Archive pour mars, 2017

Nécessité de l’isoloir

 

1) Elections – 23: mais oui, je sais pour qui je vais voter, mais je ne le dirai pas; je tiens en quelque sorte à préserver le secret du vote; c’est un acte individuel paradoxal, puisqu’il s’agit en effet de désigner le président de « tous les Français », et ce paradoxe nécessite une certaine concentration, c’est à dire aussi une certaine discrétion. En votant je dis « oui » à la Nation, mais pas forcément à l’Etat; autre point de tension qui demande calme et sang-froid. Voire, un certain recueillement. Rendez-vous solennel, le suffrage universel peut être apprécié comme « le sacre du citoyen »(1), permettant aux individus de s’autonomiser, de s’affranchir pendant quelques instants, le temps du vote lui-même, de toutes sortes de pressions collectives; et c’est pourquoi fut adopté l’isoloir en 1913. Il souleva de vifs débats; ses adversaires y voyaient un symptôme de méfiance démocratique (déjà !), un risque de fraude électorale, une manière sournoise et presque contrite de procéder à un acte public, un genre d’hypocrisie bourgeoise, etc. Les progressistes (de gauche) en défendaient le principe qui selon eux s’accordait à celui de la liberté de conscience; mais la conscience, pour autant, ne devait pas être une « force muette » et les progressistes associaient le suffrage universel (masculin) à une œuvre préalable et continue de formation citoyenne, via l’école et les ligues de l’enseignement (Jean Macé). L’isoloir pouvait toutefois déplaire à certains progressistes radicaux et anti-cléricaux, car il n’était pas sans évoquer le confessionnal des églises; il ne dérangeait pas en revanche les francs-maçons, adeptes du silence des urnes, hostiles aux « débordements » de la rue. Enfin, par la suite, les gauchistes agités des années 1960, Sartre en tête (« l’agité du bocal »), ne manqueront pas de scander: « élections piège à cons ! »

(1): je m’inspire rapidement ici du livre de P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen, Folio, 1992. Pour les érudits, voir A. Garrigou, « Le secret de l’isoloir », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1988.

2) Au lycée: je m’aperçois que Sartre est toujours enseigné, et même lu; son petit texte « l’existentialisme est un humanisme » continue de figurer dans les lectures indispensables du bac de philo ! J’avoue en frémir un peu; que peuvent bien y comprendre les élèves de 2017 ? Car c’est un vieux texte (de 1947 je crois) et d’une certaine vieillerie idéologique ! Quand je dis « vieux texte », je ne dis pas « texte classique »; Sartre n’est pas du tout un « classique »; c’est une baudruche du modernisme ou post-modernisme et déjà un « guignol » du spectacle idéologique; son existentialisme est une foutaise, son style est accablant; il faut être un anti-esthète littéraire abruti, c’est à dire un formaliste et structuraliste des mots, un mathématicien du langage, comme le sont bien des profs de philo en France (je pense à mon collègue), pour continuer à tenir en haute estime cet hurluberlu de Sartre. Car ce globuleux personnage n’a rien « conceptualisé » du tout, c’est à dire rien éclairé, rien éclairci, mais au contraire noirci des pages et des pages pour expier le style classique, synonyme pour lui de « pensée bourgeoise »; en vérité il s’est vautré dans le bourgeoisisme des trente glorieuses et ne pouvait manquer à la fin de sa vie d’être récupéré par l’intelligentsia sioniste ! Car la clé de la « réussite » institutionnelle de Sartre et de sa présence dans les programmes scolaires ne s’explique pas autrement; c’est de la philosophie talmudique pour petits Français zombifiés ! J’observe avec dédain l’archétype de ce petit Français dans ma classe de terminale, la dégaine de l’antifa abruti et malingre avec un bandeau autour de la tête, un regard vitreux (des yeux de lapin), une écriture déplorable (copies illisibles, jamais mieux que 8 ), et son petit livre de Sartre entre les mains. L’image du bandeau façon kamikaze me fait penser à la remarque récente de mon ami dissident des bords de Loire: l’homme-suicide vote Macron !

3) Rugby: autre bandeau, celui de Daniel Herrero, ancien rugbyman et auteur d’un Dictionnaire amoureux du rugby (2) qu’on vient de m’offrir pour mes 50 ans. Je n’aime pas trop le personnage, sa « gouaille » méridionale soi disant lyrique me fatigue et m’exaspère; en lisant son livre je m’aperçois mieux des raisons de l’inimitié; Herrero défend un  rugby citoyen-républicain, rad-soc et franc-maçon: « Dès sa naissance le rugby s’est confondu avec les valeurs franc-maçonnes de fraternité, liberté et union entre les hommes, aussi différents soient-ils. Le rugby porte haut et fort ces idéaux, qu’il finit même par incarner. Il se construit autour d’un pivot moral essentiel chez les maçons: la diversité fait la force. Une équipe n’existe que par la complémentarité des différences, voilà notre fierté. L’extrême variété des cultures, des tempéraments contribue au bonheur des hommes, à leur épanouissement. Allons même jusqu’à dire: à leur beauté. »(3). Quelle grandiloquence ! Le franc-mac dans toute sa splendeur pérorante ! L’ennui, c’est que le rugby n’est plus tout à fait ce qu’en dit Herrero. Un numéro spécial de L’Equipe (jeudi 23 mars) tente de faire le point sur les dérives actuelles: dopage, drogue, alcoolisme, violence, sexe et fric. Oui, reconnaît Marc Lièvremont, ancien joueur et sélectionneur de l’équipe de France, oui le jeu s’est bonifié au cours des trente dernières années, ça va plus vite, c’est plus technique, plus intense et plus rythmé, mais d’un autre côté les mentalités se sont dégradées; l’esprit de club s’étiole, les joueurs regardent leurs propres intérêts financiers avant tout, et les sponsors devenus tout puissants contestent les règles établies par la fédération française; celle-ci veut gagner des sous, elle aussi, et pour cela il faut selon elle protéger ou sanctuariser l’équipe de France, qui reste la locomotive médiatique de ce sport. Les sociologues sont plus critiques (surtout l’un d’entre eux qui enseigne à Caen): la violence physique du rugby professionnel produit des joueurs névrosés, déracinés, mercenaires, délinquants; la dimension « civique » ou « morale » telle que chantée par Herrero s’arrête bien souvent vers 15-16 ans, quand le muscle et la testostérone prennent le dessus lors des tests de recrutement. Les clubs français sont allés chercher à l’étranger des joueurs-vedettes qui sont venus en France pour s’enrichir et parfois aussi pour « faire les cons »; cette stratégie commence à s’essouffler; les clubs se sont endettés et les affluences dans les stades n’augmentent plus depuis quelques années. Enfin, l’équipe de France a été décrochée des cinq meilleures mondiales; longtemps réputée pour son jeu dynamique et inventif, elle est devenue une équipe brutale (Chabal, Bastareau), indisciplinée, brouillonne, et fragile mentalement. 

(2): Plon, 2007. (3): p. 225

4) Bilan: ma santé mentale semble correcte; il m’arrive ici ou là d’avoir quelques écarts de langage; des pulsions de grossièreté sans doute réactionnaires en raison (en vertu devrais-je dire) du milieu très bien pensant que je fréquente; cette remarque me ramène aux élections: les progressistes comme les réactionnaires s’interrogent depuis longtemps sur les qualités mentales nécessaires pour être pleinement citoyen; toutes sortes d’interdictions ont été érigées depuis la révolution française, et celle-ci n’a pas été, comme de piètres manuels l’affirmaient encore dans les années 1990, « l’invention de la démocratie ». Les élections s’effectuaient alors à main levée ou à haute voix (pour intimider les modérés). Par la suite, la notion d’une démocratie hygiéniste s’est peu à peu diffusée, aux Etats-Unis d’abord; il s’agissait d’écarter les malades mentaux du suffrage; chose assez facile dans la mesure où leur internement les isolait de la « cité »; mais au XXe, le débat s’est renversé, et la démocratie, même hygiéniste, surtout hygiéniste, a consisté à rassembler, à intégrer, à faire cesser les « discriminations »; de l’idée d’un vote très sélectif et séparatiste, on est passé à celle d’un vote « pour tous », ce qui peut se traduire en termes hygiénistes par le passage d’un suffrage comprimé ou constipé à un suffrage déprimé, défouloir et laxatif. Autrement dit on va chier dans l’urne ! D’où, me semble t-il, la nécessité de l’isoloir.

