• Accueil
  • > Archives pour décembre 2016

Archive pour décembre, 2016

Le message de Jésus-Christ

 

Je me fais une certaine idée de Jésus: un homme simple, modeste, cultivé et courageux; simple et modeste comme l’est sa famille, son père qui est un artisan charpentier, et sa mère qui est femme au foyer; à cette époque, les femmes au foyer ont beaucoup de travail; on est peu renseigné sur les frères et soeurs possibles de Jésus; pourquoi le serait-on, du reste, puisque c’est une famille modeste qui vit de façon anonyme ? La culture de Jésus, manuelle auprès de Joseph son père, a sans doute aussi été « intellectuelle »; selon certaines recherches archéologiques, Jésus aurait vécu près d’une ville « nouvelle », qu’il aurait fréquentée à ses heures de temps libre, discutant avec d’autres jeunes gens et sans doute des maîtres et docteurs en philosophie, toujours très proches de la jeunesse comme le voulait la tradition grecque. Jésus a montré très tôt une forte disposition et inclination à l’étude et à la discussion. Il savait lire et écrire, évidemment, sans doute même en grec. On peut imaginer que Marie devait être fière de la sensibilité de son fils, jeune homme élégant et un peu mystérieux qui devait se distinguer de la plupart des types rustiques des environs; peut-être que Joseph y fut moins sensible, inquiet et soucieux de voir son garçon s’éloigner du travail manuel. On imagine les discussions entre le père et la mère: « mais qu’est-ce qu’il va faire ainsi en ville ? ce n’est pas en discutant qu’il fera un bon charpentier ! » –  » il faut avoir confiance en lui, il sait ce qu’il veut, et il fréquente des gens intéressants… » – « Je me méfie de ses fréquentations ! » Etc.

Jésus fut donc un jeune homme cultivé au sens d’une culture qui lui permet de savoir où il va (c’est le sens que défend aussi le philosophe médiéviste Rémi Brague: « la culture est ce qui permet l’orientation dans le monde »). Cette culture de l’au-devant, en somme, et qui va déboucher sur l’au-delà, devait évidemment confronter Jésus aux spécialistes de la tradition hébraïque et du savoir de l’en-arrière; il se peut en revanche que les docteurs en philosophie grecque fussent de meilleurs amis intellectuels de Jésus. Selon Rémi Brague, l’hellénisme aurait surtout heurté les juifs par la nudité des gymnases, « qui rendait la circoncision ridicule »…    

Du courage, enfin et surtout, Jésus en fait preuve à de multiples reprises; d’abord en quittant ses parents, non au sens matériel, mais au sens spirituel; historiens et spécialistes nous disent que l’occupation romaine de l’ancien royaume d’Israël a développé dans une partie de la société juive, notamment la jeunesse, de nombreux courants de « résistance » et de « dissidence »; d’un autre côté, des Juifs collaboraient avec les Romains; s’affrontaient par conséquent différentes conceptions de la politique, « gestion des affaires courantes », selon les uns, « dessein d’une libération » selon les autres; Jésus a fait partie de ce dernier courant, tenant un message de libération mais rejetant les méthodes violentes; car la violence (le terrorisme, dirait-on aujourd’hui) entraîne la répression et fait donc le jeu des autorités d’occupation et de collaboration (« la stratégie de la tension » dirait-on aujourd’hui). Jésus, en désaccord avec les libérateurs radicaux (les zélotes), a donc développé son propre message, moins politique que spirituel, et visant en somme à faire comprendre que la vraie libération doit être celle du coeur, celle des valeurs, et non celle des moyens (de production) et des rapports sociaux entre les personnes; car cette fausse libération est lourde d’une soumission encore plus grande (ce que le communisme montrera largement !).

  Le message de Jésus est inspiré, me semble -t-il, de la tradition philosophique grecque et de ses vastes conceptions du monde et de la nature, où l’homme n’est pas le maître tout puissant. C’est donc un message d’humilité, mais point d’humiliation, un pacte de confiance avec un Dieu de pardon et de salut; ce Dieu de Jésus s’inspire bien sûr du Dieu de Moïse et d’Abraham, mais il s’en distingue aussi par ses dons de clémence et de bienveillance; c’est un Dieu plus « libéral » et plus « souple », en somme, avec la contrepartie d’un homme livré davantage à lui-même. Cette nouvelle « dynamique » spirituelle sera difficile à enclencher, et une fois enclenchée, difficile à freiner, car les hommes et les femmes de la société juive (et romaine) de cette époque sont à la fois inquiets et exaltés, prompts à la crainte comme à l’enthousiasme. Jésus, lui, se rattache plutôt à la culture philosophique des Grecs, où l’homme doit modérer ses ardeurs s’il ne veut pas succomber à ses terreurs. Certes, on peut dire que le message chrétien a tenté ensuite d’exorciser les forces démoniaques et de purifier le monde de leurs manifestations insaisissables (1); mais il faut aussitôt ajouter, comme le fait Joseph Ratzinger (Benoît XVI), que ce message doit s’exercer avec raison et par la raison contre la « théorie du chaos » et les forces obscures, innommables, qui désorganisent les esprits et les moeurs. 

(1): J. Ratzinger, Jésus de Nazareth, 2007, Champs-essais, 2008, pp. 197-199

Je vois Jésus comme un homme raisonnable et courageux, mais entouré de fanatiques un peu lâches et de doctrinaires hypocrites; son message ne prétend pas défier ou contester les autorités, ni politiques ni religieuses; il recommande l’obéissance et le respect; la dimension la plus audacieuse, à son époque et aujourd’hui encore, de ce message, et qui entraînera la condamnation de Jésus, c’est bien sûr la nécessité d’une justice sociale et d’un éventuel partage des richesses; car Jésus comprend bien que les inégalités sont une cause et une manifestation de la sérénité parfois arrogante des uns et de l’amertume souvent angoissée des autres; on connait tous les passages des Evangiles où il fustige les riches et les marchands du Temple; mais il se peut, aussi, que ce « message » ait été accentué ou déformé par des disciples trop zélés (et trop zélotes !) sur le plan « social », quand le propos de Jésus visait avant tout les coeurs et les moeurs. Plutôt que message, on pourrait parler d’un « verbe christique », souvent mystérieux, essentiellement parabolique, et mal compris de ceux qui veulent diviser hâtivement l’humanité en deux, les riches/pauvres, les bons/méchants, les naïfs/rusés, etc. La parabole du « fils prodigue » nous montre un père qui pardonne et qui incite à ne pas juger à la va-vite; par ailleurs, la « prodigalité » peut être considérée de deux façons: oui, le fils a gaspillé l’argent qui lui a été donné, et il a perdu son temps en « loisirs », mais il a aussi fait preuve de générosité et de désintéressement, et probablement a -t-il été floué, grugé, trompé; voilà ce que son père a compris, et cette compréhension est la bonne car elle se démarque du jugement moral a priori. Le « message » de Jésus n’est donc pas « moralisateur » ni « bien pensant » à la petite semaine, en somme un viatique normatif pour la masse, un catalogue d’opinions toutes faites; il ressemble davantage à un « enseignement », et comme tel rencontre bien des difficultés: Jésus a deviné, auprès de ses disciples, que sa mission est ingrate et ne sera pas comprise (« ce que j’ai à vous dire, vous ne pouvez le comprendre »): ses disciples s’endorment alors qu’il faudrait veiller, Judas le trahit pour quelque argent, et Pierre le renie…

