monde, dit-on. Il doit bien y avoir beaucoup d’autres pays plus agréables; la Suisse est sûrement très intéressante; elle est injustement traitée; les gens de gauche en disent le plus grand mal ici en France; mais je connais des gens de droite qui la méprisent également, car ils la jugent trop puritaine et trop propre. Ce n’est pas mon avis, et je garde un très beau souvenir du séjour que j’y ai effectué il y a vingt ans; j’étais pourtant un peu nerveux en y allant, ne sachant trop ce que j’allais y faire; mais tout s’est bien passé, aucune contrariété, et les prix un peu élevés m’ont paru faire partie du confort général; moi si râleur d’habitude quand je visite la France, là, je n’ai rien dit; et j’ai passé une très belle nuit sur le bord du lac Léman. Belle, c’est à dire silencieuse et rêveuse; je ne me suis pas extasié devant le site, me souvenant de la réplique de Audiard, « t’exclames pas devant la mer, elle a toujours été là »; non, la vérité c’est que le calme et la tranquillité sont des valeurs absolues. Je me souviens avoir un peu lu Crime et Châtiment, mais le décalage était tel avec la douceur du séjour que je ne pouvais bien pénétrer le texte; ce fut d’ailleurs une période très chaste de ma vie. Aucune idée, aucune manifestation intellectuelle ou idéologique, aucune rencontre, aucune liaison, non, c’était très bien. J’imagine que d’autres pays, tel le Japon dans ses parties les moins urbanisées, doivent être aussi favorables que la Suisse à la respiration maximale de l’esprit. Tout est question de respiration, comme dirait Fernandel dans je ne sais plus quelle chanson.

Mon nouvel ordinateur, plus grand que le précédent, me donne envie d’aérer mes textes, de voir au-dessus, au-delà, je ne sais où; l’idéal serait de parler de soi et de sa vie du point de vue de la tombe; c’est à dire du Ciel, survol grandiose. En attendant, en espérant, il faut tenter des aérations provisoires; se préparer au Grand Dégagement, qui n’est pas celui de Mélenchon. Je viens de réaliser une expérience, qui a déplu à de nombreux collègues: il s’agissait d’un poisson, du julienne je crois, que j’ai fait réchauffer au micro-ondes de la salle des profs; une odeur qualifiée d’épouvantable s’est répandue jusque dans les couloirs du premier étage; il a fallu aérer et ouvrir de nombreuses fenêtres, gênant par la même occasion des collègues frileuses et fragiles. Personne ne m’a explicitement dénoncé mais ma réputation de gêneur, non seulement intellectuel par certaines de mes répliques, mais aussi moral par ce genre d’initiative alimentaire, s’est trouvée confirmée. Quoi qu’il en soit, l’ambiance très confinée et très gauchiste-féministe de la salle des profs fut légèrement perturbée. 

Parmi mes nouvelles collègues, j’en apprécie une, tout de même, pas féministe du tout, et très jolie avec ses yeux bleus perçants de type oriental; elle enseigne l’anglais, et a très vite dénoncé les petits arrangements de la section  »euro », voire les privilèges pédagogiques dont bénéficient deux ou trois de ses collègues au détriment de cinq ou six autres; bref, elle a mis « les pieds dans le plat »; il m’arrive de discuter un peu avec elle, bien qu’elle soit très prise (si je puis dire), avec un mari et trois enfants qui lui demandent beaucoup d’attention et de travail (j’ai cru comprendre que son mari était atteint d’une tumeur au cerveau pour l’instant bénigne); elle est descendante de pieds-noirs, son grand-père est mort en Algérie dans des circonstances « tragiques » (je n’en sais pas plus); elle m’a juste dit qu’elle en avait par-dessus la tête de la version habituelle de la guerre d’Algérie proposée (imposée !) par l’Education nationale; j’ai acquiescé vivement. Elle est très volubile, très « méditerranéenne » d’une certaine façon, avec des opinions énergiques, un peu à l’emporte-pièce, mais qui font circuler un genre de fraîcheur provençale dans le milieu compassé voire taciturne des profs celto-normands à poils blonds; il est vrai que ses jolis yeux et sa physionomie générale (poitrine, fesses, le tout me semble très bien fichu, ou très bien « agencé » comme dirait le philosophe Deleuze) favorisent mon indulgence quant à ce qu’elle peut dire, et qui chez une autre, moins ergonomique, pourrait me sembler aberrant.

Enfin, tout de même, j’approuve ses opinions domestiques, quand elle raconte par exemple les consternantes attitudes d’une jeune correspondante américaine qu’elle reçoit chez elle; et qui ne mange presque rien ou consulte son portable « smartphone » en étant à table. C’est une fille qui ne vit pas dans le monde réel, nous explique-t-elle, une fille de New York, son père d’origine marocaine travaille au FBI, elle ne sort jamais de l’univers urbain, etc. Une collègue féministe lui demande ce qu’elle entend par « monde réel »; elle répond, « ben la nature quoi ! les vaches, les arbres, le ciel bleu ! »- J’avoue que cette réalité-là me plaît bien, à moi aussi; ce n’est pas l’avis, bien sûr, des féministes, très souvent hostiles au monde rural, synonyme selon elles de  »France moisie », de gros beaufs qui votent Le Pen et de villages « glauques ».