                                                                    

 

Un demi-siècle

 

Bon, j’ai 50 ans. Un demi-siècle. Qui ne fut guère terrible, mais la suite sera pire. A dire vrai, qui ne tente rien n’a rien; et je n’ai guère tenté grande chose, le fonctionnariat me va bien, malgré le mal que j’en pense. Exemple: me plaignant cette semaine devant une classe de la fatigue qu’elle me cause par son indiscipline intellectuelle (et morale), j’entends une élève murmurer: « pauv’ petit chou… c’est ton métier c’est tout… » – Ainsi se manifestent l’arrogance et l’outrecuidance perverses de la jeunesse, d’une certaine jeunesse en tout cas, celle du méchant lycée polyvalent où j’enseigne. Et c’est pourquoi, pour rabrouer un peu ce petit monde, une politique scolaire plus autoritaire ne serait pas superflue. Deux notions ont été perdues de vue ces trente dernières années: sélection et exclusion (voire expulsion); sélection par les résultats mais aussi par les comportements. Nos classes ressemblent à des paniers de fruits pourris; comme l’a dit un prêtre entendu cet été lors de mon voyage en dissidence, quand une pomme est gâtée il faut très vite l’enlever du sac avant qu’elle ne gâte l’ensemble.

Tiens, un collègue de l’université m’envoie un courrier pour me proposer d’y effectuer quelques tâches, sans doute fort subalternes; un collègue assez inconnu qui me félicite de mes cours par sa fille qui est l’une de mes plus brillantes élèves de terminale. Bien sûr je décline la proposition. Trop de travail ! A partir de 50 ans, il faut savoir se ménager. Et puis quoi, pas même agrégé, qu’irais-je faire dans cette galère qu’est devenue l’université ? Me retrouver face à des gauchistes prétentieux et pervers ! Merci bien. Je préfère rester bien tranquille chez moi à lire des auteurs bien réacs; au moins ils m’amusent. La littérature progressiste est parfaitement sinistre en comparaison. Les curés d’autrefois le savaient bien, ce qui intéresse dans la religion c’est l’évocation du péché, du vice, du démoniaque. Des générations de femmes ont ainsi été éduquées. Aujourd’hui on leur parle avec tendresse des migrants et du réchauffement climatique, leur imagination se mondialise naïvement et elles n’ont plus la lucidité des actes domestiques. Je vois l’une de mes collègues, par exemple, lectrice des Inrocks et téléspectatrice de toute la propagande gauchiste mondialiste, eh bien elle oublie régulièrement la casserole d’eau chaude qui bout sur le gaz, et les pommes de terre noircies !  ça veut sauver le monde et ça fout le feu à sa maison !      

Est-ce un effet du Brexit ? Mais l’ambiance se détériore entre collègues de langues vivantes; la primauté et les privilèges pédagogiques de l’anglais sont mis en cause par la prof d’allemand, les profs d’espagnol et deux nouvelles collègues d’anglais fraîchement arrivées; je ne connais pas les détails des discordes mais je devine que les bonnes classes dites « euro » sont toujours réservées aux mêmes profs en raison de certaines activités, comme théâtre et voyage. L’échange avec les Etats-Unis par exemple s’effectue toujours en petit comité où sont « sélectionnés » des élèves qui parfois ne sont venus au lycée que pour cette raison ! Je ne vois pas vraiment l’intérêt par ailleurs d’un tel voyage; si au moins il s’agissait d’aller dans le Missouri ou l’Utah, pourquoi pas, mais il s’agit là d’une gentille expédition d’enfants de bobos du côté de Boston et de Washington, au cœur de l’Obama-land et de la Clinton-belt ! Ouverture sur le monde ? Mon cul ! De la pure ratiocination mondialiste, c’est tout, et encore… Nos élèves vont rentrer en France avec du ressentiment anti-national; « trop nul la France ! ». C’est un échange avec la Somalie qu’il faudrait organiser.     

Mon collègue d’histoire socialiste se fait remarquer quant à lui en distribuant des tracts Hamon dans les casiers et en salle des profs ! Est-ce légal ? J’en doute. Je lui fais remarquer la curiosité et l’incongruité de l’initiative; il se lance dans une péroraison sur la liberté d’expression et d’opinion; opinion mon cul ! si cela avait été pour Marine Le Pen, les tracts auraient été saisis et portés sur le bureau du proviseur avec un blâme à la clé pour le collègue impliqué ! Il feint de ne pas bien me comprendre. Le socialo ahuri dans toute sa candeur outragée ! Il n’a pas regardé le débat entre les candidats, me dit-il pour faire diversion,  mais d’après les commentaires Hamon a été très bon. Je rétorque: du tout ! il a été nullissime, inaudible, cafouilleux, faux-derche ! Un zombi qui nous parle de « futur désirable » ! Slogan de supermarché à la con ! De toute façon l’ensemble du débat sonnait faux; questions trop vagues, réponses trop courtes, journalistes partisans, mais quand même dix millions de téléspectateurs ! Belle aspiration démocratique ? ou méchante envie de pugilat médiatique ?     

Cette société m’emmerde; un demi-siècle de propagande gauchiste, féministe, mondialiste, européiste; je lis en ce moment des chroniques de Jean d’Ormesson qui relatent et commentent les années 1980 *; le pouvoir socialiste y est montré triomphant puis omnipotent, obèse, concupiscent et impotent. Il se gave et se coupe bien vite des réalités, avec Mitterrand, qui fascine d’Ormesson**, par sa culture vieille France travestie en progressisme tiers-mondiste. Il démoralise les Français tout en favorisant la montée du Front national; il protège l’Etat en le plaçant sous la couverture de l’union européenne; et il en vient, malade, à reconnaître que les soldats de la Wehrmacht étaient courageux (les collabos étaient eux aussi très « pro-européens » face au double danger de l’américanisme juif et du bolchévisme asiatique !); le notable du Figaro en est ému; il sait gré à Mitterrand d’avoir laminé le parti communiste français (aidé en cela par Gorbatchev), après avoir laminé la sidérurgie nationale, que la CECA n’a jamais entrepris de défendre. D’Ormesson, favorable au libéralisme européen de tendance oligarchique, entre notables bien pensants, se félicite de la nomination de Rocard à Matignon en 1988; ce Rocard qui avait pour méthode de se méfier de l’opinion publique ignorante et sous-informée; la politique selon lui devait être dissociée de la démocratie, ce qui bien sûr l’opposait à ce grand manipulateur que fut Mitterrand, capable de mentir avec aplomb et même avec jouissance. A cette époque, au lycée, je lisais L’Express, Le Monde, L’Equipe, Nietzsche et les Mémoires de De Gaulle; quel alambic alors que mon cerveau ! Mes dissertations de philosophie ne convenaient pas à la sobre intelligence de mon professeur, qui leur préférait de loin les copies innocentes et fadasses des jeunes filles de la classe (Nathalie, Sandrine, Hélène); il m’encourageait à les imiter. Et je m’entends encore ruminer dans mon coin: « mais c’est nul ce qu’elles écrivent ! » – Nul mais efficace.

*: Dieu, les affaires et nous, chronique d’un demi-siècle, Laffont, 2015, Pocket, 2016, 847 pages, en vente dans tous les supermarchés.

**: A tel point que d’Ormesson interprétera le rôle de Mitterrand dans le film « Les saveurs du palais », sorti en 2012 et diffusé l’autre soir sur France 2.