La parole de Jésus-Christ est devenue inaccessible aux individus modernes, qui ne lisent plus, mais font du bruit et frappent dans leurs mains. Du coup, les spécialistes et les autorités en « christologie » (J. Ratzinger par exemple) ont beau jeu de deviser tranquillement, et de rivaliser en érudition monotone, pour un résultat toujours plus spéculatif, plongé dans une ambiance de cabinet médical (d’où le succès thérapeutique que rencontre encore le message du Christ sur certains individus névrosés, d’où aussi sa valeur psychanalytique possible, bien que sur ce plan la concurrence des autres écoles lui soit encore très défavorable). Pour ma part, très infime, je m’en tiens à l’idée d’un message christique d’inspiration grecque, c’est à dire en faveur d’une humilité humaine sans humiliation; pour sa part, plus célèbre et reconnue que la mienne, J. Ratzinger tire le Nouveau Testament du côté de l’Ancien, ce qui est une manière d’épaissir le mystère du message de Jésus; l’Eglise romaine, on le sait, n’a pas sa pareille pour brouiller les pistes. Et le résultat, c’est d’avoir égaré bien des esprits et bien des âmes. Mgr. Ratzinger le reconnait lui-même au début de son livre:  » De tout temps l’homme s’est interrogé pour savoir d’où il venait, mais plus encore que l’obscurité de ses origines, c’est sans doute l’opacité de son avenir qui l’a inquiété. »                                                                               

Mise à jour

 

Se mettre à jour peut signifier plusieurs choses: s’organiser, se tenir informé, lire ses mails, corriger ses copies… On a récemment découvert au lycée l’acronyme de la Mise A Jour, MAJ, porté sur un document par un collègue plus acronymique que les autres; la MAJ a d’abord suscité des hypothèses drolatiques, « Mouvement des Agriculteurs du Jura », « Mouvement Anti-Juppé », puis des bouffonneries, « Mamie Aime les Jarretelles », « Mon Amant a Joui », et deux ou trois autres du même acabit. Le sexe virtuel affleure toujours très vite dans le petit monde de l’enseignement, où précisément le verbe professoral ne se fait pas chair, et ne se fait même plus en chaire; où il ne vaut pas cher non plus.

Sur ma radio préférée, sans publicité, j’entends un chroniqueur parler de la « mise à jour oligarchique », à savoir l’élection de Trump et bientôt le remplacement de Merkel et le nouveau président de la France… Ce chroniqueur semble vouloir expliquer la politique et la géopolitique par les rivalités et les rapports de force qui s’exercent au sein des oligarchies; selon lui, Trump aurait bénéficié de l’appui d’une certaine oligarchie, plutôt sécuritaire et militaire, tandis que Clinton était nettement soutenue par l’oligarchie financière et médiatique. Le choix des « peuples » est donc toujours très limité; il ressemble au choix que chacun d’entre nous peut avoir à propos des assurances auto ou des mutuelles de santé; Fillon, poursuit le chroniqueur, c’est le candidat AXA, groupe d’assurances et de placements, et comme tel il est le représentant d’une certaine oligarchie qui aspire sans doute à prendre les places qu’occupe une autre oligarchie depuis cinq ans. Tout cela n’est finalement pas très différent de l’époque de Louis XIV et de Louis XV !

Je dis cela en passant, vite fait inspiré par le livre très court que je viens de lire, « La grandeur, Saint-Simon » (1). J’ai beaucoup lu Saint-Simon dans les années 1990; c’est un auteur encore méconnu, quasiment jamais cité dans les études générales; son propos et son style repoussent la plupart des « intellectuels »; « bah, c’est un aristocrate très hautain… » disent-ils; ses Mémoires (8 volumes en Pléiade) demandent un effort de lecture hors de portée aujourd’hui des agrégés d’histoire ou de littérature; les historiens actuels s’en servent à peine, uniquement pour y apprécier le fonctionnement de la Cour (2) et à la rigueur y prélever quelques idées politiques dorénavant qualifiées de « réactionnaires ». Le petit livre que je viens de lire met en lumière deux principales qualités des Mémoires et de leur auteur: le style, en effet, non pas guindé ou pétrifié, mais d’une « liberté » et d’une invention prodigieuses, je cite:  » C’est une langue foncièrement libérée des régents de collège, humorale, cravachée, pétulante, gonflée d’excès rageurs, boursouflée d’hyperboles, de métaphores farouches, d’incidentes à rallonges, dont le déferlement catapulte des adjectifs énormes dans des rafales de verbes qui se bousculent avec l’énergie d’une épopée sauvage » (p. 209). La deuxième qualité, plus discutée, notamment par ceux qui n’ont lu que des petits morceaux des Mémoires, dûment sélectionnés, relève de la notion de « grandeur », telle que l’entend Saint-Simon et telle que l’a comprise Jean Michel Delacomptée. A l’opposé de Voltaire, qui dans son « Essai sur l’histoire du Siècle de Louis XIV« (1732)  dresse le tableau d’un grand règne, Saint-Simon, lui, ayant appris et sans doute lu l’ouvrage du jeune « philosophe » ambitieux et dévoré de vanité, met à plat ce soi disant grand règne dont il examine les taches; la vraie grandeur politique n’est pas de paraître grand et de le croire pour soi, ce qu’a été le règne de Louis XIV (3), mais de faire oeuvre de bon gouvernement en s’appuyant sur les forces réelles du royaume (l’aristocratie de haut niveau et de vieille extraction !) et non sur les forces parvenues (la bourgeoisie !) et les imposteurs (les bâtards !); tel est en gros le propos politique de Saint-Simon, qui lui fait mettre Louis XIII bien au-dessus de Louis XIV. Le « projet » mémorialiste du « petit duc », longtemps tenu en réserve par pudeur* et par mille autres activités, jaillit donc de sa source vers 1739-1740, c’est à dire dans la soixante-cinquième année d’un homme qui a vu couler assez d’eau sous les ponts pour jeter son encre sur le papier.

