Archive pour août, 2016

Dette, 5000 ans d’histoire

 

Le livre de David Graeber, Dette – 5000 ans d’histoire, a été traduit et publié en France en 2013 (chez l’éditeur Les Liens qui libèrent) puis en version de poche en 2016 (Babel); l’auteur est un économiste et anthropologue américain qui enseigne à la London University; il est aussi connu et réputé pour avoir animé le mouvement Occupy Wall Street, dénonçant les méthodes des « banksters »; ce qui lui vaut d’être qualifié d’anarchiste sur wikipedia ! Bien entendu, cette activité militante de gauche (« libérale » pour les anglo-saxons !) a favorisé le succès de son livre, que j’ai trouvé en très bonne place dans la librairie bobo de Caen, Le Brouillon de Culture. Voyez au passage que je ne suis pas sectaire; neuf fois sur dix je suis amené à fréquenter des bobos, par mon métier, ou quand je veux séduire; mais je ne séduis plus guère, car à la différence des femmes, mon maquillage n’est pas bon et je peine de plus en plus à feindre d’approuver ce que je déteste.

Si je dis cela, c’est que le livre de Graeber est plutôt séduisant et bien maquillé; dans une de mes chroniques de juillet j’ai même laissé transparaître une pointe d’admiration pour l’anthropologue et l’anthropologie; le monde intellectuel et universitaire (de haut niveau) est sans doute un monde de relations brillantes et de séductions; rien de tel au lycée où j’enseigne, les collègues sont ternes et répétitifs, moi le premier. « Las, si terne, état sec », comme dirait Achille Talon. Il n’est donc pas étonnant que j’aie pu être séduit par le livre de Graeber, comme j’ai souvent pu être séduit par d’épouvantables connasses. Ici, c’est le fils de paysan taciturne qui s’exprime en pensant à son père, qui toujours se méfiait des gens « qui causent bien ». Méfiance maximale donc à l’égard des politiques, et notamment de ceux ou de celles qui promettent de lutter contre la finance, voire, de supprimer certaines dettes (et sous certaines conditions…). C’est aussi ce que propose David Graeber en conclusion de son ouvrage, « Le monde vous doit peut-être de quoi vivre », où il prend la défense des gens « non-industrieux » (bref, des glandeurs !) qui jouent un rôle social et culturel (voire affectif) très important:

-  » il est probable qu’ils améliorent le monde plus que nous ne le reconnaissons. Peut-être devons-nous voir en eux les pionniers d’un nouvel ordre économique qui ne partagerait pas le penchant de l’ordre actuel pour l’auto-destruction. » –

Cette conclusion m’a évidemment déplu, et je me suis alors demandé si j’avais bien compris tout ce qui avait précédé, qui pourtant m’avait beaucoup intéressé… Le livre de Graeber parle de « 5000 ans d’histoire », et sans doute me suis-je fait en quelque sorte « balader », ou « mener en bateau »… L’auteur ne manque pas de renvoyer à d’autres auteurs, et le grand nombre de notes (plus de cent cinquante pages en fin de volume !) fait souvent forte impression sur les historiens et modestes professeurs pour qui la valeur scientifique d’un livre se mesure à ses sources et donc à l’impressionnant travail de recherche de l’auteur ! Je cède moi aussi à ce critère professionnel, alors qu’il est assez facile de prouver qu’il faut au contraire s’en méfier; ainsi ai-je pu lire sur internet des critiques, apparamment elles aussi très scientifiques, qui déplorent les choix bibliographiques et la mauvaise foi prétentieuse de Graeber, qui par exemple prétend démythifier une certaine « doxa » économiste libérale (Adam Smith etc), alors que bien d’autres savants, comme Karl Polanyi, l’ont réfutée avant lui. Par ailleurs, citer un auteur, tel que Marx par exemple, peut être une source d’erreur, si la citation est sortie de son contexte (et elle l’est toujours !) et si sa portée conceptuelle ne vise pas du tout l’objet ou la situation que l’auteur veut nous présenter. C’est comme si, dans une conversation que vous auriez lancée sur l’histoire d’amour que vous venez de vivre et qui s’est arrêtée, votre interlocuteur faisait référence à l’un de ses amis, et un ami bien sûr très estimable, qui selon lui aurait vécu la même histoire, alors qu’il n’en est sans doute rien; les conseils de votre interlocuteur seront donc une source d’erreur.

L’anthropologue Graeber tente de prouver que la question de la dette est très ancienne, antérieure à la création de la monnaie; il parle de « dettes primordiales », en faisant remarquer, via un auteur, que le vocabulaire en porte la trace:

« Dans toutes les langues indo-européennes, les mots qui signifient dette sont des synonymes de ceux qui veulent dire « péché » ou « culpabilité »… il existe un lien entre la monnaie (allemand Geld), l’indemnité ou le sacrifice (vieil anglais Geild), l’impôt (gothique Gild), et bien sûr, la culpabilité (anglais guilt). »

La notion de « dette primordiale » ne veut pas dire, comme on pourrait le croire au premier abord, que l’homme doive payer et se soumettre, aux dieux, aux maîtres, aux banquiers, mais au contraire qu’il doive chercher sa liberté, sa tranquillité, sa prospérité en participant à des systèmes de médiation et de coopération; il faut donc distinguer « l’esprit de la dette », qui est inséparable d’une croyance et d’une confiance collectives, de « la lettre de dette », et plus encore de son chiffre, qui traduit l’irruption de groupes prédateurs au sein de communautés en voie d’incroyance (ou de remise en cause de la foi de leurs ancêtres). La monnaie sous forme de pièces (or, argent, à partir des mines découvertes en Amérique) a surtout servi à la guerre (d’où le mot « soldats ») et à la fiscalité; elle a du coup désorganisé et fait muter des sociétés, y compris occidentales, qui n’en avaient pas et ne s’en servaient pas dans leurs activités quotidiennes.