Ouest-France célèbre les 60 ans de « l’Europe unie »; unie ? Mais oui, en faveur de la Paix et de la fraternité entre les peuples, nous dit le vieux directeur du journal; et bien sûr sont mis en avant des témoignages de jeunes gens qui vont étudier dans les universités de leur choix, par-delà les frontières et les langues. Belle jeunesse ! Je me souviens d’un camarade du lycée, un peu cancre, qui se vantait d’avoir été dépucelé lors d’un voyage en Allemagne, et nous ravissait par sa description de la grosse teutonne qui sans cérémonie lui avait mis la main sur la braguette et lui avait montré tout son savoir-faire. Vive l’Europe et la réconciliation entre les peuples ! Mais aujourd’hui, à 50 ans, je vois les choses un peu différemment. La désillusion sexuelle et le relâchement de la libido s’accompagnent forcément d’un certain scepticisme et d’un lyrisme moindre sur les notions de fraternité et d’échanges linguistiques. Peut-être qu’au-delà des 75 ans, comme le directeur de Ouest-France, on retrouve un peu l’innocence de ses jeunes années, sous la forme d’un illuminisme sénile, et dans son cas de l’illusion probable d’une vie après la mort. A ce propos, Jean d’Ormesson cite la réponse de Woody Allen, à qui l’on demandait, « Croyez-vous à une vie après la mort ? » : « Parce qu’il y en a une avant ? »

                                                

Bilan du Tournoi

 

Le Tournoi des VI Nations vient de se terminer; j’en ai été un spectateur attentif, et voici les observations qu’il m’inspire. D’abord, ce fut un bon tournoi, très homogène, avec des matchs très disputés, tels Galles-Angleterre, Ecosse-Irlande, et surtout France-Galles, qui restera dans les annales par l’essai marqué par les Français à la 99e minute, soit 19 minutes au-delà du temps habituel de fin de match. Cette extraordinaire situation s’explique par la complexité de l’arbitrage qui permet de faire rejouer les mêlées qui s’effondrent, de consulter la vidéo pour pénaliser éventuellement un joueur, voire l’exclure pour dix minutes, sans oublier le temps de récupération des deux équipes après l’effort fourni en mêlée, ainsi que les allées et venues des soigneurs (mais là, le chronomètre de l’arbitre est arrêté). Le rugby « moderne », disons depuis une quinzaine d’années, est devenu un sport très réglementé, beaucoup plus complexe à observer que le foot; l’arbitre de terrain est sans cesse aux aguets, à l’affût, il se mêle quasiment aux actions, parfois il heurte un joueur, et inversement, il doit même s’accroupir pour vérifier où se trouve le ballon, rien ne doit lui échapper des gestes des joueurs, si leurs mains, leurs bras et leurs jambes ne font pas obstruction au jeu, s’ils sont bien positionnés, « sur leurs appuis » comme on dit. Enfin, il doit sans cesse leur donner des indications ou des ordres, « jouez ! », « reculez ! », « relâchez ! », et bien souvent aussi il est amené à expliquer ses décisions aux capitaines des deux équipes. Les joueurs obtempèrent, quand bien même ils ne comprennent pas bien pourquoi l’arbitre les a pénalisés. Le rugby moderne est devenu très intense, la vitesse et la puissance des joueurs ayant augmenté au cours des dernières années; les coups et les chocs sont violents, les blessures sur saignement et les « protocoles commotion » se multiplient au cours des matchs de haut niveau. Cette intensité exige un degré de concentration très élevé; les joueurs doivent avoir assimilé des dizaines de positions et de gestes conformes aux règles, tout en tenant compte aussi de la faculté d’interprétation de l’arbitre. C’est pourquoi il est permis de parler de l’intelligence du joueur de rugby bien supérieure à celle du joueur de foot.

Les Anglais se sont montrés les meilleurs, les plus disciplinés, les plus rigoureux, les mieux organisés sans doute aussi; leur équipe n’a pas de point faible; et la qualité du buteur, Farrell, a été décisive, notamment contre Galles. Ils n’ont certes pas dominé largement, comme l’an dernier, et leur défaite lors du dernier match face à l’Irlande, qui les a privés du Grand Chelem, a montré qu’ils étaient émoussés. Les Irlandais, toujours très acharnés contre les Anglais, ont en revanché manqué de « punch » contre les Gallois et contre les Ecossais; ils terminent malgré tout deuxièmes du Tournoi. La France est troisième, sa meilleure place depuis six ans; le nouvel entraîneur Guy Novès a discipliné l’équipe et consolidé certains joueurs, comme Lopez à l’ouverture; Picamoles et Gourdon ont été performants en troisième ligne, et la mêlée a quasiment dominé celles des autres équipes; le point faible français reste le jeu de passe dans les vingt deux mètres adverses; les ailiers rapides ne suffisent pas, il faut aussi qu’ils soient techniques et habiles dans toutes les positions. Seurin a fait de bons débuts comme demi de mêlée titulaire, mais il doit encore améliorer ses orientations de jeu. Disons, pour résumer, que les joueurs sont plutôt bons, individuellement, mais il manque encore un élan collectif à cette équipe, une plus grande combativité aussi, car les périodes de somnolence, face à l’Irlande surtout, équipe agressive, ont été inquiétantes.

L’Ecosse progresse, elle termine quatrième, et le Pays de Galles régresse un peu, cinquième; ces deux équipes ont pourtant dominé l’Irlande, et ont fait jeu égal avec la France; les matchs se jouent sur des détails, des blessures, des choix d’arbitrage, des hasards (le ballon ovale est capricieux !). Le public aussi peut avoir un rôle; à Cardiff, les Gallois sont portés par les chants et transcendés par la motivation nationale; au moment des hymnes, on voit parfois des joueurs pleurer. Le stade de France de Saint-Denis ne dégage pas la ferveur chorale des enceintes britanniques, car ce n’est pas vraiment un stade de rugby. Ce sport en effet doit posséder ses lieux propres s’il veut être possédé par eux; se joue là une dimension « passionnelle » et « fusionnelle » qui manque souvent à la France; notre rugby reste en effet très morcelé, très provincial, tandis que les équipes nationales d’outre-Manche ont tiré parti de la mondialisation pour se renforcer. On pourra m’objecter que la dimension passionnelle dont j’essaie de parler n’est qu’un effet du « grand spectacle » marchand et médiatique organisé par les fédérations, les sponsors et les diffuseurs. Que la France, par conséquent, s’honore d’une certaine manière à préserver ses structures traditionnelles. Les avis sont très partagés; j’ai interrogé mes collègues d’histoire-géo qui s’intéressent au rugby, l’un est favorable à la « fusion » des clubs géographiquement proches, par exemple Bayonne et Biarritz, Dax et Mont-de-Marsan etc. L’autre (qui est lui-même responsable de club) estime que le problème n’est pas structurel, au contraire, car les structures du rugby français sont bonnes, mais qu’il est « stratégique » face aux autres grandes équipes nationales. En somme, l’un nous dit que les bases doivent être « restructurées », et l’autre pense que c’est le sommet (les superstructures !) qui doit être mieux organisé ou mieux orienté.

Une chose est sûre, l’Italie a terminé bonne dernière, largement dominée par toutes les autres équipes; en Italie les structures de base, les clubs, ainsi que le sommet, la fédération, donnent l’impression de flancher; la présence de la « squaddra azura » au sein du Tournoi pourrait même être mise en question; malgré une victoire surprenante en novembre face à l’Afrique du Sud, les Italiens ont abordé ce tournoi avec une évidente indiscipline et décontraction; ils l’ont payé cher, encaissant des scores sévères (plus de 60 points face aux Gallois). A certains moments, ils peuvent donner l’impression de bien jouer, mais ils commettent très vite des fautes, sont débordés dans les impacts physiques, et n’ont pas de buteur. Le stade de Rome était par ailleurs bien dégarni en comparaison des autres stades; certes, le déplacement en Italie fait désormais partie du charme du tournoi pour certains supporters britanniques (peut-être aussi pour les joueurs et les arbitres); mais le public romain ou latin regarde lui avec perplexité son équipe nationale entraînée par des anglo-saxons, quand ce ne sont pas des Français !