(1): Jean-Michel Delacomptée, Gallimard, 2011, Folio, 2016, 220 pages.

(2): E. Le Roy Ladurie, qui n’est plus guère actuel, a écrit l’essentiel sur le sujet. 

(3): L’idée d’un règne-spectacle et d’un monarque absolu en apparence mais point dans la réalité de l’Etat est depuis quelque temps en faveur chez les historiens spécialistes, tel Joël Cornette.

*: « Il faudrait donc qu’un écrivain eût perdu le sens pour laisser soupçonner seulement qu’il écrit. » – Saint-Simon, S’il est permis d’écrire l’histoire.

Voilà donc pour la mise à jour historique et littéraire. Quelques mots à présent sur Noel (autrefois on ne mettait pas de ¨ sur le e). Le fossé me semble profond et terrible entre le « divin enfant » et les affreux petits morveux gavés de cadeaux qu’on peut voir et entendre dans les magasins. Ce sont mes futurs élèves. Je vais à la messe de mon quartier en quête d’innocence. Petite église en béton construite dans les années 1950 et décorée depuis quelques semaines par une grande peinture murale qui représente une sainte locale et ses parents. La messe est décevante, les micros ne marchent pas, le curé est très mauvais*, l’assistance se met à frapper dans les mains; il faut faire du bruit pour trahir parfaitement le vrai message du Christ**. Le credo selon le concile de Nicée, avec son fameux « Dieu engendré par Dieu et non créé », me paraît bien ambigu, encore une formule « oecuménique » et conciliante qui sème la confusion. Mais qui écoute encore ? Les chants sont épouvantablement pauvres; on a supprimé le « Jouez hautbois, résonnez trompettes » du Divin Enfant, remplacé par « jour de fête aujourd’hui sur terre »; et là-dessus les gens se mettent à applaudir. Mon Dieu ! « Pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font ». J’en conclus qu’une messe sans un curé valable, qui connait son sujet, et sans une vraie chorale, ne mérite pas qu’on s’y déplace. Arte diffuse le soir du 24 une énième émission sur la construction des cathédrales; une manière en somme de parler du « contenant » et de ne pas parler du « contenu » ! Mais de la part d’une chaîne de télé dirigée par des Juifs et des Protestants, on ne sera pas surpris. De toute façon les catholiques n’ont que ce qu’ils méritent. Et voilà pour la mise à jour religieuse.

*: dans son homélie, il se félicite des croyants qui se mettent en mouvement et qui bougent, en une sorte de « jogging de Noël »…

**: ce point sera développé dans la chronique suivante                                                 

Du Moyen Age

 

Je profite des vacances pour lire un peu plus et sans doute un peu mieux; un regret pédagogique, d’avoir très faiblement parlé du Moyen Age à mes élèves de seconde, m’a porté à rouvrir l’excellente synthèse de Jérôme Baschet, La civilisation féodale, parue en 2006. Il me semble en avoir rendu compte sur ce blog (saison 1). Le Moyen Age, longtemps discrédité par la république laïque, remis un peu en valeur et en « perspective » (comme disent les intellectuels bien pensants) depuis les années 1980 et les succès de librairie de Georges Duby et de Jacques Le Goff (sans parler du Nom de la Rose de Umberto Eco, largement inspiré des travaux du précédent), reste encore enseigné d’une manière fort anachronique par bien des professeurs de collège et de lycée; ces derniers, comme je peux en juger autour de moi, continuent de distiller une interprétation très anti-cléricale de la « civilisation féodale », en insistant par exemple sur la répression des hérésies et les expulsions des Juifs. Ma collègue adepte de « Game of thrones » s’imagine un Moyen Age de luttes dynastiques incestueuses et sanguinaires; seule une Aliénor d’Aquitaine, épouse royale distinguée et raffinée, dans un monde de brutes, trouve grâce à ses yeux et lui entrouvre une autre idée de la culture médiévale; elle n’est pas non plus insensible aux fidélités et aux « solidarités » (villageoises, corporatives) de la « civilisation féodale »; mais sur le rôle de l’Eglise, son parti-pris anti-clérical sans doute formé dans sa jeunesse reste intangible et ne lui permet donc pas de comprendre les « structures fondamentales » du Moyen Age telles que Jérôme Baschet les expose et les explique, c’est à dire entièrement édifiées et façonnées par l’Eglise (ce terme désigne alors les clercs qui participent à cette construction). Comprendre les structures signifie aussi et surtout que l’on comprenne les mentalités et les « modes de vie »; sinon, il est toujours très tentant de prétendre que les structures sont des méthodes de domination idéologique, contre lesquelles le « peuple » se soulève ou se « rebelle » de temps à autre. En vérité, les hérétiques, puisqu’il s’agit d’eux, ne représentent jamais que de toutes petites minorités marginales, souvent très instruites, qui répugnent aux mentalités générales et à ceux, les clercs, qui s’en accommodent tout en affirmant vouloir les amender ou les réformer. Le livre de Baschet montre très bien le double mouvement d’une Eglise à la fois réformatrice (Réforme grégorienne de la deuxième moitié du XIe siècle) et conservatrice, soucieuse d’échanges, matériels et spirituels, mais aussi d’accumulation. A la différence du capitalisme, qui utilise les échanges et le libre-échange afin d’augmenter ses profits, l’Eglise consacre ses biens, qui sont immenses et localisés, à une logique de communion universelle. On peut sourire ou ironiser, ne voyant dans tout cela qu’une « vaste blague », comme diraient Bouvard et Pécuchet, mais le sérieux voire la gravité des questions théologiques et liturgiques étaient en bonne partie motivés par des durées de vie très courtes et des conditions de vie très rudes; en somme, la virilité morale du Moyen Age ne prêtait pas à juger légèrement de la Mort.