Bien sûr, l’anthropologue Graeber tente de montrer aussi, à l’instar de bien d’autres, y compris de l’historien Braudel, qu’il cite avantageusement, que le capitalisme  »superstructurel » et « impérialiste » a très vite provoqué des crises sociales et politiques qui ont elles-mêmes entraîné de nouvelles guerres, et qu’après avoir désorganisé les structures du quotidien, les marchés locaux, voire les disciplines religieuses, ce capitalisme a contribué à la toute puissance administrative et policière des Etats, revêtant alors des habits de légalité et de morale qu’il n’avait pas dans sa période de pure prédation (la pensée de Smith par exemple s’inscrit dans ce contexte de « moralisation » puritaine du capitalisme). L’exposé historique de Graeber comporte des choix et des oublis, on lui a reproché sa bienveillance à l’égard des religions monothéistes, qui selon lui ont été protectrices de la notion de dette primordiale en un sens avantageux pour les populations;  »il ne faut pas exagérer le rôle des Juifs dans le crédit », écrit-il. Au Moyen Age, non, mais après ?

Graeber ne tire évidemment pas sur cette ficelle (pourtant très grosse, sans doute trop grosse pour lui, car c’est un esprit fin et subtil); il préfère parler de cette étrange période entre 1750 et 1850, marquée à la fois par le développement de la Banque (anglo-saxonne) et de l’oligarchie financière, mais aussi par les mouvements de révoltes des peuples; beaucoup de penseurs disaient alors que le capitalisme ne durerait plus longtemps. Mais il a duré malgré les catastrophes des guerres mondiales; il a duré en raison de ces catastrophes ! n’est pas loin de penser Graeber, qui caresse la notion (marxiste ?) d’une théorie du chaos capitaliste; cependant, nuance t-il, le ressort impérialiste et militariste s’est peu à peu détendu au cours des dernières décennies (je ne partage pas cette illusion); et l’on pourrait du coup espérer une ère nouvelle civilisationnelle, une nouvelle morale entre hommes et femmes…  Il conclut:

 » Qu’est-ce qu’une dette en fin de compte ? Une dette est la perversion d’une promesse. C’est une promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence. Si la liberté (la vraie) est l’aptitude à se faire des amis, elle est aussi, forcément, la capacité de faire de vraies promesses. Quelles sortes de promesses des hommes et des femmes authentiquement libres pourraient-ils se faire entre eux ? Au point où nous en sommes, nous n’en avons pas la moindre idée. »

Tout ça pour ça ?  

                                                                                                     

Voyage en dissidence (2)

 

Au coeur de la France, donc, dans cette vaste et fertile région nommée Centre, j’ai pu admirer la qualité du paysage rural et agricole: les cours d’eau et les rives arborées de la Touraine, les forêts et les étangs de la Sologne, les grandes cultures berrichones, les collines viticoles du Sancerrois, toute cette richesse historique parfois mise à mal par le présent (les mauvaises récoltes de blé par exemple). Je me suis arrêté pour déjeuner à l’hôtel-restaurant de La Croix Blanche de Montrichard (Loir et Cher): menu du jour à 14,5 euros avec un très bon morceau de melon, un plat de joue de porc finement préparé et un verre de Gamay; satisfait, je commandai un dessert à 8 euros; le service fut impeccable, assuré par des personnes d’expérience; ambiance feutrée, reposante, avec vue sur le Cher (et la chair !) où se baignaient de ravissantes jeunes femmes dénudées à bon escient; un début de sérénité commençait à s’emparer de ma conscience; « prendrez-vous un café ? » vint me réveiller la serveuse un peu gironde (préférable de toute façon aux interpellations jacobines des commerçants mondialistes !).