Ainsi va le rugby: j’y vois un exemple du fossé qui se creuse entre les amateurs de ce sport et les professionnels internationaux; en Angleterre, le fossé depuis longtemps est creusé, sans doute une caractéristique des structures sociales inégalitaires de ce pays; en France il se creuse et cela ne se fait pas sans glissements de terrain; longtemps présenté comme sport égalitaire, dans le Midi notamment, capable même de réconcilier les cléricaux et les anti-cléricaux, les grands et les gros gabarits, les paysans et les ouvriers, le rugby français est de plus en plus sélectif et inégalitaire, de moins en moins rural et de plus en plus métropolitain; quant au rôle du clergé, il a disparu devant l’offensive des marchands et des investisseurs.  

PS: pour raison technique et informatique il n’y aura pas d’article vendredi.                                                    

De l’union européenne

  Je propose actuellement à mes élèves de 1e un cours sur l’Union européenne divisé en trois parties: l’espace, la politique, la désunion. Ce n’est pas une bonne classe, mais elle est à l’image de mon sujet, et à plusieurs reprises j’utiliserai cette métaphore pour parler des difficultés d’entente et de perspectives de l’Union. Pour commencer, on demande aux élèves ce qu’ils savent ou croient savoir de la dite union; et malgré la propagande européiste de l’Education post-nationale, ou grâce à elle, le sujet ne les intéresse pas; parfois, dans une salle de classe, se trouve punaisée sur un panneau de liège une photo un peu abîmée du parlement européen de Strasbourg; pendant les années 1990 force documents iconographiques de la sorte ont été distribués aux enseignants; il fallait alors conquérir les imaginations par les images ! Une de mes collègues possède même un petit drapeau européen qui se trouve fixé sur sa table de travail à côté d’une photo de Barack Obama; charmante collègue ! « Tu sais qu’il n’est plus président au fait ! » lui ai-je dit il y a quelques jours… « Raison de plus ! » m’a t-elle rétorqué avec vigueur.

Face à des élèves évasifs et indifférents sur l’Union, qui ne connaissent donc qu’à peine l’existence de la chaîne Arte et ne savent rien des symboles de la construction européenne, il faut aller à l’essentiel, et pour commencer, leur montrer ce que peut nous apprendre un simple billet de 10 euros: on y voit une arche, dite romane, prolongée en perspective, on aperçoit l’abside d’une église, au verso c’est un pont de pierre, sans doute une construction de monastère, juste en dessous se trouve représenté le continent européen, y compris l’Islande, l’Afrique du Nord, la Turquie, le tout bien sûr entouré de douze étoiles, enfin à la lumière on devine un portrait de femme, dans la partie blanche du billet, juste en dessous la signature du président de la BCE, Mario Draghi; cette femme, c’est la déesse Europe, d’après une représentation de l’Antiquité… Bon. J’explique et je demande aux élèves ce qu’on a voulu « mettre en valeur »: les transports, l’ouverture, la solidité, la beauté ? enfin et surtout la religion chrétienne; ici une référence au dollar et à son « in God we trust » peut être faite. Tout cela pour dire que l’argent est une affaire de croyance, de « foi » ! C’est la monnaie dite fiduciaire. Mais la confiance a des limites et c’est pourquoi le billet de 10 euros est très sécurisé, avec des petits motifs d’authentification (pictogramme, hologramme, filigrane, etc.).

Cette présentation de poche étant faite, j’esquisse ensuite quel est l’espace de l’UE: plutôt modeste en comparaison de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique; bien sûr se pose la question de l’élargissement et des limites géographiques de l’UE; de l’Atlantique à l’Oural ? de l’Ibérie à la Sibérie ? Les élèves sont souvent catégoriques: non ! la Russie n’est pas en Europe ! En revanche ils veulent bien discuter du cas de la Turquie. Je leur apprends que le Maroc a aussi été candidat à l’UE; là, ils protestent ostensiblement ! La question des frontières de l’UE suscite des réponses diverses; mais c’est la notion même de « frontières » qui prête à discussion et controverse; il faut des frontières fermées, disent les uns, des vraies frontières qui séparent et distinguent, protègent et identifient, il faut au contraire des frontières ouvertes, disent les autres, des frontières « attractives », des « interfaces » économiques entre les pays et entre les continents. Je n’insiste pas trop. Deuxième partie: quelle est la politique de l’UE ? Les manuels de géo abondent de belles photos de constructions, de ponts, de gratte-ciel, de routes très larges sur des bouts de territoire étroits; on retrouve l’obsession architecturale symbolisée sur les billets, toute une mythologie de fondateurs et de bâtisseurs de l’Europe (maçonnique ?), qui inspirait encore naguère les discours de Mitterrand, mais qui aujourd’hui laisse perplexe ou suscite le sarcasme du contribuable: que d’argent fichu en l’air ! On appréciera à cet égard le coût du nouveau gratte-ciel de la BCE à Francfort*. Les institutions de l’UE ne sont plus guère explicitées par les manuels; il faut éviter de verser dans le « fonctionnalisme », semblent nous avertir à présent les programmes, car c’est faire le jeu des contempteurs de la technocratie bruxelloise; jeune professeur, je m’amusais pourtant à présenter aux élèves les organigrammes tentaculaires de l’UE et toutes les désignations absconses qui les accompagnaient; à l’époque ma copine étudiait à science-po et en savait encore plus long que moi sur la question; nous avions des conversations passionnantes ! Aujourd’hui, je me limite à rapporter l’anecdote architecturale du parlement de Strasbourg dont la luminosité extérieure varie en fonction de l’intensité des débats (mais je n’ai pas vérifié si cette anecdote est toujours valable). Certains élèves, probablement, ont compris que je n’étais pas un ardent europhile; ils me demandent si l’on pourrait quitter l’UE, comme le Royaume-Uni; c’est la peur bleue (bleu Marine ?) des responsables, leur dis-je, car le château de cartes (ou usine à gaz) de cette construction s’effondrerait très vite. Par conséquent, les prévisions et les chiffres les plus catastrophistes ponctuent en général les avertissements de ces dirigeants qui veulent qu’à tout prix (un prix fixé par eux !) « nous » restions dans l’UE.

*: 1,2 milliard d’euros, 12 ans de travaux (2002-2014), un surcoût de 40 %, tout cela payé sur les fonds propres de la banque. « Avec son mobilier ultra-design et sa vue à 180 ° sur Francfort la salle du Conseil (des gouverneurs des banques centrales) ressemble un peu au siège d’un gouvernement mondial dans un film de science-fiction. » peut-on lire dans Le Figaro (29/11/2014).

 Pour finir, je montre aux élèves que les oppositions et les critiques redoublent depuis plus de dix ans; le référendum de 2005 a été un gros coup de canif dans le « contrat » entre l’UE et la France; on parlait autrefois du « couple franco-allemand » et de la (sainte) famille européenne; aujourd’hui, même Ouest-France, le plus européiste béat des quotidiens français (rappelons que tout l’Ouest de la France a voté oui au référendum de 2005, alors que tout le reste du pays a plutôt voté non, parfois largement), émet des inquiétudes et des doutes sur les valeurs de l’UE; la Pologne, par exemple, longtemps le pays chouchou de Ouest-France, par affinité catholique, est à présent montré du doigt par le journal pour ses tendances réactionnaires (remise en cause de l’avortement) qui « sapent » la démocratie et les droits de l’homme (et de la femme qui plus est !). Enfin, quand c’est le vieux président du journal, François-Régis Hutin, qui prend la plume, c’est pour avertir les lecteurs que l’UE nous a apporté la paix et la sécurité, ainsi que de meilleures conditions de vie, et qu’il faut bien se garder de voter pour les extrêmes, les nationalistes et les crypto-communistes, si nous voulons préserver ces précieuses valeurs… J’engage les élèves à lire un peu la presse, mais en leur disant que nous aurons l’occasion dans quelques semaines de reparler de ces fameuses valeurs et de ceux qui n’y croient pas, les hérétiques !                                                                                

Depuis Kopa

 

La mort de Raymond Kopa, footballeur vedette des années 1955-1960, mérite quelques observations. D’origine polonaise, né à Noeux-les-mines, près de Béthune, le jeune Kopaszewski travaille au fond de la mine jusqu’à l’âge de 15 ans; avec deux phalanges écrasées lors d’un accident de travail, il obtient une petite pension et le retour à l’air libre; il joue au foot et un entraîneur le repère; en 1949, il signe un contrat de semi-professionnel avec le club d’Angers. Deux ans plus tard il s’engage pour Reims en exigeant une prime de signature de 500 000 francs (12 000 euros). Il reste cinq ans dans le club champenois, où il gagne deux titres de champion de France (53, 55) et une place de finaliste en coupe d’Europe (56) contre Madrid, qui devient son club la saison suivante et jusqu’en 1959. Kopa brille également en équipe de France lors de la coupe du monde de 1958; il est décisif par ses dribbles, ses passes et son « sens du jeu »; mais son caractère n’est pas facile, et son surnom de « Napoléon »* est révélateur.