J’ai quand même réussi à faire comprendre à mes petites élèves (c’est une classe de 26 filles et de trois garçons) que l’imaginaire des hommes et des femmes du Moyen Age, c’est à dire l’ensemble des images qui conditionnent leur conscience et leurs sentiments, que cet imaginaire, donc, est absolument chrétien et se rattache toujours à des lieux de culte et à des moments liturgiques; Jérôme Baschet parle d’une « image-objet » efficace, formatrice et « collectiviste », tandis qu’aujourd’hui nous sommes envahis ou assaillis d’images-écrans non maîtrisées et non symbolisées, qui individualisent ou atomisent les regards; même si le Moyen Age connaît à partir du XIe une « dynamique » des images qui peu à peu va « subjectiviser » le regard (le tableau va représenter via la perspective le regard du peintre sur le monde et une forme d’émancipation de la vue), il n’est pas question d’en déduire une quelconque revendication « indépendantiste » des artistes à l’égard des sujets bibliques représentés et encore moins à l’encontre d’une conception « universaliste » de l’Eglise; hélas, beaucoup de petits commentateurs de la Renaissance, la quasi totalité des professeurs de lycée par exemple, considèrent la peinture d’alors comme une « humanisation » et un « humanisme » des représentations chrétiennes et cléricales, qui en l’occurrence deviendraient plus sensibles, plus douces et … moins chrétiennes ! Pour Jérôme Baschet, au contraire, la Renaissance ne fait que prolonger et améliorer une dynamique imaginaire et visuelle commencée bien avant, et le soi disant humanisme sensible et charnel des peintres s’inscrit dans une conception spirituelle du rôle de l’Eglise et de son pouvoir dans la société. Le « sensible » est au service de l’esprit, et le corps n’est point en état de rébellion contre l’âme, il lui offre au contraire une légitimité plus ferme et plus souple à la fois.

Que le Moyen Age occidental (Russie comprise) soit une période de culture et de valeurs chrétiennes, malgré les incursions musulmanes et le « survivalisme » juif, voilà sans doute ce qui dérange l’Education soi disant nationale; et c’est pourquoi la « civilisation féodale » est si peu et si mal comprise; le cinéma n’a fait qu’aggraver cette méconnaissance; sans même parler des séries actuelles, parfois dérivées de jeux vidéo ultra-violents et implicitement racistes (mais promus par une propagande anti-raciste qui se veut vertueuse en raison des vices qu’elle feint de combattre), les films anciens, tel Les Vikings, rediffusé sur Arte l’autre soir, ont contribué et contribuent encore à une représentation grotesque et ridicule du Moyen Age, avec ses repas orgiaques, ses trahisons et ses luttes de pouvoir, son machisme et son sexisme extravagants, à tel point qu’on peut presque y voir des attitudes homosexuelles implicites; tout cela ne correspond pas avec ce que des historiens comme Jérôme Baschet s’efforcent d’expliquer: c’est à dire le rôle primordial et fondamental de l’Eglise dans les structures politiques et sociales, c’est à dire aussi tout un travail d’apaisement et d’ « articulation des contraires » de la part des clercs. Quand on sait un peu quels « gens » dominent le cinéma et les productions audio-visuelles, on ne sera pas étonné d’une telle mascarade !

J’exagère ? Si peu, en comparaison des trombes de vulgarité méchante et d’hypocrisie culturelle qui s’abattent sur la société française, et même occidentale, depuis des décennies ! Quand on entend et quand on lit, dans les journaux, les médias, ce qu’est aujourd’hui la « pensée » politique et géopolitique de la France, il y a de quoi s’étrangler de honte et de douleur ! Le philosophe médiéviste Rémi Brague rapporte dans son essai Modérément moderne cette anecdote d’un diplomate jugeant un ancien président de la République française: « C’est un salaud… Il ne croit en rien… Sauf à l’Europe ! » Et Rémi Brague de s’interroger sur le « nihilisme » européen: un cauchemar que l’UE tenterait d’exorciser (sic); un effondrement ou une implosion que le philosophe croit pouvoir comprendre par un « retour au Moyen Age », cette période de si riches heures créatives et intellectuelles, mises à mal par l’historicité des temps modernes et cette idéologie du « modernisme » déjà fustigée par les penseurs romantiques et classiques du XIXe (de Chateaubriand à Nietzsche en passant par Tocqueville). Brague parle d’une « supercherie » des temps modernes ou post-modernes, mais j’en dirai plus après avoir lu son ouvrage (1).

(1): Rémi Brague, Modérément moderne, 2014, puis Champs-essais, 2016. Du même auteur, signalons: Au Moyen du Moyen Age, Champs, 2008 – Europe, la voie romaine, Critérion, 1992, Folio-essais, 1998. Evidemment, je me doute bien que le médiévisme philosophique de Rémi Brague ne saurait flirter avec le moindre soupçon d’anti-judaïsme ou d’anti-sémitisme !    

                                      

 

Du silence

 

Une fois n’est pas coutume, je parlerai de mon travail et en y mettant un peu de conviction intellectuelle. Avoir encore de la conviction doit permettre de porter un jugement critique sévère sur la situation actuelle de l’enseignement. Celle-ci est très mauvaise dans la plupart des établissements, mais les professeurs mettent la tête dans le sable ou l’ont dans le guidon. Leur métier est largement discrédité dans l’opinion, et à l’heure d’internet et du « streaming » la parole magistrale et la pensée platonicienne sont menacées de dissolution. C’est le drame pédagogique de mon collègue de philo, un autre que celui dont j’ai beaucoup parlé dans mes précédentes chroniques, qui ne parvient plus à tenir ses classes et qui subit à l’occasion les remarques perfides de quelques collègues (dont celle d’arts plastiques).

La situation est mauvaise, dis-je, et pour deux raisons – je laisse de côté les résultats et les statistiques qui masquent la réalité. Première raison, évidente, flagrante: les élèves n’apprennent quasiment plus rien; le niveau s’est effondré en français, en maths, en sciences, mais aussi en langues vivantes, pourtant réputées pour leur « modernité » pédagogique – je laisse de côté les 10 % de « bons collèges et lycées » qui ne reflètent pas l’ensemble de l’espèce et qui ne doivent leur réussite qu’à la qualité de l’environnement familial des élèves. Deuxième raison, plus étouffée, plus hypocrite: les ambiances de classes et de « vie scolaire » se dégradent, beaucoup d’enseignants et de « responsables » ont renoncé à rétablir l’ordre et l’autorité; tout le monde feint de pratiquer le « dialogue », mais c’est un dialogue qui encourage la mauvaise foi, le mensonge, les menaces et les insultes; l’adolescence timide et tâtonnante d’autrefois a laissé la place à une épouvantable vulgarité de langage; et celle-ci s’exprime notamment dans les classes dites « littéraires », comme j’ai pu m’en rendre compte tout récemment. Enfin, ces deux raisons de déclin objectif de l’enseignement français sont à la fois entretenues et masquées par un personnel très massivement gauchiste et qui n’a jamais si bien mérité l’expression « d’idiot utile » du système.