Sur la route du retour, en revanche, quelques jours plus tard, la situation fut bien différente; à une trentaine de km à l’Est du Mans, après avoir constaté la fermeture (15 août) de nombreux établissements, j’arrivai de guerre lasse dans un bar-brasserie qui présentait l’avantage d’une terrasse ombragée devant l’église et le château; las ! les bonnes places étaient déjà prises, et la « patronne », prénommé Céline, un peu obèse, me montra une méchante table de coin, non nettoyée, sous l’écran de télé; en allant aux toilettes, je pus vérifier l’état général de saleté de l’établissement; un autochtone vint s’asseoir près de moi, m’expliquant que l’hôtel-restaurant du village avait fermé à l’improviste et que le bar-brasserie se retrouvait donc assailli de clients de passage, qui comme moi n’avaient rien trouvé d’autre dans les environs; n’étant point abordé par la patronne, je m’en remis à cet autochtone pour me servir moi-même au « buffet » (assez immonde dans sa présentation); les clients du bar, des habitués, semblaient avoir la priorité du service officiel. Je songeais en moi-même à quelque idée de châtiment; ma prière fut entendue: la grosse Céline, les bourrelets tout en sueur, s’affala sur le sol crasseux, provoquant l’émoi de toute la salle; mon voisin autochtone accourut, « Céline ! Céline ! » puis un couple d’Espagnols vint se pencher sur la malheureuse; il fut très vite établi qu’elle avait glissé sur un morceau de gras tombé d’une assiette ! Fin du châtiment. Mon attention fut ensuite accaparée par deux adolescentes très court vêtues, avec des shorts coupés au ras des fesses, sans doute avaient-elles repéré chez moi l’adulte professoral, très intériorisé, le genre parano-lubrique, car leur comportement extraverti et démonstratif me parut destiné. Bref, deux petites salopes qui n’auront plus tard que ce qu’elles méritent: épouser deux gros connards !

Le voyage en dissidence ne va pas sans réflexions impétueuses; la capacité intellectuelle et morale à s’insurger, à enrager, à râler, mais aussi à savourer et à jouir, me semble essentielle; raz-le-bol des commentateurs bien pensants qui considèrent que tout va bien, et surtout qu’il faut garder son sang-froid (c’est par exemple la « ligne éditoriale » de Ouest-France, représentée par les verbeux Jean-François Bouthors et Dominique Moisi, deux supers bien pensants tout en faux-fuyants et sauf-conduits, bref, des professionnels de l’Exode !) – Mon idée du calme et de la douceur de vivre est indissociable d’une pratique verbale ferme et de la possibilité de dire ce qu’on a sur le coeur ! Voyez dans l’enseignement: plus un prof est mou et mielleux dans son verbe et plus il cause de l’animosité et des dissenssions dans sa classe; les élèves se disputent le sucré; il faut au contraire les rabrouer par de l’amer. Redécouvrir les vertus de l’huile de ricin !

Et les vertus de la religion ? Mon ami dissident m’invite à une messe traditionnelle, en latin, soutane, mantilles, génuflexions, etc. Si j’ai pris mes distances depuis longtemps avec l’Eglise catholique conciliaire, mon âme n’a pas renoncé à toute discipline spirituelle; je pense même qu’elle en a besoin; l’âme est une force mal connue qui mérite d’être sollicitée; j’essaie de trouver une image, et faute de mieux, me vient celle de « l’érection de l’âme », qui me fait du reste un peu penser à Sainte Thérèse d’Avila dont les exercices spirituels n’étaient pas complètement dépourvus de pressions libidineuses… Mon ami, un peu prude comme tout catéchumène qui se respecte, est légèrement heurté par mon expression. Pendant l’office, évidemment, je sais me tenir, tout en silence et en observation… Ah, toutes ces femmes en mantilles, quel régal romanesque ! J’ai l’impression d’être un Julien Sorel qui ne sait plus à quel sein se vouer ! Les chants et la liturgie en latin ajoutent un peu de mystère à mes impressions sans doute incongrues. Plus le rite est strict, finalement, et plus la faculté d’observation est décuplée. On est frappé de mille détails; pourquoi le prêtre fait ceci, cela… Et on aimerait mieux connaître les grands principes. Quel est le plan divin général ? A la sortie, sous un soleil de plomb, je croise quelques regards furtivement légers auxquels je réponds par un sourire aérien; les traditionnels seraient-ils plus ouverts aux aventures que les conciliaires ? Comme dirait le chanteur Bashung, « faites monter l’aventure… au-dessus de la ceinture. »

Retour en Normandie. Il fait un peu moins chaud. Très vite je retrouve la connerie des habitants; une connasse obnubilée par son portable est à deux doigts de m’écraser au volant de sa putain de bagnole; une autre me frôle en me doublant alors que je suis sur mon vélo; je lui fais signe qu’il faut respecter un écart; elle m’attend au rond-point suivant pour me montrer un doigt vengeur (geste obscène) ! Heureusement, je m’arrête chez ma collègue, toute bronzée et ravissante dans sa robe fort bien ajustée, petite bergère des temps modernes, elle m’offre un verre, remplit ma gourde d’eau fraîche, et n’est pas insensible à mon style cycliste, ma tenue moulante (autrement plus sensuelle que le burkini !) et mes petites socquettes blanches !

Conclusion: la dissidence a de beaux jours devant elle ! Que de choses à maudire ! que de choses à savourer ! que de jouissances potentielles et encore inconnues ! Mais en attendant l’extase, ce monde de vices oblige à resserrer les boulons, comme l’a dit l’abbé traditionnel; car, je le cite, « si les hommes font souvent preuve de bon sens avec les affaires terrestres, ils en manquent et sont désemparés dès qu’il s’agit des affaires célestes. » Le bon sens, me semble t-il, est une combinaison de pensée rationnelle (jugement critique) et de sensibilité morale; une combinaison de valeurs fixes, du moins bien boulonnées, et d’impressions mobiles, évolutives; c’est une sacrée gymnastique, évidemment, et c’est d’elle que vient la Grâce.