*: qui lui a été donné par un journaliste anglais !

 

A cette époque le foot se professionnalise et Kopa entend défendre ses intérêts; les joueurs sont des « esclaves » déclare-t-il en dénonçant les pressions des clubs; il quitte Madrid malgré les bons résultats et l’argent gagné, préférant revenir à Reims où il pourra diriger plus librement ses affaires en devenant le premier footballeur à posséder sa propre marque (chaussures, vêtements, sodas) et son propre petit avion privé. Il incarne la réussite sociale, la croissance économique et l’intégration « républicaine », ainsi que l’ouverture internationale de la France; un personnage gaullien ! Sa carrière de footballeur s’arrête en 1967. C’est aussi la fin des « Trente glorieuses », l’agitation sociale, les grèves et l’essor de la « fonction tertiaire »: employés, fonctionnaires, cadres. Le foot français, resté très ouvrier, traverse une phase creuse (1965-1975); la notoriété de Kopa s’efface très vite. L’épopée des Verts de Saint-Etienne (1975-77) marque en vérité la fin du foot-ouvrier; et la fin tout simplement du bassin industriel de la région stéphanoise.

L’équipe de Saint-Etienne est devenue, comme d’autres, mais sans doute pire, une équipe désolante à voir jouer; il n’y a plus aucune volonté, aucune cohérence, aucune « solidarité » sur le terrain entre les joueurs; on devine à certaines attitudes (en dehors du terrain) la déplorable mentalité qui désormais caractérise le footballeur professionnel « moderne ». Dans les tribunes du stade Geoffroy-Guichard, la plupart des supporters, de moins de 40 ans, acceptent et même cautionnent cette sale mentalité; c’est un triste public en vérité que celui qui encourage des joueurs grotesques et moralement abjects. J’observe du reste les banderoles de ce public, d’un genre très morbide, avec des têtes de morts, des graffitis « gothiques » inspirés de sectes sataniques. Affligeant spectacle.

L’équipe vedette aujourd’hui du championnat de France s’appelle le PSG; et ce n’est pas une équipe française; elle est financée par le Qatar, et composée à 75 % de joueurs étrangers; son entraîneur, espagnol, s’efforce de parler français, mais on ne comprend quasiment rien à ce qu’il dit. Les médias et les chroniqueurs ou consultants de foot consacrent l’essentiel de leurs commentaires à cette équipe; malgré les réseaux sociaux qui se déchaînent contre ce favoritisme exubérant et exaspérant, ils persistent à chercher ou avancer des justifications « abracadabrantesques » aux performances aléatoires de cette équipe, capable de battre le FC Barcelone 4-0 au Parc des Princes puis d’être éliminée 6-1 au match retour ! L’explication me semble pourtant simple: cette équipe « cosmopolite » n’a pas d’organisation, malgré ses prétendus schémas tactiques et son organigramme de conseillers parasites; les joueurs, en dehors de quelques virées nocturnes partouzeuses et de séjours à Las Vegas, ne s’entendent pas. Cette zizanie implicite a éclaté en pleine lumière, sous les projecteurs du stade de Barcelone, quand l’équipe s’est montrée incapable de défendre son large avantage de trois buts à dix minutes de la fin du match; un tel spectacle de décomposition collective, accentuée par une flagrante erreur d’arbitrage, a interloqué tous les observateurs. Le chroniqueur bobo Pascal Praud ne savait plus quoi dire, enchaînant toutes sortes de justifications; « la faute à la fatalité » fut in fine son explication la plus courageuse ! Il y eut bien pourtant l’hypothèse, très crédible, de la « déplorable hygiène de vie » de certains joueurs, qui sortent en boîte de nuit deux jours avant le match, mais les commentateurs accrédités sont restés évasifs et pusillanimes sur le sujet. Comme ce fut le cas lors de l’affaire Aurier l’an dernier, il n’est pas question de « stigmatiser » qui que ce soit ! Par conséquent, tout se règle par l’argent, et le Qatar est capable d’en dépenser beaucoup.

A l’époque de Kopa, les joueurs étaient sérieux et talentueux, les entraîneurs n’avaient pas grand chose à leur expliquer; aujourd’hui, ils sont globalement très cons et abrutis, la tâche de l’entraîneur devient par conséquent « ubuesque »; il en va un peu de même dans l’enseignement, avec  cette différence que les élèves ne sont pas payés, et les professeurs presque pas en comparaison des sommes versées dans le football; mais on retrouve les mêmes attitudes dans certaines classes, notamment l’outrecuidance et la susceptibilité, qu’on peut expliquer par l’usage frénétique du portable où le « moi je » se déchaîne, qu’on peut aussi expliquer par la consommation du cannabis, qui provoque une assurance et confiance en soi imperméables aux objections et remarques (je tiens cette observation d’un collègue de sciences). A l’outrecuidance et la susceptibilité, il faut ajouter pour beaucoup d’élèves l’amertume et l’aigreur de n’avoir ni talent ni jouissance, à la différence des joueurs qui peuvent être malgré tout amadoués par la réalité physiologique de leurs qualités corporelles.

A l’époque de Kopa, enfin, l’union européenne n’existait pas, et le marché commun se mettait en place dans un contexte favorable de croissance agricole et industrielle; le travail était dur mais l’envie était forte, et ceci sans doute entraînait cela; aujourd’hui, l’union européenne est une duperie totale; elle n’est ni une union ni européenne, on le voit par exemple avec le football où les joueurs surpayés contribuent à la décomposition des clubs, derrière la vitrine de leurs « superstructures » oligarchiques; par ailleurs, ces clubs sont financés, comme la soi disant union, par des pays non européens et des fonds d’investissements interlopes, apatrides, virtuels.

Rappelons enfin que c’est la dite « union » ou ex-CEE qui par l’arrêt Bosman de 1992 a facilité et « libéralisé » les transferts de joueurs, supprimant ou invalidant les règles nationales qui jusque-là limitaient le nombre des étrangers dans les clubs; la soi disant union n’a pas même osé voter une loi privilégiant quand même les joueurs européens aux joueurs « non communautaires »; ce seul exemple montre mieux que tous les discours ce qu’est in fine le fumeux « projet européen »: un projet mondialiste de décomposition des nations européennes. Décomposition sociale, culturelle et politique. Soumission diplomatique enfin aux institutions du globalisme (ONU, OMC, FMI, OTAN). 

Mais des « réactions » se font entendre, parfois utilisées de façon subversive afin de renforcer la dite « union » (chantage, intimidation, pressions); réactions par exemple en Pologne, par exemple en Hongrie, deux grandes nations historiques de football, qui essaient de reconstruire des équipes nationales (sans joueur d’importation extra-européenne); des « équipes blanches », cela devient très rare aujourd’hui sur le « vieux continent », et tout à fait contraire au projet mondialiste. Mais je ne doute pas de la vigilance des stratèges de l’immigration de masse humanitaire et planifiée; avec l’explosion démographique de l’Afrique (et quand bien même le mot « explosion » est désormais interdit des manuels de géo !) les perspectives sont tout à fait réjouissantes.