Mais quel système ? Il est d’usage chez les gauchistes de désigner le capitalisme libéral voire sauvage, en tout cas cette « société de consommation » qui dissout et liquéfie les « structures » anthropologiques du « vivre-ensemble » ! Les gauchistes raffolent de cette grande idée d’une résistance « fraternelle » par l’échangisme culturel; les plus fervents d’entre eux et d’entre elles vont même jusqu’à recommander la partouze comme processus d’opposition à la domination du capitalisme bourgeois et de ses valeurs afférentes. Je vois les choses autrement. Le système, c’est l’Etat; et les gauchistes en constituent le personnel majoritaire, surtout dans ses fonctions modestes et modestement rémunérées. Or l’Etat joue parfaitement le jeu et le grand jeu du capitalisme mondialisé; il suffit de parcourir un peu la presse économique pour en avoir un aperçu; partout, ce ne sont que contrats et opérations de production, de commerce et d’investissement signés et menés entre les « acteurs publics », « institutionnels » et « privés ». Les Etats sont devenus des entreprises et les entreprises (les plus grandes) ont des politiques et des stratégies de développement qui n’ont rien à envier à celles des Etats les plus riches et puissants; entre hommes politiques, « grands commis de l’Etat » comme on dit encore en France, et hommes d’affaires, banquiers, managers, les ententes et les rivalités sont incessantes; c’est le même « microcosme », la même « oligarchie » transnationale; on ne compte plus les ministres qui ont « travaillé » à la Goldman-Sachs ou chez Rothschild !

Donc, l’Education soi disant nationale travaille pour l’oligarchie mondialiste; tout le montre, les programmes, les méthodes pédagogiques, la propagande du gauchisme laïciste; en faisant croire aux valeurs de l’Etat et de la République, cette propagande favorise en réalité l’abrutissement de la masse scolaire; un abrutissement qui peut prendre des formes léthargiques ou violentes; les enseignants, depuis plus de trente ans, sont encouragés par leurs supérieurs à développer l’autonomie des élèves, c’est à dire à les encourager dans leur abrutissement, ce que les pédagos les plus abrutis eux-mêmes appellent le savoir sensible, intuitif et créatif des apprenants. Dans cette logique ont été promus des enseignements tels que « arts plastiques », « itinéraires de découvertes », et « travaux personnels encadrés »; les pédagos les mieux notés et les plus avancés s’investissent ainsi dans des « projets interdisciplinaires », des expositions, des jeux de rôles, des pièces de théâtre, la création d’un journal, un séjour à Auschwitz et que sais-je encore… Mon collègue philosophe s’amuse un peu de ce « nomadisme pédagogique », tout en se réclamant (avec ironie peut-être) d’une certaine tradition intellectuelle sédentaire; comme il est encore bien jeune (moins de 40 ans), je ne sais s’il pense ce qu’il dit, et s’il dit ce qu’il pense; la jeunesse est charmeuse et se joue des vérités comme des mensonges. Une chose est sûre, mon jeune collègue possède une vigueur et une habileté rhétoriques susceptibles de pénétrer toutes les situations… C’est le côté cambrioleur de certains philosophes, qui peut séduire un public féminin gauchiste et bourgeois, ainsi que des élèves abrutis par toute une culture audio-visuelle de l’effraction, du vol, de la prédation et de la vampiromanie.

L’abrutissement s’effectue par les médias, notamment les films et les séries du type « Game of Thrones », etc. J’appelle donc abrutissement une certaine culture de la violence (physique et mentale) qui ne permet plus aux abrutis de goûter aux douceurs de la lecture ni aux élans de la grande musique; voilà des années que j’observe ce processus sur bon nombre de mes collègues, surtout féminines. Cet abrutissement peut s’accompagner d’une pratique professionnelle terriblement compassionnelle; après avoir vu des scènes de meurtres rituels dans une série télé, le pédago redouble de bienveillance et d’empathie pour ses élèves. En revanche, le professeur qui aurait écouté Beethoven ou lu Schopenhauer pendant sa soirée, peut-il accepter le lendemain la vulgarité d’opinion et de comportement de quelques-uns de ses élèves ? La douceur d’esprit que donne la beauté artistique rend insupportable la laideur culturelle des gens méchants. Je le redis: il faut exterminer les méchants. Ici, une confidence, un aveu; il me semble avoir observé, compris même, que la fraîcheur esthétique de mes manières et de mon enseignement exaspère, du moins dérange les élèves les plus cons et abrutis de mon lycée. En revanche, entre ceux-ci et certains pédagogues, un dialogue paraît possible, et même « fructueux » comme disent ces derniers.

Les lycées sont devenus bruyants, des espaces de bavardage impénitent; je l’ai dit encore tout récemment à mes petites élèves de seconde, « nous allons lire davantage en classe »; la discipline de l’écoute et du silence est indispensable pour améliorer la qualité de vie du pays; face au péril d’une immigration « wesh wesh » il faut proclamer un glorieux: Chut !                       

                                                       

Du rock

 

    Le rock n’est pas une musique subversive, et ses apparences de rébellion ou de protestation doivent être comprises comme des contributions au système qui les sous-tend; quel système ? L’industrie culturelle, les médias, voire le capitalisme. Pour un sociologue et philosophe communiste comme Clouscard, le rock est le rythme du capitalisme aliénateur et prédateur, une nouvelle colonisation du Blanc sur le jazz et le swing des Noirs. Mon collègue est parti d’Elvis Presley et de son tube That’s all right, en juillet 1954, pour marquer le début « phonographique » du rock, c’est à dire la force de frappe « enregistrée » d’une musique diffusée de façon répétitive par la radio (That’s all right passe 14 fois de suite dans une émission de juillet 54: effet immédiat, la carrière d’Elvis est lancée). Chose assez évidente, mais que mon collègue n’a pas rappelée, ni dans sa conférence, ni dans son livre, le rock fonctionne tout de suite par « tubes » (le mot apparaît sous ce sens en 1958 dans le dictionnaire français), telle une production d’usine vendue au grand public. Le support technique du 45 tours, du Tepaz ou du « mange-disque » et de la radio portable en facilite le commerce.