 

      

 

 

 

 

 

 

 

            

                       

Voyage en dissidence (1)

 

Je voyage peu; mais je prends le temps de regarder, d’écouter, de sentir; parfois même de caresser; surtout les petits chiens. L’idéal, depuis toujours, est de se faire inviter; c’est une grande tradition française, qui combine l’hospitalité (chrétienne si l’on veut, mais pas seulement) et la « douceur de vivre »; tradition évidemment mise à mal et tournée en dérision, quand la France fut gagnée par l’individualisme et le capitalisme; les « invités » n’étaient plus alors décrits que comme parasites et « écornifleurs », à commencer par les clercs, puis par d’autres catégories de célibataires (voir la littérature du XIXe et de la première moitié du XXe).

Un ami dissident me reçoit; il possède une rustique maison de bourg dans un gros village un peu décadent, malgré la richesse de son terroir viticole; malgré ou à cause ? Le vin, comme le pétrole, dégage des profits qui ne profitent guère aux habitants du coin !  Mon ami dissident n’apprécie guère la richesse privée des viticulteurs (« de gros connards »), mais il a toutefois pu profiter de la modestie des prix immobiliers pour acheter une puis deux maisons, dont il exagère évidemment la décadence; il lorgne aujourd’hui sur une colossale bâtisse de trois étages, un ancien hôtel-restaurant des bords de Loire avec une terrasse inondable ! Manger les pieds dans l’eau, le rêve. Son prix de vente est inférieur à celui de mon appartement, un tout petit rez-de-chaussée de 60 mètres carré ! 

Pas de dissidence sans décadence; et réciproquement; alors que les villes, même moyennes comme celle de Caen (100 000 hab.), abritent essentiellement une population de bobos bien pensants grisâtres (avec beaucoup de nuances… de gris), globalement progressistes et hypocrites (c’est à dire qu’ils minimisent la notion de « crise »), les gros villages (entre 2000 et 5000 hab.) à l’écart des agglomérations peuvent renfermer des opinions hostiles aux formes actuelles de la société de consommation; celle-ci, en effet, est accusée d’avoir ruiné les structures traditionnelles de la richesse sédentaire; et réciproquement. Ces gros villages s’efforcent donc de « retenir » leurs habitants les plus productifs et créatifs, mais bien souvent hélas se peuplent de marginaux, de cas sociaux voire de nouveaux immigrants.  »Ici on télétravaille ! » peut-on lire sur une grande banderole à la sortie du village de mon ami. En effet, la dissidence utilise beaucoup internet pour développer ses opinions et ses démonstrations hostiles à la société de consommation; dans les villes, en revanche, les librairies et les Fnac de gauche (« agitateurs d’idées depuis 1954″ !) parviennent encore à vendre leur camelote idéologique et culturelle: romans féministes, essais cosmopolites, mangas, BD, CD, etc.

J’évite les autoroutes; par les départementales (souvent, ce sont d’anciennes routes nationales) je veux pénétrer dans la chair du pays; bien sûr, les occasions de se tromper et d’être déçu sont nombreuses, mais sommes-nous sur terre pour avoir raison et pour fanfaronner ? Au contraire: modestie, réflexion, méditation, silence et confession doivent être encouragés. La chair du pays, dis-je, ce sont les cultures agricoles, les troupeaux, la végétation, les cours d’eau, les villages, leurs églises, leurs commerces et leurs petites industries; cette chair dont les manuels de géo ne parlent pas du tout, puisque leur attention officielle est accaparée par le squelette (les axes de transports) et les gros organes « moteurs » du pays: les villes ! La chair du pays, ce sont aussi tous ces livres d’histoire et de géographie locales, tous ces romans et récits dits  »régionaux », écrits par des amateurs et érudits souvent bien plus rigoureux et précis que les spécialistes universitaires, ce sont enfin les témoignages et les conversations des autochtones, cette « littérature » vivante et orale dont les romanciers d’autrefois savaient se servir; aujourd’hui, non.

La dissidence est donc d’abord littéraire, poétique et folklorique; la bien pensance, elle, se signale surtout par un genre de scientificité pédante et invérifiable, elle affecte de se croire « au-dessus » des « affects »; à ce propos, je consulte mon petit carnet rouge où se trouve cette citation de Céline:  » Je me fous cosmiquement d’être impartial ou même scrupuleux… je suis en guerre contre tous ces « soyez noble… soyez au-dessus… ne vous mêlez-pas de ces bassesses etc… » Ce sont des propos de Juifs. Pour que nous prenions les coups de pied au cul avec le sourire et que nous crevions en souplesse. » Ecrit en 1937. En somme, la dissidence peut désigner tous ces Français qui en ont assez de se faire rouler dans la farine; soit sur un plan professionnel, économique et social, soit sur un plan immatériel, culturel, intellectuel, symbolique. Ou sur les deux ! Par devant et par derrière ! J’ose penser que cela représente beaucoup de monde…  