   

         

                             

 

                             

Elections -44

 

  L’affaire Fillon redonne du moral politique (idéologique) à mes collègues, de gauche et du centre; à les entendre l’autre jour, en salle des profs, on aurait dit une meute de chiens, des chiens de salon attirés par un leurre en plastique (le genre sex-toy); tous se félicitaient du « travail de la justice », et il n’était pas question, comme j’ai failli m’y risquer, d’évoquer une quelconque « manoeuvre politique »; la collègue franc-maçonne parla même de « justice immanente », réjouie de voir ce « connard » de Fillon enfin éliminé de la course à la victoire présidentielle; une autre collègue, le genre petite bourgeoisie, plutôt libéral de centre-droit (tendance Macron), concentrait sa vindicte sur les sommes d’argent scandaleusement versées à madame Fillon. Bref, personne pour s’interroger ou pour s’étonner du déroulement tout de même étonnant de cette campagne.

  Les médias et la justice sont à la manoeuvre; et il faut être totalement ahuri, zombifié, ectoplasmique, pour ne pas s’en rendre compte. Mes collègues, devant l’évidence, redoublent d’idéologie; encore quelques semaines, et ils seront agressifs, méprisants, intolérants (déjà la collègue d’arts plastiques ne se gêne pas). Toute forme de politesse et de « courtoisie » passera alors pour suspecte; il faudra hurler avec les loups ou bien disparaître. Je disparaîtrai; plutôt renard que loup. J’écrirai un Eloge du terrier. En attendant, je me risque encore à formuler quelques évidences devant un collègue d’histoire-géo débonnaire: que la justice répond aux ordres du gouvernement (Garde des Sceaux), et que le syndicat de la magistrature ne cache pas ses préférences politiques (qu’on se souvienne du « mur des cons »); échauffé, j’enchaîne: que la féminisation de la profession traduit aussi l’inflexion bien pensante, servile et sectaire (plus on est servile et plus on est sectaire), de cette justice très hiérarchisée… (je m’arrête là, la suite est « off ») qui reste dominée par des barbons francs-maçons; que le catholique Fillon est une proie bien appétissante et idéale pour ces gourmets laïcards qui n’ont plus beaucoup de curés à bouffer et qui font les délicats devant le cannibalisme consistant à bouffer du Français non étiqueté (cannibalisme qui ne répugnait pas à la précédente Garde des Sceaux).      

   J’ai déjà dit le peu d’estime que m’inspirait Fillon; mais enfin, la faute de l’un excuse-t-elle et justifie t-elle les turpitudes des autres ? Fillon est un « bouc-émissaire » qui paye sa « rivalité mimétique »; plus concrètement, il paye le caprice psychologique d’une femme qui s’ennuyait au foyer et se croyait dévalorisée dans le regard de ses enfants; bref, une tradition bien bourgeoise… Mais au-delà de cette interprétation légèrement misogyne, j’en conviens (ma contribution à la « journée de la femme »), c’est le vote des Français qui est bafoué, du moins trompé une fois de plus, par un candidat qu’ils croyaient honnête; vilain petit cachottier ! Cette affaire redonne donc aux autres candidats, ceux de gauche, une innocence qu’ils pensaient impossible à rejouer; en cela ils sont bien aidés par le système médiatico-judiciaire de l’hypocrisie et de la tartufferie; on entend même des voix dévotes s’élever; des voix, des votes ! Le système de « contrôle de l’opinion publique » profite aussi et surtout du caractère fragmenté des élections, deux tours de primaires, deux tours de présidentielle et deux tours de législative, qui « morcellent » la notion et la pratique de la « souveraineté populaire »; en somme, on fait tourner le peuple en bourrique ! et il se retrouve comme l’âne de Buridan. Lors des référendums, en revanche, comme on l’a vu, le vote peut s’opposer en un seul coup aux « prescriptions » des médias, et la justice est inopérante; mais alors, journalistes et experts parlent de « démagogie » et de « populisme ».    

   J’en arrive aussi à voir cette élection comme un test de santé; d’une part, nous sont proposés les habituels remèdes, les habituelles boîtes de comprimés, de plus en plus de petites gélules colorées, et de moins en moins de suppositoires qui évoquent trop clairement une image politiquement négative; seule nouveauté, mais encore très contestée par certains médecins, le cannabis pourra être vendu légalement si nous votons pour  le docteur Hamon. D’autre part on nous met en garde contre la gabegie de cette consommation; les médecins alternatifs, le docteur Mélenchon notamment, s’en prennent au capitalisme pharmaceutique et dénoncent les inégalités de traitement selon les revenus des clients; quant au docteur Le Pen, il préconise une réorganisation du système de santé qui ne couvrira plus les soins des immigrés et des sans-papiers qui ne cotisent pas.

   Tout cela reste encore à préciser et à mettre en oeuvre; j’attends notamment de voir les véritables propositions de culture physique et sportive des différents candidats; le frêle docteur Macron ne m’inspire guère confiance; le docteur Mélenchon a le regard un peu vitreux, et je doute fort de la qualité de son haleine, que la télévision évidemment ne permet pas d’apprécier. En vérité, les médias sont très superficiels et ne nous font pas bien « sentir » les vraies personnalités de ces candidats; or, en cette période d’ultra-communication connectée, nous avons besoin de retrouver un certain flair; une certaine appréhension sensorielle des forces en présence; il nous faut tâter un peu la marchandise, comme le font encore les paysans sur les marchés. Le docteur Macron, fanatique de l’informatisation, est de tous les candidats celui qui veut le plus « déréaliser » et désensibiliser le pays; et lui-même sera sans doute une sorte de « e-président » pour une république 2.0.  

   Il est évident que je serai favorable à un programme et un candidat pour lesquels j’aurai des affinités, électives ! Ne soyons donc pas trop abstraits; pas trop chimériques; j’attends par exemple des propositions simples, modestes et immédiatement applicables; bien sûr dans le domaine scolaire, qui me concerne, mais aussi dans le domaine de la santé et de la culture physique et sportive; j’y tiens. Il me suffit d’aller chaque semaine dans le supermarché de mon coin pour constater que les Français n’ont pas bonne mine. Et en plus ils ne sentent pas toujours la rose. Les causes ? Manque d’air frais, manque d’exercices, mauvaise alimentation, alcoolisme, tabagisme, etc. Manque d’argent ? Oui, mais pas seulement. Un certain irrespect social aussi (« j’m'en fous ! », « j’fais c’que j’veux ! »), favorisé par la propagande libérale-libertaire des médias; avec la complicité silencieuse ou explicite des autorités publiques; et je songe ici au cannabis que veut légaliser (et taxer) le docteur Hamon; néfaste produit qui dégage une bien vilaine odeur, comme je peux m’en rendre compte par la consommation régulière qu’en fait mon voisin de pallier ! Je suis obligé une fois par semaine de passer un produit désodorisant « Fraîcheur » dans le couloir ! 

   Enfin, puisqu’il ne faut pas se limiter à la vie quotidienne, bien que je conseille aux électeurs de partir d’elle pour faire leur choix,  j’attends une réforme complète du système politique; et je voterai pour qui proposera un nouveau mode de suffrage et de consultation du peuple; je suis favorable, là comme ailleurs, à la simplification: un seul tour de législatives et désignation ensuite d’un gouvernement restreint (10 ministères) et d’un chef ; il faut dégraisser l’Etat obèse ! En finir avec les petits-fours et les réceptions ! Il faut aussi promouvoir des élus ayant une réelle expérience de la vie sociale et économique; et donc « dégager » les apparatchiks, tel le docteur Mélenchon, idéologue du « dégagisme »; il faut supprimer l’Ena et Science-pipo; revaloriser l’enseignement des lettres et des sciences humaines, et bien sûr revoir le fonctionnement des médias et de la justice. 

  Il n’en sera rien, hélas, puisque les Français, comme mes collègues, vont continuer à se laisser embobiner par les marchands du temple ! avec leurs remèdes habituels dans de nouvelles boîtes ! Le résultat est couru d’avance: une France toujours plus sale, toujours plus moche et toujours plus conne ! Des poubelles éventrées, des odeurs de graisse et de cannabis, des rues sombres et coupe-gorge, et des pauvres gens calfeutrés chez eux à regarder la télé.

   Mais à part ça, tout va bien, puisque la justice fait son travail !                      