J’ai bien compris, cependant, que pour mon collègue le rock se distingue très vite de la « pop » et de la « variété ». Celles-ci font danser et font chanter, permettent de draguer et de feindre des attitudes voire des émotions. Le rock, lui, tend plutôt à isoler son jeune auditeur; à l’enfermer dans sa chambre, dans le noir. Tandis que la pop et la variété ne dérangent guère les parents, qui s’y rallient eux-mêmes, le rock les intrigue et les inquiète; il signale manifestement un « problème », un « malaise », une rupture générationnelle de compréhension et d’intelligence. Très vite, les « artistes » de rock vont eux-mêmes jouer et surjouer ce choc ou « clash » de civilisation. Elvis Presley est dépassé; sa gestuelle déhanchée, ses cuirs moulants et sa voix somme toute langoureuse forment un ensemble viril pour midinettes et futures bourgeoises au foyer, mais pas de quoi intéresser l’intellect émotif du jeune homme timide. Mon collègue ne le dit pas nettement, mais on le devine à chaque page en le lisant, le rock est surtout une affaire d’adolescents qui se cherchent et se tâtent (si l’on peut dire), puis de jeunes adultes qui persistent dans leurs investigations émotionnelles et intellectuelles. Qui persistent et signent, c’est le cas de mon collègue.

Le rock des années 60 et 70 tel que je l’ai découvert grâce à mes frangins était le rock des groupes: les Beatles, les Rolling Stones, les Pink Floyd, et à un degré moindre les Beach Boys. J’ai souvenir que la musique des Pink Floyd me faisait peur (j’avais autour de 6 ans) par sa force d’évocation visuelle (un avion en flamme*); mais au demeurant, ce rock de groupe possédait un charme harmonique, et suggérait en somme l’idée d’une entente possible voire épatante entre quatre ou cinq types capables de jouer ensemble, et juste ! A la différence de mon collègue, je ne me posais pas la question: mais comment font-ils pour produire de tels effets sonores ? de tels arrangements ? Et cette question ne m’a pas souvent effleuré l’esprit avant que je ne lise son livre. Sans doute suis-je resté un adepte du rock « chanté », et bien des « rockeurs » m’ont déplu par la médiocrité de leur voix; or, une bonne partie du rock, tel qu’en parle mon collègue, s’est tout de même éloigné du « chant »; ce ne furent plus et ce ne sont plus que couinements, grognements, gémissements, étouffements et étranglements de la voix. Disharmonie et « distorsion », mixage de paroles superposées, enregistrées à l’envers puis à l’endroit (c’est le cas du groupe Radiohead).  

*: le morceau On the run sur l’album Dark side of the moon, 1973

Bien sûr, j’en ai déjà parlé sur ce blog, ma culture rock est tombée sur un… roc, en la personne de Bowie. A l’âge de l’adolescence chercheuse, tâtonnante, timide, j’ai découvert, sinon une réponse, du moins des hypothèses d’émotion et de réflexion grâce au rock chanté de Bowie; mais, à la différence du chanteur des Cure, le plaintif et radoteur Robert Smith, archétype en somme du rockeur ténébreux pour jeunes filles de terminale L, David Bowie dégage une puissance de variations vocales et de rythmes musicaux** qui ne laisse qu’assez peu de place, probablement, à une écoute « empathique » et psychologique de ses chansons***; on est emporté, embarqué, pas le temps de décrypter les codes de la navigation phonographique; de même quand il est « au fond du trou », dans un état physique et mental suicidaire, son chant reste maîtrisé, et la voix d’une clarté profonde, rien ne suggère la plainte, ou la pitié (je pense à l’album Station to Station, de 1976). Bowie, disons-le, n’est pas un artiste « sympa »****, et sa musique se prête mal aux confidences, ni sur l’oreiller ni ailleurs; pour coucher avec une fille, mieux valait à l’époque des années 80 parler d’abord des Cure. Si mon collègue ne s’intéresse pas à Bowie, ce qui peut sembler assez incroyable à propos du rock, c’est que celui-ci, du moins sa musique, ne lui pose pas de véritable question; c’est une musique « bien faite », équilibrée, puissante, pleine de variations et de subtilités, sans doute, mais sans intrigue d’enregistrement, sans mystère « phonographique ». J’ai beau lui avoir dit que la drogue avait pu exercer une influence sur la composition en studio de certains morceaux, l’adjuvant psychotropique n’est pas pour le philosophe un ingrédient décisif du processus musical typiquement rock.

**: je pense au morceau Teenage Wildlife sur l’album Scary Monsters, 1980

***: d’autant plus que celles-ci sont d’une piètre qualité « poétique », et n’ont bien souvent « ni queue ni tête » comme aurait dit mon père

****: du moins jusqu’au milieu des années 1980; sa meilleure période créatrice des années 1970 s’accompagne en effet de frasques et d’interviews très incorrectes politiquement ; d’aucuns vont même juger que le rock et Bowie en particulier sont racialistes voire fascistes ! Le personnage du « Thin white Duke » (le mince duc blanc) de l’album Station to station a pu prêter à cette interprétation…

En lisant son livre, parfois abscons, je me suis amusé à penser que le philosophe lui aussi cherchait à créer des effets, non pas sonores, mais textuels, qui pouvaient répondre par mimétisme et fascination à ses investigations sur les procédés et le processus dissimulés, à peine entrouverts, de la musique rock. Celle-ci ou celui-ci restent d’après moi des produits culturels et médiatiques de faible intensité esthétique et morale, mais toujours surestimés par des publics dupés en tout, en particulier la jeunesse; ces produits, qui plus est, sont aussi des éléments de corruption sociale voire politique. Comme l’a écrit Hermann Hesse: « Quand la musique n’est pas sereine, le peuple grogne et la vie est gâchée. » Et le rock est tout sauf serein.                                                                      

De sortie

 

J’avais promis, j’ai tenu promesse, d’acheter le livre de mon collègue de philo; mieux encore, ou pire, je suis allé l’écouter exposer brièvement son propos. C’est un très gentil collègue, et la gentillesse est désormais mon premier critère d’appréciation des êtres; je vieillis. « Gentil », c’est aussi quand même un sous-entendu. Evidemment, ce n’est pas ainsi qu’on doive parler d’un intellectuel; mon collègue en est un, un vrai, un pur, un forcené. Que fait-il dans un lycée ? Devant des classes de quasi analphabètes ? Sa gentillesse, peut-être, et dans tous les sens du terme, ne lui a pas permis de franchir encore certaines barrières institutionnelles.

Je suis donc allé l’écouter, m’obligeant à sortir de chez moi après 20 heures, ce qui est un exploit relativement à mes habitudes ultra-casanières, sécuritaires et réactionnaires; j’ai croisé dans la nuit froide des visages inquiétants, et aperçu furtivement des scènes de décadence; sexe, alcool, drogue, vulgarité et obscénité. « La France Taubira » comme l’a écrit un ami. En passant par le campus un ancien élève du lycée m’a reconnu; un très mauvais élève de type maghrébin; il était en compagnie d’un autre individu du même type; je me suis un peu étonné que deux « étudiants » fussent encore sur leur lieu de travail à une heure aussi tardive… Mais le campus est-il encore un espace de travail ? L’ancien élève s’est étonné de son côté de ma présence interlope sur une petite allée mal éclairée; était-il sur le point de m’aborder pour me vendre « je ne sais quoi » ? Quelques secondes d’observation réciproque ont suffi à évacuer tout échange; la langue permet chaque jour ce petit miracle de ne pas avoir à parler à des gens à qui nous n’avons rien à dire.