Mon ami dissident, lui, redoute cette situation de cocufiage collectif qui fragilise les consciences et n’améliore pas le verbe; c’est l’enfermement social et moral de l’homme-masse:  »une masse hermétiquement fermée sur elle-même, incapable de prendre garde à rien ni à personne, et croyant se suffire à elle-même, en un mot indocile. » (1). Derrière ses écrans, la France est une société psychologiquement fragile, qui vit de « procédés » et se désintéresse des principes, qui se désole des effets dont elle ne veut pas voir les causes. Cette population se gave par ailleurs de médicaments et se soumet à de méchants régimes qui entretiennent la fébrilité des consciences. Le bobo consulte beaucoup. Au coeur de la dissidence se trouvent donc la santé et l’alimentation; mon ami prépare un couscous, un plat copieux, généreux, et de culture arabe, qui tend à montrer la capacité assimilatrice des Français; on peut comprendre que ces mêmes Français en attendent autant des immigrés et se sentent offensés de leur séparatisme ombrageux voire agressif;  j’ai souvenir de la façon dont une ancienne copine d’origine algérienne se fit accepter dans ma famille bien bretonne: par son coup de fourchette ! « Ah, elle a bon appétit, ça fait plaisir ! » en conclut mon père, ce qui était une forme de consentement à mes relations avec elle.

La dissidence a sans doute raison de s’inquiéter de l’immigration, devenue trop importante alors que la capacité d’assimilation du pays a beaucoup diminué au cours des trente dernières années; mais d’autres sujets d’inquiétude sont à prendre en compte, ils parsèment la plupart de mes chroniques, inutile de les énumérer. Au cours du repas, j’ai pu deviner que les convives dissidents s’efforçaient de prendre la mesure de tous ces sujets par la vivacité de leur conversation. Il m’a semblé toutefois que les mots ne suffiraient pas à couvrir l’immensité du débat; et puis, il arrive que les mots ne soient plus tout à fait les mots; la langue sert parfois à maquiller la pensée; « on est prisonnier de ce qu’on dit, on est libre de ce qu’on ne dit pas. » Les bons repas, de toute façon, se terminent en chansons; mais encore faut-il entretenir le répertoire… Mon ami propose une petite valse à l’une de ses invités. Une fois qu’il aura acheté son hôtel-restaurant devant la Loire, on pourra alors reprendre tous ensemble, « quand on s’promène au bord de l’eau »… (A suivre).

(1): Ortega y Gasset, La révolte des masses, 1926, Stock, 1961, puis Gallimard-Idées, 1967, p. 109.    

                                                                                

 

SAISON 2

 

Questions-réponses à l’aube de la nouvelle saison de Feuquiou-essai

 

1) Feuquiou-essai se poursuit ?

- Ma foi, oui, je ne suis pas fatigué de la chose, et les lecteurs ne sont pas assez nombreux pour se plaindre; nulle menace non plus; je ne pense pas que la CIA s’intéresse à ce blog. J’ai donc jugé bon de poursuivre; un peu de poursuite dans les idées…

2) Quelles idées justement ?

- Bon, la ligne idéologique est toujours la même: anti-mondialiste, anti-feuqlandiste et anti-gauchiste, les trois étant du reste très imbriqués… Une précision sémantique tout de même: Feuq-land ne désigne pas les Etats-Unis et leurs habitants, et il m’est arrivé dans certaines chroniques d’écrire Etats-Unis en toutes lettres… Feuq-land est une « licence » d’expression (un concept ?), qui me sert à synthétiser un certain nombre d’horreurs: sociales, culturelles, politiques, géopolitiques. Certains lecteurs (mais oui !) ont pu observer que le terme renvoyait bien sûr à une certaine vulgarité de type hollywoodien mais que son orthographe à la française en signalait aussi sa capacité de diffusion… ainsi peut-être que ses limites.

3) Quelles limites ?

- La vulgarité est obscène et violente, je fais partie de ces millions de Français, légitimes et majoritaires comme dirait Yannick Jaffré, qui la contestent et la rejettent; de différentes façons; en arrêtant leur abonnement Canal +, qui depuis trente ans sert la diffusion de Feuq-land, en découvrant les voies (les sentiers ?) d’une « renationalisation » culturelle et d’une « relocalisation » économique et sociale… Les guillemets s’imposent, car c’est un voeu, sinon pieux, du moins très aléatoire, comme tous les voeux; enfin, j’ose croire encore un peu au charme de mon pays… et à une sorte de transcendance géographique.

4) Quels changements pourraient se produire dans l’année à venir ?

- La vulgarité en effet produit des changements, mais des changements pour que rien ne change vraiment, je pense par exemple aux élections; j’ai bien du mal à espérer quoi que ce soit de Trump, et encore moins de Clinton; les Etats-Unis sont trop feuqlandisés pour réagir à des problèmes, économiques et sociaux (l’endettement par exemple) qui n’en sont plus pour eux, car ils se sont habitués à la vulgarité de leurs médias et de leurs villes bruyantes, obscènes et violentes. La France, elle, territoire plus petit et plus intime en quelque sorte, est encore sensible au calme et à une certaine douceur de vivre… Mais aucun des programmes politiques électoraux français, pas même celui ou ceux des écolos (devenus très confus), ne contient des propositions en faveur du calme et de la douceur de vivre; tous ne parlent que le même langage et n’expriment que la même logique, celle du changement à la manière de Feuq-land; donc, toujours plus d’endettement et de consommation obligatoire, toujours plus de médias et de publicités. Toujours plus de bruit et toujours plus de violence.