Dans le même ordre d’idées et de conversations, nous avons pu observer une étrange collègue venue l’autre jour s’asseoir à la table à manger de la salle des profs; une toute jeune « contractuelle », de type africain, qui remplace un collègue de maths; elle a très vite sorti son portable puis a entamé une discussion à distance avec ses écouteurs sur les oreilles; les autres convives, dont j’étais, se sont regardés un peu interloqués; mais personne n’a protesté; nous étions gênés, tout simplement, embarrassés, un peu incrédules aussi; le portable est devenu d’un usage outrancier et fanatique chez beaucoup de gens, notamment de moins de 40 ans et plutôt de sexe féminin; désir de contrôler ? narcissisme ? inculture communicante ? séparatisme néo-ségrégationniste ? Quoi qu’il en soit, le portable « smartphone » caractérise le nouvel existentialisme contemporain: je suis connecté donc je suis. C’est un outil du mondialisme et du terrorisme, un outil de la servitude généralisée et de l’oligarchie triomphante. Les bien pensants n’ont évidemment pas pris la mesure de cette horreur potentielle; « c’est une mode, ça va passer » me dit ma charmante collègue aux yeux bleus, et je lui réponds: « oh que non ! ça va empirer, ce n’est que le début de la fin… ». Elle me regarde avec douceur (mai si): « Tu crois ? » – « Oh oui », lui dis-je, en un mélange d’envie d’au-delà et de résignation d’ici-bas.                                                                      

Cui-cui

 

 Après Hamon, c’est Mélenchon qui bénéficie de la faveur de mes collègues, si j’en juge par les tracts déposés en salle des profs; je ne proteste pas et je fais même l’effort de lire la prose du tribun de la plèbe; une lettre aux « enseignant-e-s » ainsi orthographié; rien de neuf sous le soleil (de Satan): toujours la rengaine des moyens et des postes; et comme le fait remarquer une collègue: qui veut encore être prof aujourd’hui ? Ce n’est pas une valorisation salariale de 100 ou 200 euros qui va attirer le chaland ! Mélenchon peut bien dénoncer le libéralisme économique, mais je le trouve très libéral quand il s’agit de l’argent public, donc des Français, et très libéral aussi dans sa conception « ouverte » de la société française (l’immigration africaine ne le dérange pas); il déclare défendre par exemple la liberté pédagogique des enseignants. On peut sourire et se méfier; liberté, liberté, « que de crimes l’on commet en ton nom ». Justement, j’évoque en classe la fameuse et fumeuse déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789; texte ô combien franc-maçon (« les illuminati m’sieur ! » s’exclament maintenant certains élèves devant le symbole de « l’oeil de la raison » dans le triangle, et je suis obligé de les calmer); texte intimidant avec ses majuscules (Loi, Société, Nation), où l’on comprend que la petite liberté individuelle s’arrête où commence celle plus grande des autres, de la Société et de la Nation; je n’ai jamais été pédagogiquement très à l’aise avec ce texte; il a quelque chose de formaliste et de « conventionnel » qu’il est bien difficile de « faire passer »; je botte en touche en disant que, de toute façon, il ne sera pas appliqué, en tout cas qu’il sera vidé par les événements d’une grande partie de son contenu. La Révolution commence sur un problème d’argent public (la dette et les impôts) qui va déchaîner les convoitises et les craintes; deux camps vont s’affronter, celui de la peur et celui de l’envie. Tel est mon résumé de l’affaire, et les élèves ont l’air de comprendre.

La peur, l’envie, cette dialectique fonctionne assez bien avec d’autres sujets, les rapports hommes-femmes par exemple; le plus souvent, l’envie est plus forte que la peur, et les rapports se font; ces derniers temps, du moins en France, la peur semble prendre le dessus; beaucoup de gens de gauche nous expliquent que le vote Le Pen est un vote de la peur; même Ouest-France, qui n’est pas vraiment un journal de gauche, soutient cette thèse… Mais de quelle peur s’agit-il ? La plupart du temps les gens de gauche « raisonnent » avec des images et du cinéma plein la tête; et ils se représentent la peur sous des formes de thriller de science-fiction. Ils en déduisent donc que le vote Le Pen est un fantasme; c’est à dire une envie de peur et une peur de l’envie; dans les médias bien pensants, comme Télérama, Le Monde et L’Obs, des psychanalystes expliquent le nationalisme fascistoïde par les angoisses et les frustrations de la société post-moderne libérale et mondialisée. Si les Français votent Le Pen, c’est qu’ils sont malades, dépressifs, hypocondriaques. Mon analyse est différente: la peur et l’angoisse sont plutôt du côté des bien pensants et des gauchistes, cela se voit dans leurs goûts culturels, les séries télé qu’ils regardent et les œuvres d’art contemporain sinistre qu’ils feignent d’admirer; en se disant par ailleurs multiculturalistes, ils se croient obligés de porter une appréciation toujours négative sur « la » culture française, qui n’a plus de raison d’exister selon eux. Le nec plus ultra étant à cet égard de faire jouer du Molière par des slameurs et des rappeurs (noirs si possible).