Souvenirs d’enfance au village

 

Le village de mon enfance et de mon adolescence n’a pas connu l’essor touristique de Cadenet, ni la floraison des activités associatives gauchistes; c’est un village sans attrait paysager, où le soleil n’est jamais bien fort, où les aléas du ciel inspirent peut-être méfiance et prudence aux habitants. Mais si j’en crois Le Goff, les gens du Sud sont également très réservés et peu enclins à « l’ouverture aux autres » tant vantée par les bobos parisiens (qui ne la pratiquent guère !). Au Midi comme à l’Ouest, en Provence comme en Bretagne, l’amitié des autochtones ne se donne pas facilement; il faut la conquérir, et toute conquête n’est jamais acquise; le « vivre ensemble » est une affaire bien plus compliquée que ce qu’en croient les petits ravis de la crèche du républicanisme citoyen ! – Déjà, vivre à deux…  

C’est par la petite école, privée, mixte, catholique, que je suis entré dans la « communauté villageoise »; les rapports de mes parents au village ont été d’abord difficiles, car ils venaient d’une autre région (bien qu’ils fussent nés ou eussent grandi au village); mon père fut en butte, je crois, à une certaine hostilité de la part d’une sorte de petite « oligarchie » locale, qui voyait d’un mauvais oeil ce paysan entreprenant de 40 ans (qui reprenait l’exploitation de son père). La rigueur voire la dureté de nos conditions de vie, je parle de ma famille, déclenchaient certaines remarques malveillantes au coeur du village où régnait une plus confortable douceur de vivre. Je pus me rendre compte en effet en allant jouer chez des copains qu’ils étaient mieux installés que moi, qu’ils avaient leur propre chambre, et bénéficiaient d’une hygiène de vie que je n’avais pas. L’entente avec le curé et les nouveaux instituteurs de CM1-CM2 ne fut pas non plus très bonne; mon père ne voulait pas m’inscrire à une « classe verte » de quinze jours dans les Alpes; or ce refus risquait d’entraîner l’annulation totale du projet; il dut céder. Cette histoire ne me fut révélée qu’il y a une vingtaine d’années par mon ancien instituteur, qui avait gardé le silence sur l’opposition de mon père; j’en fus très ému. Je garde de très bons souvenirs des années 1970, je travaillais bien à l’école, j’aimais lire, et même écrire, j’allais à la messe tous les dimanches avec mon vélo, et je jouais au foot dans le club du village; j’étais un enfant très doux et très souriant, je plaisais beaucoup aux grands-mères.

Le séjour de classe verte à Bourg-Saint-Maurice dans les Alpes (juin 1978) fut un très grand moment de découverte et de camaraderie; nous en reparlons encore aujourd’hui entre copains, avec un peu de tristesse et de tendresse, car l’un d’entre nous a disparu à l’âge de 22 ans. Nous étions trois garçons alors à « aimer » la même fille, qui avait du reste une apparence « garçonne »; je crois qu’elle en « aimait » un des trois, mais je suis sûr que ce ne fut pas moi; mes jeux de mots l’exaspéraient, je l’entends encore ricaner. Elle habite toujours au village, célibataire, comme moi, et on ne l’a jamais vue avec « quelqu’un » ni avec « quelqu’une » (longtemps ce fut mon hypothèse !). « Allez, vous feriez un beau couple de retraités ! » me dit parfois un de mes copains. Sans doute pas, car l’humour en vieillissant ne s’arrange pas.

L’autre facteur de camaraderie villageoise fut bien sûr le foot; j’y ai joué de 11 à 18 ans; pour bien jouer, avec entrain et discipline, il faut une bonne entente entre les joueurs et avec l’entraîneur; je me souviens de très bons matchs, malgré les pelouses en mauvais état et les conditions climatiques difficiles; mais à partir de 15, 16 ans, certains comportements changent, la sexualité entre en ligne de compte et perturbe l’harmonie du jeu; on s’étonne en se moquant d’un copain qui n’a pas de « jus » sur le terrain: « alors ? qu’est-ce que t’as foutu cette nuit ? » Réunir l’équipe n’est pas toujours facile, certains joueurs ne peuvent pas venir aux entraînements (ceux qui sont internes dans des lycées éloignés). La dispersion s’aggrave avec les 17-18 ans; je dus moi-même interrompre le foot pour mieux préparer le bac; puis, voyant le jeu se durcir, et mon « intégrité physique » menacée, d’autant plus que j’étais un bon dribbleur, je décidai de me retirer du club au moment où je devais aussi quitter le village pour aller à l’université.

Si je limite l’enfance à 15 ans, elle fut aussi marquée par l’obligation d’aller à la messe; Le Goff consacre un chapitre à l’évolution de la pratique religieuse à Cadenet, village pourtant anti-clérical de gauche; dans le mien, ni anti-clérical ni de gauche, on retrouve pourtant les mêmes attitudes; beaucoup de « simagrées » comme disait mon père, désignant par là les « grenouilles de bénitier », et la petite oligarchie villageoise toujours proche du curé; je me souviens surtout de l’éclairage de l’église, très intense dans les grandes occasions, mais beaucoup plus terne et austère la plupart du temps; qui plus est, l’église était froide à cause de l’humidité du béton et du ciment au sol. Je crois que je regardais plus que je n’écoutais; mais « l’oeil écoute » comme dirait Claudel. Je regardais souvent le grand vitrail latéral qui représentait un prêtre poignardé par des protestants lors des guerres de religion; à l’arrière-plan l’église était en flammes; en fixant longuement la scène, on pouvait voir les flammes trembler, et le poignard s’enfoncer plus profond. Mais si je tournais le regard de l’autre côté, vers l’assistance et les bancs du centre, parfois s’y trouvait une jeune fille que j’appréciais, dont le profil pouvait présenter un petit intérêt esthétique; le recueillement de la messe est l’occasion d’exagérer certaines idées.

Au-delà de 15 ans, le bar ou le « café des sports » tend à remplacer la fréquentation de l’église; s’y produisent d’autres comportements, d’autres réflexions; je ne garde pas de très bons souvenirs de ce lieu dit de sociabilité; très vite je compris que ma conversation n’y était pas vraiment adaptée; si j’ai un petit talent pour les jeux de mots, je n’ai pas le sens de la répartie et de la réplique; les jeux, billard, flipper, baby-foot, ne m’ont jamais intéressé non plus; je m’y suis essayé, mais sans élan et comme persuadé instinctivement que ce n’était pas mon style. Après 15 ans la recherche du style est parsemée de tentatives et d’hypothèses. On passe beaucoup de temps quand même à chercher ce qu’on a sans doute déjà trouvé auparavant mais sans le savoir. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » lit-on dans les Evangiles. Eh oui.

Le village a bien changé depuis trente ans; des lotissements ont été construits, mais le bourg en lui-même s’est vidé, le garagiste est parti, la plupart des bars ont disparu; plus d’épicerie non plus, mais un salon d’esthétique, « Belle et essentielle », juste en face l’église; la question du Salut compte désormais moins que celle de l’épilation. La traditionnelle « fête des poneys » qui marquait la fin des grandes vacances a également disparu; le terrain de courses est aujourd’hui traversé par la nouvelle ligne TGV. Le village participe au Téléthon et encourage la préservation de l’environnement en n’utilisant pas de pesticides pour ses espaces fleuris. Une nouvelle école, publique, a été construite; mes copains, et leurs femmes, contestent toutefois la politique de madame le maire, qui dépense trop d’argent selon eux; la commune est très endettée.

Y passerai-je ma retraite ? Oui, j’aimerais bien me rapprocher de mes copains d’enfance, mais le village ne m’attire pas; je le trouve sans charme aucun, et comme cicatrisé de partout; j’aurais peur d’y voir les blessures du passé.                                                          

La fin du village

 

    Je lis d’une traite le livre de Jean-Pierre Le Goff, La fin du village (1); je m’en veux un peu d’abord de ne pas en avoir entendu parler au moment de sa première publication en 2012. Cela fait cinq ans et au rythme où vont (se dégradent !) les choses, c’est déjà une petite éternité ! Le livre a été salué et récompensé dans le Midi de la France; beaucoup moins au Nord. Jean-Pierre Le Goff, d’origine bretonne (ça alors !) et ayant vécu en Normandie (comme beaucoup de Bretons), a passé ses vacances dans le Luberon à partir des années 1980. Son livre retrace l’évolution du village de Cadenet, situé entre Avignon et Aix.