5) D’où le « retour au religieux » ?

- Je suis très méfiant et très sceptique sur ce sujet-là, un vaste sujet qui intéresse les bien pensants et qui figurait même, appliqué aux Etats-Unis, au programme d’histoire de terminale de 2011, mais il a été retiré depuis. Le retour au religieux ou du religieux est le contraire du retour au calme et de la douceur de vivre ! Il emprunte la forme d’imprécations et d’appels au meurtre et à la guerre sainte, il utilise les réseaux sociaux, y diffuse des vidéos atroces d’égorgements humains; sur un autre plan, il donne lieu à des rassemblements festifs, journées mondiales de la jeunesse etc. où le pape en personne en appelle à l’activisme militant, et fustige en quelque sorte la sagesse qui consiste à rester chez soi allongé sur son canapé… Mais dans l’ordre de l’activisme et du « passage à l’acte », l’islam est beaucoup plus… tranchant ! Quant au judaïsme, il entretient depuis longtemps et de façon triomphante depuis 50 ans des relations très chaleureuses avec le capitalisme de l’endettement et la culture de la repentance (et les deux sont liés !).

6) Retour à la terre alors ?

- Là aussi, méfions-nous de l’expression; il ne peut y avoir de retour à la terre pour des populations qui n’y ont jamais vécu ! Le « survivalisme » des San Giorgio et autres rentiers-conférenciers me fait doucement rigoler; j’ai lu récemment le petit livre de Sylvain Tesson, « Dans les forêts de Sibérie », qui est une sorte d’expérience de l’isolement sans doute motivée par l’égo de l’auteur; mais l’expérience m’a paru bien faible, à coups de vodka et de pensées excessivement contemplatives ou méditatives (mise en scène d’un isolement très relatif); dans un autre genre, les périples écolo-humanistes issus de la contre-culture californienne des années 60, sont tout aussi… fumeux. En revanche, les Japonais ont une science et une spiritualité de l’espace qui pourraient servir de modèle; mais là aussi, il faut prendre des pincettes, ou des baguettes; car la science sous sa forme technologique, financière, transformiste et activiste, a perdu les affinités, j’allais dire les « atomes crochus », qu’elle pouvait avoir en des temps plus anciens avec la spiritualité. Enfin, les temps anciens avaient de terribles contraintes qui ne faisaient pas dans la douceur…

7) Alors, en avant !

- Ma foi, c’est ce que je me dis quand je prends mon vélo; et ce vélo, dans une certaine mesure, est une invitation, ou une incitation, à utiliser la technologie dont il est le produit en vue d’une amélioration spirituelle de son utilisateur. L’autre jour, par exemple, dans un virage en descente que j’ai mal négocié (un virage à gauche), j’ai sans doute été sauvé d’une chute sévère par la technologie de mon vélo; sa rigidité et sa souplesse ont suppléé à mon erreur d’appréciation de la vitesse et de la courbe. Etre en vie est tout de même la condition nécessaire d’une amélioration spirituelle de l’Etre ! Par ailleurs, quand je suis dans une montée difficile (plus de 8%), la souplesse et la légèreté de mon vélo se diffusent en quelque sorte à mes jambes, et je parviens à maintenir un rythme de pédalage qu’il me serait impossible d’avoir avec un vélo plus robuste aux roues plus épaisses. Où est l’amélioration spirituelle ? Je crois, dans mon cas, qu’elle est dans ce genre d’effort cycliste, qui m’empêche d’une part de regretter l’ancien temps des vélos rudimentaires et des « forçats de la route » aux allures hirsutes, qui d’autre part me permet d’apprécier le calme et la quiétude encore possibles des petites routes que j’emprunte. La technologie, donc, peut être au service de la douceur de vivre. C’est au fond ce que veut dire Feuquiou-essai.

8) Seulement ?

- La douceur de vivre dont je parle n’est pas une paresse; ce n’est pas non plus la « dolce vita » bourgeoise et mondaine; ce n’est surtout pas le « vivre-ensemble » des bien pensants, dont on peut voir toute l’hypocrisie et la lâcheté morale depuis quelque temps. J’imagine et j’espère une douceur de vivre populaire et nationale, qui suppose bien entendu des cadres législatifs et juridiques, ainsi qu’une forte politique d’aménagement ou de réaménagement du territoire; en somme, une douceur de vivre exigeante et ambitieuse, qui nécessitera que l’Etat (décentralisé) prenne des mesures rigoureuses contre tous ceux qui contreviennent à ce projet. Pas de douceur pour les ennemis de la douceur ! J’aurai l’occasion par la suite de fournir des exemples et des précisions. Mais une citation en attendant, tirée du roman de Marc Dugain (Quinquennat, 2015):  » Moins les gens ont le sentiment d’exister socialement, plus ils ont besoin de faire du bruit. » 