La dialectique peur/envie fonctionne aussi comme la formule « chat échaudé craint l’eau froide », c’est à dire que nos sensations ne nous permettent pas toujours de bien identifier les phénomènes; quand nous sommes tristes par exemple, il est bien difficile de savoir pourquoi, et la tristesse réside en grande partie dans cet « inconnu », dans cette énigme de la psyché. Autre exemple: nos sensations douloureuses nous portent à des tentatives d’interprétation voire à des schématisations qui elles non plus ne permettent pas de bien identifier les phénomènes; le chagrin amoureux rend particulièrement obscur ou vindicatif notre essai de raisonnement. Puis vient une certaine décontraction morale qui fausse encore plus le raisonnement car nous avons alors oublié la sensation originelle et originale; bien souvent, me semble t-il, les gens veulent donc généraliser et dresser des typologies qui les délimitent et les limitent dans leurs propres démarches; c’est là une manière de peur théorique, une peur sans peur en somme, qui en arrive par conséquent à neutraliser toute envie; et cette neutralité devient synonyme d’indifférence, teintée de cynisme chez les uns, de distanciation chez les autres; comme souvent, la dialectique produit des forces et des formes de tempérament et d’intelligence qui font oublier la matière première. Les « essences » du cœur et du corps se métamorphosent en un « existentialisme » verbal qui paraîtra bien incongru et incompréhensible à celui qui le découvrira sans avoir assisté à la métamorphose, comme peuvent sembler incompréhensibles et incongrus certains reliefs, certains lieux, pour qui ignore les ères géologiques. Et même pour qui les connaît un peu, c’est toujours étonnant.

Les gens de gauche sont eux aussi étonnants; car ils vantent bien souvent les mérites ou les vertus de l’aventure, du risque, du « goût de l’Autre », et voilà qu’ils disent à présent que le vote Le Pen est un abîme, une folie, et que le Front national au pouvoir ferait courir des risques mortels à la France. En vérité j’ai bien compris qui sont les gens de gauche derrière leurs rodomontades; ce sont des conservateurs bien pensants d’une très grande paresse et lâcheté. N’ai-je pas déjà dit en observant mes collègues concernés qu’ils affichaient les mêmes opinions d’une élection à l’autre et ce depuis plus de trente ans pour les plus âgés ? Les mêmes réflexes, les mêmes répliques, le même entêtement. Tel n’est pas mon cas. Je me renouvelle constamment; la France change, le monde change, l’économie et la société changent, et moi aussi; en 1988 je votais Raymond Barre; ce ne serait plus possible aujourd’hui ! Sous l’apparence du type stable et bien rangé, je suis l’être le plus volatil qui soit; cui-cui, je vais d’une branche à l’autre, cui-cui, d’un ver de terre à l’autre, et hop ! je m’envole dès qu’un vilain chat rôde sur la pelouse. Longtemps j’ai cru que les gens de gauche étaient proches de la Nature, et en étaient même des sortes de confidents; la droite en revanche dégageait un aspect industriel, technologique, et même nucléaire, plutôt inquiétant. C’était l’époque de Giscard et des avions renifleurs, tandis que Mitterrand affichait sa force tranquille devant un village rural, un ciel bleu, des prés bien verts. Mais aujourd’hui, qu’en est-il ? La gauche de Hamon et de Mélenchon n’a pas un mot sur la Nature, sur les essences, sur les oiseaux, sur les villages, mais elle réserve son bavardage à la « transition écologique », qui servira à taxer les Français et à « préserver » un environnement de maux qui n’existent sans doute pas (le réchauffement est-il un problème ? pas en Normandie en tout cas ! grâce à lui j’ai économisé plus de 2000 euros de frais de chauffage au cours des trois dernières années !), tandis que persisteront et s’aggraveront ailleurs des maux que la gauche ne veut pas voir. Quant à Macron, c’est le candidat des métropoles et du mondialisme, de l’argent virtuel et de l’informatisation totale des services; c’est le candidat de l’existentialisme oligarchique et parasitaire, qui veut bien sûr « désessentialiser » la France, et même transformer la géographie (puisque selon lui la Guyane est une île !).

Je n’espère qu’une seule chose de cette élection: que ce ver de terre de la politique se fasse bouffer tout cru par le volatile qui passera par là ! Et au moment où j’écris cette requête, un tout jeune merle (un merluchon ?) vient picorer près de ma fenêtre, son petit œil luisant et doré semble bien m’approuver.      

                                             

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