Je suis entré dans un bâtiment de « ressources en sciences humaines », et croyant naïvement être au bon endroit, je me suis adressé à une femme qui descendait un escalier pour lui demander où se trouvait la conférence de mon collègue; très sèche elle m’a répondu qu’elle n’en savait rien et que ce n’était pas son rôle de renseigner les quidams; encore une de ces connasses universitaires subventionnées, favorable aux migrants mais archi-méprisante envers les Français « ploucs » de mon genre; il est vrai que j’avais revêtu une veste fripée qui me donnait une apparence de déclassement social. « Pardon de vous avoir importunée, je vais me débrouiller » ai-je répondu calmement. En passant, j’ai observé et lu quelques affiches placardées, quelques magazines associatifs: des horreurs idéologiques du pire gauchisme qui soit. Comme dirait mon ami, toujours « la France Taubira », mais qui essaie de parler le « mélenchonien », une prose romantique pleine de perversions cachées. Je m’interroge au demeurant: que le gauchisme soit encore et toujours aussi bavard en dit long quand même sur son impuissance. Celle-ci dans un sens politique, car je soutiens l’hypothèse que c’est par sa débauche et ses orgies que le gauchisme s’avère incapable de prendre le pouvoir et de l’exercer. Le 18 Brumaire de Bonaparte est en grande partie l’énergie virile et encore vierge d’un homme qui parvient à s’imposer à l’encontre mais aussi avec le concours des Thermidoriens débauchés.

Voilà enfin mon collègue, en compagnie d’une jeune personne (tiens, tiens), et très content de me voir; je suis le premier de ses auditeurs et il me fait apprécier l’acoustique sans doute parfaite du tout neuf amphithéâtre où il va s’exprimer dans quelques minutes. Une autre personne, un peu moins jeune, entre dans la salle, et me salue avec chaleur, « je peux t’embrasser ? » – Puis ce sont les membres, très âgés, de la société de philosophie régionale qui font leur apparition; l’un d’eux avec sa large cape et son chapeau de pasteur allemand me fait penser à André Gide. Pas de petit garçon dans les environs ? Non. Mais voici plutôt une charmante collègue de mon lycée, tout à fait inattendue. Elle s’assoit près de moi. Qu’est-ce qui t’amène ici ? Nous apprécions tous les deux notre collègue philosophe; et comme moi, bien que différemment sans doute, elle aime la musique rock. Le rock, tel est en effet le sujet de la soirée. Une vingtaine de personnes prend place peu à peu dans l’amphi; la plupart sont des philosophes, et je reconnais parmi eux un ancien collègue, le genre élégant et charmeur, mais lui aussi très gauchiste et fort déplaisant dans la discussion.

Le rock, oui, mais qu’est-ce que le rock ? Il en est ainsi avec les philosophes qu’ils s’interrogent sur tout et tentent d’établir des définitions, des distinctions et parfois des concepts. La thèse de mon collègue consiste à soutenir une « ontologie phonographique »; le rock, selon lui, n’est pas ce qu’on pourrait croire ou dire: un style, une époque, un phénomène social et culturel de type protestataire, le rock n’est pas le rock n’roll, précise-t-il, alors c’est quoi ? Très simple et très complexe, le rock c’est un disque; mais un disque, qu’est-ce que c’est ? C’est un objet, un « artefact », bien sûr, mais c’est surtout une oeuvre phonographique réalisée en studio et par des moyens d’enregistrement spécifiques et subtils qui participent de la création. Mon collègue insiste sur la notion de « processus », de « work in progress »… L’art n’est pas seulement un produit, c’est avant tout une production, une post-production, un ensemble d’arrangements… qui dérange ! N’étant pas philosophe, je ne saisis pas toujours très bien les subtilités du langage spécifique de mon collègue, mais son propos se veut accessible aux amateurs (comme c’est gentil !). Il nous propose quelques exemples de morceaux de rock (« tracks » en anglais): Elvis Presley, Léonard Cohen, The Beatles, Velvet Underground, Pink Floyd, Radiohead, et deux autres encore dont j’ai oublié les références. Pas de Bowie; je suis un peu déçu. Par ces exemples, il veut nous montrer que le rock n’est pas une musique légère et facile à fredonner, mais au contraire une musique épaisse, grasse, souvent difficile à digérer; certes, il est possible de « dégraisser » certains morceaux, par exemple le Hallelujah de Cohen, repris et ré-arrangé, transformé par John Cale et Jeff Buckley qui lui ont donné une célérité et une célébrité auditives qu’il n’avait pas atteintes dans sa version initiale. Le rock « lourd » (heavy) n’est pas une affaire de midinettes, et à plusieurs reprises mon collègue explique en quoi ce que fait Céline Dion ne peut pas être du rock !

Bon. J’en saurai un peu plus après avoir lu son livre. En sortant, je tente une discussion avec le philosophe déplaisant signalé plus haut; fidèle à son gauchisme indécrottable, il déplore la politique culturelle de Caen, son tropisme nordique et viking, tout ce médiévisme archaïque et « merdique », je le cite, alors qu’il faudrait tant, selon lui, s’ouvrir aux cultures méridionales du Maghreb ! Mais nous le sommes, lui dis-je, le couscous est devenu le plat préféré des Français ! Il rit à peine, et on se quitte là-dessus. C’est mieux ainsi.

                                                                  

De retour

Que s’est-il passé ces derniers jours ? En France, dans le monde, chez moi. Commençons donc par le « national », enfin, ce qu’il en reste.