                                                                                                                         

Le Tour, épique et piqûres

 

Chronique-Bonus écrite avant le départ du Tour

Bien sûr, le dopage. Le Monde et France 2 proposent un reportage « Cash investigation » (diffusé le lundi 27 juin) sur les remèdes de Bernard Sainz, alias « docteur Mabuse », administrés à certains coureurs cyclistes; évidemment, il s’agit de montrer, par différentes méthodes (caméra cachée), que ces remèdes et « protocoles » de traitement soi-disant « homéopathiques » contiennent en réalité des produits dopants (hormones de croissance, corticoïdes…) interdits. La journaliste et son équipe sont allés interroger Bernard Sainz chez lui, dans son manoir normand; plusieurs fois « inquiété » par la justice, il n’a jamais été condamné, ou du moins s’il l’a été, par exemple en 1999, il a obtenu gain de cause en appel. On dit que le personnage a des « relations », non seulement dans le milieu cycliste professionnel mais aussi dans le monde politique (article de Libération du 28 juin, « Les liens du sang »). Le reportage de France 2-Le Monde voudrait-il montrer que les « réseaux mabusiens » s’affaiblissent ? 

Ce reportage n’est pas sans ambiguïté; « vous avez trouvé le bouc-émissaire, le coupable idéal, un homme de 72 ans, qui vous permet d’esquiver bien d’autres implications, et de plus haut niveau, dans le dopage organisé du peloton… » s’insurge en substance un téléspectateur (réaction sur internet) – Moi-même, pourtant si naïf, je m’étonne un peu en effet des « cibles » de ce reportage; outre B. Sainz, la journaliste va interroger Raymond Poulidor, 80 ans, qui finit par se fâcher: que cherchez-vous au juste ? à me faire dire que je me suis dopé ? – Poupou a suivi les conseils alimentaires du « docteur Mabuse » (pas de dessert !), et peut-être, comme tous les coureurs de son époque, gobé quelques pilules… Quitte à enquêter sur le dopage, autant parler des méthodes récentes et actuelles; pourquoi dans ce cas n’avoir pas interrogé… allez, au hasard, Laurent Jalabert ?! Le reportage, en effet, ressort le « serpent de mer » Mabuse mais laisse tranquilles les « gros poissons » du cyclisme professionnel que sont les chaînes de télévision, le groupe Amaury qui organise le Tour (et est propriétaire du quotidien L’Equipe), l’Union Cycliste Internationale, les « sponsors » et les équipes qui payent les coureurs et participent au financement du spectacle, enfin les autorités politiques, municipales, régionales, nationales, toujours très désireuses de recevoir les médias, le peloton, la caravane publicitaire, et prêtes à payer (très cher) pour cela.    

D’autre part, en s’attaquant au « docteur Mabuse », il s’agit aussi, comme le fait remarquer un internaute, de décrier les méthodes non-conventionnelles de santé, par exemple la pratique du jeûne*, recommandée par certains naturopathes et B. Sainz lui-même. A cet égard, le rôle de Erwann Menthéour, signalé par l’article de Libération (op.cit), ne me semble pas bien clair; d’une part on nous dit que cet ancien coureur, qui s’est d’abord reconverti dans la dénonciation du dopage (son livre Secret défonce a été un best-seller), est aujourd’hui à la tête d’une société de « coaching sportif et nutritionnel » qui s’inspire en bonne partie des méthodes de B. Sainz; mais le journaliste de Libé laisse entendre que le jeune businessman aurait cherché à connaître le contenu du reportage de France 2 avant sa diffusion… Il est vrai que celui-ci  fait état de la mort de Pierre-Henri Menthéour, frère du précédent, et lui aussi ancien coureur, décédé d’un cancer, sans doute pour avoir suivi quelques-uns des conseils du docteur Mabuse… On peut s’interroger sur les intérêts (commerciaux ?) des uns et des autres. Une chose paraît toutefois assez claire dans ce milieu mafiogène: c’est le règne du copinage et du « relationnel » opaque; et c’est le règne, comme dirait Philippe Brunel, des coups fourrés, des trahisons et des repentances !

* Faut-il y voir la dénonciation d’une pratique religieuse bien connue ? L’internaute ne va pas jusque-là et se contente de signaler que le reportage se garde bien de mettre en cause les laboratoires pharmaceutiques et leurs produits « conventionnels » qui participent largement au dopage scientifique, et largement plus que les méthodes du « docteur Mabuse » - 

Les thuriféraires épiques du Tour, tel Christian Laborde, sans doute le plus véhément des écrivains opposés au point de vue médicalement bien pensant des contempteurs du Spectacle, et de ceux qu’il appelle les « talibans du pipi », c’est à dire les intégristes de la lutte anti-dopage, ne manquent jamais de faire remarquer que les journalistes n’ont pas les mêmes facultés d’investigation selon les sports**; ont-ils jamais demandé à Zidane s’il s’était dopé lors de la coupe du monde 2006 ?… Le journal Le Monde, depuis longtemps, mène campagne contre le Tour, cette épreuve commerciale et populiste qui respire la « France moisie », comme dirait un chroniqueur mondain.