(1): Jean-Pierre Le Goff, La fin du village, Folio-Gallimard, 2017, 771 pages.

Jean-Pierre Le Goff est un sociologue aujourd’hui en retraite (68 ans), qui a exercé différentes activités « de terrain » avant de publier des essais fort critiques sur l’héritage de Mai 68, sur la Gauche (à l’agonie), sur le « malaise dans la démocratie »; il a également établi une comparaison entre l’idéologie managériale des entreprises et le réformisme pédagogique de l’Education (voir son livre « La barbarie douce », sous-titré: « la modernisation aveugle des entreprises et de l’école ».) – Bref, il s’est acquis une réputation de sociologue dissident, qui se démarque des habituels discours bien pensants des gauchistes subventionnés, des apparatchiks et des pédagos de l’Education. Dissidence toute relative cela dit, qui, à la manière de celle de Michel Onfray, lui permet quand même de passer dans les médias grand public (2).

(2): France-inter, émission de Jean Lebrun du 24 février 2017. Signalons aussi le documentaire télé de Michel Delais, tiré du livre, et diffusé en 2015. Accessible sur youtube en tapant « la fin du village ». 

Le regard critique de l’auteur se retrouve un peu, même dissimulé par le style « neutre » et « objectif » de l’enquêteur de terrain qu’il a été auprès des habitants de Cadenet. Regard critique où je vois même surtout le pessimisme, et peut-être l’inquiétude, d’un homme aujourd’hui « ancien » (et sage ?) qui a constaté la terrible évolution du village, qui justifie amplement le titre choisi pour le livre. Bien sûr, des avis contraires se sont exprimés, et nul doute que les gauchistes associatifs et éducateurs sociaux, les saltimbanques artistes plasticiens, fumeurs de joints et joueurs de djembé, à un degré moindre les « managers » et les « gestionnaires », voire les « féministes » et les droits-de-l’hommiste anti-racistes, se soient sentis égratignés par un livre qu’ils n’auront eu aucune peine, en ne le lisant pas, à taxer de passéisme et de crypto-fascisme !

Oui, Jean-Pierre Le Goff a bien du mal à réprimer que « c’était mieux avant ! » – Je le comprends. On a tous, passé la quarantaine (personnellement j’entre bientôt dans la cinquantaine !), la nostalgie voire la mélancolie d’une France aujourd’hui disparue. Cette « France moisie » ainsi que l’appellent les connards et les connasses d’aujourd’hui, était une France de villages très actifs, de petites villes très commerçantes, et de grandes villes fort bureaucratiques mais appréciées pour leurs hôpitaux et leurs universités. J’ai un peu connu cette France-là, mais déjà elle s’éteignait en entrant dans le tunnel du mondialisme étatique, dont elle n’est évidemment pas sortie aujourd’hui. C’est un tunnel kafkaïen, sans fin et sans direction. « Ou es-Kon va et Keskon fait ? » comme le dit un supporter de l’OM bien connu des médias. C’est en effet le système des K, comme à l’époque de l’empire d’Autriche-Hongrie (la Kakanie) où vivait le jeune Kafka. Mais revenons à Ka… à Cadenet.

Autrefois village de paysans et de vanniers, rustique, frugal et provençal, Cadenet atteint aujourd’hui près de 4500 habitants; il est devenu un espace « péri-urbain » ou « rurbain », dans la zone  d’activité et de commerce d’Avignon et d’Aix, au coeur d’un important « réseau » d’échanges et de communication (autoroutes, TGV, aéroports). Jean-Pierre Le Goff dresse le tableau de ce « nouveau monde »: fonctionnaires, employés, retraités, touristes, commerçants intermittents et nouveaux entrepreneurs; la culture villageoise ancestrale a disparu, « les hommes à casquette » ont laissé la place aux tee-shirts (ou « ticheurtes » comme l’écrit Le Goff) et aux petites jupes, voire aux foulards musulmans… Une autre « culture » s’est développée, celle des associations subventionnées, une cinquantaine ! qui proposent toutes sortes d’activités, sportives, musicales, ludiques, corporelles, artistiques, informatiques, etc. Cette « culture » tend à se « formaliser », de plus en plus soucieuse de ses projets et de ses finalités, à l’instar de la pédagogie de l’Education nationale; Jean-Pierre Le Goff s’amuse un peu de l’obsession « citoyenne » de ces activités et de cette culture associative et scolaire. Les « anciens », notamment les Anciens Combattants de l’Algérie, déplorent, eux, qu’on ne les invite pas et que les cérémonies du Souvenir se vident; les enseignantes du collège voient en nous des beaufs, des fachos et des racistes, déclare l’un d’eux. Autre fracture, qui marginalise les « anciens », entre d’un côté les « écolos » désormais majoritaires, les bureaucrates tatillons du Parc naturel du Luberon, et d’un autre côté les derniers chasseurs de la région (environ 200 tout de même). Les libertés d’aller et de venir, de pisser tranquille dans la nature, de « promener » (on ne « se » promène pas ici, on promène !), sont de plus en plus minces. Des règlements et des panneaux partout !   

Au Bar des Boules, que fréquente Le Goff, les langues se délient et les coeurs se lâchent un peu; évidemment, petites consciences sensibles et étriquées s’abstenir ! Mais du reste, les bien pensants et les « cultureux » ne viennent pas ici; la plupart des gens restent chez eux, il y a deux fois plus d’habitants qu’autrefois mais on voit deux fois moins de monde, constatent les derniers « autochtones » ; et d’enchaîner: « nous sommes des « survivants », « une espèce en voie de disparition »,   »seulement nous, on ne nous préserve pas ! », lancent-ils à « Jean-Pierre », qui achève son livre sur ces mots.

Un très bon livre, écrit avec simplicité, mais très riche d’observations, et accessible au plus grand nombre; si je l’ai dévoré, c’est qu’évidemment j’y trouve et retrouve ce que j’ai moi-même un peu vécu dans mon village d’enfance, malgré les différences de « tempérament » politique et religieux entre la Provence « rouge » et la Bretagne cléricale et chouanne, c’est qu’évidemment enfin je partage les observations de Jean-Pierre Le Goff sur la culture associative et scolaire. Les amateurs de la « nouvelle gauche plurielle » et de Terra Nova seront quant à eux consternés (ou réjouis !) par le tableau; auquel ils ne manqueront pas d’ajouter la touche finale du score du Front National, qui a grimpé en flèche, à Cadenet et dans tout le Vaucluse au cours des vingt dernières années. Sur ce point, Le Goff reste assez discret. Discret également sur les clubs sportifs (rugby ? foot ? vélo ?) ou sur les possibles « trafics » (on n’est pas loin de Marseille !). Il se contente dès l’introduction de résumer le sentiment général d’un malaise:  » Une partie des Français sont fatigués, non pas de la modernité, mais du modernisme entendu comme une fuite en avant impliquant des sacrifices et des efforts incessants, qui mène le pays on ne sait où et le défigure d’une manière telle qu’il devient impossible pour eux de s’y retrouver. » (p. 15).

En effet, et l’un des vieux habitants de Cadenet se pose la question des rénovations des bâtiments anciens; jusqu’ici, dit-il, on a encore pu voir des acheteurs qui respectaient le style d’autrefois, les poutres et les grosses pierres; mais demain ? Déjà des villas d’architecture « contemporaine » avec larges baies vitrées sont apparues sur les collines; et regardez les publicités, nous dit cet homme inquiet, on n’y voit plus que ce genre de maison. Mais ce sont là, au demeurant, des questions de riches ! Car dans la moitié des villages français, loin des « grands axes », les maisons tombent en ruines et tous les commerces ferment. On y verra bientôt, on y voit déjà des squatters et punks à chiens, des djihadistes et des antifascistes, des zadistes et des migrants, toute une « déglingue » comme on dit en Provence.

Finalement, Cadenet s’en sort bien !         

 

                                  

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