1) Hollande « renonce »; épuisé par sa médiocrité, il ne se présente pas aux élections; sa brève allocution télévisée (encore trop longue à mon goût étant donné la faiblesse verbale et tonale du personnage) est saluée par la presse bien pensante (de gauche) qui y perçoit la marque d’une sagesse « d’homme d’Etat »… Mon collègue d’histoire de droite (bientôt retraité) estime lui aussi que le bilan de Hollande n’est pas complètement nul, qu’il a sans doute, on le saura dans quelques années, ouvert des portes idéologiques entre le socialisme et le libéralisme ! Il songe probablement à la loi travail votée et renégociée dans la plus grande des confusions syndicalo-étatiques, tout en sachant que la confusion est une méthode de pouvoir visant à tromper l’opinion. Je n’ai qu’un seul mot de mon côté pour définir et résumer Hollande: un imposteur. Elu, certes, mais imposteur quand même. Un imposteur est une personne qui n’a pas le niveau et encore moins la force de sa fonction. On me dira que la fonction en question, la présidence de la République, a elle-même beaucoup perdu de sa hauteur et de sa force; et c’est pourquoi Hollande a pu s’y maintenir pendant cinq ans; car démissionner aurait été une marque ou un « coup » de force ! En vérité, l’imposteur est la personne qui convient lorsque la situation générale vire elle-même à l’imposture; et c’est le cas. La France est devenue un spectacle permanent d’imposture; comme le dit fort naïvement une jeune américaine qui vient d’arriver à Cabourg: « Ici, c’est Disneyland, mais en plus cool ! » – Sans doute fait-elle allusion aux duretés économiques de Feuq-land…

2) Le futur président Trump prépare une administration de choc, de nature à effrayer les bien pensants; « c’est atroce ! » a déclaré l’une de mes collègues de français; n’étant pas un bien pensant, et ne vivant pas aux Etats-Unis, je conserve encore une certaine sympathie pour cet étonnant personnage qu’est Trump; cela s’explique sans doute par le plaisir terrible et sans doute obscène que j’ai ressenti avec la défaite de la Clinton et de toute sa clique; ce plaisir, comme celui de certaines situations, ne s’efface pas immédiatement et survit dans la conscience pendant quelques mois. La mort de Fidel Castro ne m’a en revanche point du tout effleuré; je n’appartiens pas à la génération qui a pu s’enthousiasmer des régimes communistes exotiques, cubain, chinois, voire cambodgien ! Quand je suis arrivé à l’âge de la parlotte idéologique, Castro était déjà un vieux bonhomme, une sorte de Robinson sur son île ! Entre temps, l’icône du Che, devenue un prolifique commerce de tee-shirts (« En France on a des idées, aux Etats-Unis on a des tee-shirts » disait Jean Luc Godard), avait effacé la personnalité rhétorique de Castro. Les années 80 furent sans pitié pour les grands discours anti-capitalistes; le « clip » musical, le fractionnement communicationnel, les slogans publicitaires, les sagas familiales (« Dallas ») émoussèrent peu à peu les facultés auditives des esprits. Ce qui est émoussé, sans doute, peut sembler plus doux et plus consensuel; j’entends et je lis bien des personnes, surtout de gauche, qui semblent satisfaites de cette situation esthétique et intellectuelle, où l’espace auditif des populations a été conquis (et « colonisé ») par le spectacle, la musique, le bavardage général, ne permettant plus aux grands orateurs devenus fastidieux d’avoir la moindre chance; et du reste, les grands orateurs ont disparu. Le cas de Trump est intéressant à cet égard: voilà un homme du spectacle et de la publicité, qui est parvenu à capter l’oreille publicitaire du pays le plus commercial qui soit.

3) Si les grands orateurs sont morts, les petits professeurs comme moi tentent de survivre. La faiblesse auditive des classes ne permet pas d’enseigner grand chose. Et il faut le dire haut et fort à tous ces connards de pédagogues, à toutes ces pétasses de la communication interactive en synergie, qui paradent en salle des profs, toujours en quête d’une « information positive » et « constructive », toisant et dédaignant les collègues fatigués, qui n’en peuvent plus de la morgue et de l’outrecuidance de tous leurs élèves impénitents et impunis. Je ne peux plus les encadrer, les blairer, les piffer, tous ces collègues pignoufs de gauche et bien pensants à souhait, avec leurs projets bien hypocrites et bien sélectifs, et leur démagogie « républicaine » et droit-de-l’hommiste universelle à la con ! Fillon ou Valls à l’Elysée, ils continueront à sévir sans rien changer à leur optimisme précieux et pédant. Comme je suis content de rentrer chez moi et de me retrouver dans l’agréable compagnie de la solitude !

Mon chez-moi sera bientôt rénové; le vaste plan des travaux de ma résidence vient d’être enfin voté et approuvé; ravalement-toiture-chaufferie, tout ensemble ! Le nouveau syndic s’est montré efficace sous la présidence de mon jeune voisin (non, pas le drogué ! Un autre, un peu plus loin, qui vit en couple, un beau petit monsieur, toujours bien mis); l’équipe précédente a multiplié les questions de procédure mais l’assemblée générale a très vite pris fait et cause pour la nouvelle équipe. Les copropriétaires vont devoir débourser plus de 500 000 euros; c’est moitié moins que le premier projet qui nous avait été soumis il y a deux ans (et par la précédente équipe !). Depuis, chacun a pu mettre un peu d’argent de côté; et les taux d’intérêts sont très bas, voire nuls, voire négatifs ! C’est pourquoi le vote n’a posé aucune difficulté. L’équipe précédente a tenté de soulever la question de l’énergie, comment va évoluer le prix du gaz, ou celui d’un autre combustible… Un homme très au courant s’est levé dans l’assistance pour dire que nul ne le savait. J’ai approuvé chaudement. Enfin, ultime « bâton dans les roues », pour reprendre l’expression de ma voisine, l’équipe précédente s’est inquiétée (vraiment ?) de l’absence de maître d’oeuvre pour réaliser tous les travaux. La responsable de l’agence qui gère la copropriété a fait part de son expérience à ce sujet; elle en a vu des maîtres d’oeuvre, qui bien souvent ne voyaient pas grand chose des travaux ! Les entreprises qui ont été retenues sont locales et sérieuses, leurs comptes vérifiés, l’agence les connait bien, et « je travaille avec elles depuis 20 ans, ça s’est toujours bien passé », a virilement conclu la responsable, une femme de 90 kilos au moins… Et quand une femme de 90 kilos parle, en général les mecs de moins de 70 se taisent; j’ai donc de nouveau approuvé. En sortant j’ai salué un membre du conseil syndical pour le remercier et lui confier que toute l’assemblée dorénavant était en sa faveur, et que l’ancienne équipe s’était discréditée par ses questions saugrenues. Il a tenu à me resserrer la main.

Ce sont là de petits gestes, de petits signes, mais la modestie et la gentillesse sont des vertus cardinales à protéger, à développer, à imposer. Il faut éliminer les méchants.                                                             

 

Actusjeuxvideofilm |
Info-324 |
Marionetteactuelle |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Comiteshfelenne
| Lapestecritique
| Leszonzons