**: ni selon les pays; quand il s’agit de dénoncer le dopage en Russie, toute la profession se mobilise ! en revanche, on se bouscule moins pour aller enquêter sur le dopage aux Etats-Unis…

Enquête-t-on sur les pratiques dopantes des intellectuels et des écrivains ? sur les textes hallucinés de ces romanciers chargés d’amphets ? Enquête-t-on sur les réseaux de la drogue dans le monde du spectacle et de la politique ? Rien à voir avec la course cycliste ? Sans doute est-ce très différent, mais il s’agit aussi, pour ces écrivains et ces vedettes du show bizz, de se montrer performants, comme il s’agit aussi pour les hommes et femmes politiques de gagner une élection ! Dans les journaux parisiens, Libé, Le Monde et d’autres, le deux-poids-deux-mesures est la règle; ce qui est condamnable ici ne l’est pas ailleurs ! Les coureurs dopés doivent être sanctionnés comme tricheurs, en revanche les artistes, les aaaaartttiiiiisstes ! peuvent se défoncer à satiété, et nous surprendre par leurs visions hallucinées du monde; la prison pour les uns ! le panthéon pour les autres !

J’abrège: la philosophie des piqûres, comme dirait Blondin, fait sans doute partie de la santé du coureur; cette santé hors-normes, cette « grande santé » nieztschéenne peut connaître bien sûr de vertigineux effondrements. La vie d’un champion ne ressemble en rien à celle d’un professeur; ascensions et descentes chez l’un, calme plat et modestes secousses chez l’autre. Le cycliste a le coeur bien accroché; celui du prof est flottant, parfois en bandoulière; la puissance du coureur, surtout, est exceptionnelle, voici ce qu’en dit Pierre Chany:  » un homme de 70 kilos gravissant le Galibier développe durant soixante minutes une puissance de 23 kilos par seconde, soit à peu près le tiers d’un cheval-vapeur. Cela ne vous dit rien ? Alors, sachez que le taux de travail du métier manuel le plus pénible atteint exceptionnellement, et pour quelques secondes, un sixième de cheval. » (Pierre Chany, Le Tour de France, Plon, 1972, p. 187-88).

Ainsi s’achève la saison 1 de ce blog. Le chroniqueur prend quelques jours de congé. La saison 2 débutera le 23 août. 

   

 

                           

 

                             

Synthèse

 

J’en arrive donc à la synthèse ou conclusion générale sur le Tour de France; le temps est venu de fermer les ouvrages (sauf un) que j’ai pu consulter, de les ranger dans le coin de ma bibliothèque qui leur est réservé; je ne suis pas un chercheur professionnel et universitaire, mes interrogations et mes recherches sont de type « buissonnier »; mais le buisson n’est pas toujours ardent. Comment dire ? Rien ne m’exalte vraiment ici bas; je suis un terrien sans zèle; pas malheureux, non, mais j’assiste un peu perplexe, un peu désabusé, au spectacle de mon époque. - Le Tour de France est sans doute lui aussi un spectacle, mais c’est un spectacle modéré, paisible, un peu désuet, un peu ennuyeux, et qui finalement me convient bien, car je suis moi aussi tout cela.

Dans un premier temps, j’ai donc indiqué les réserves que m’inspiraient les commentaires et les récits « épiques », ou soi-disant tels, du Tour et de son histoire; je les ai qualifiés de pontifiants, de grandiloquents, et même de pathétiques dans leur ambition de « remythifier » une épreuve largement décriée depuis fort longtemps. Alors que la France se trouve aujourd’hui dans une situation politique, sociale et culturelle lamentable et honteuse, voilà que le Tour voudrait nous faire croire à la beauté des paysages, des monuments, des églises et des abbayes ! Le blabla touristico-mémoriel bien pensant de Eric Fottorino ne saurait dissimuler l’âpre réalité: les églises sont vides et on assassine les derniers prêtres qui s’y trouvent ! Et pendant que le peloton zigzague sur les routes de montagne, offrant des images magnifiques de retransmission, un cinglé fonce tout droit avec un camion sur la Promenade des Anglais, fauchant une centaine de personnes. Le Tour a poursuivi sa route, presque bucolique, donnant raison au général De Gaulle qui déclarait autrefois que la France pendant l’été n’était pas gouvernée par lui mais par le directeur du Tour, Jacques Goddet ! Alors, aujourd’hui, avec le dérisoire Hollande, pensez-donc !

J’ai choisi le parti de proposer des chroniques accessibles à des lecteurs non connaisseurs, en évitant les allusions et les termes techniques pour initiés; je me suis gardé également de toute prose « littéraire » dans le genre Antoine Blondin; les chroniques de celui-ci appartiennent à une époque révolue, de 1954 à 1981, où le Tour avait alors des points communs avec la morale et l’esthétique de l’instituteur du village; quand on lit Blondin on a l’impression de lire une bonne vieille dictée d’autrefois ! Tout a changé avec les années 80, et c’est aussi le sentiment, exprimé de façon bien différente, par Philippe Bordas; le style de cet écrivain, né en 1961, est à contre-courant de la prose officielle et formatée du journalisme sportif; décrit comme anarchiste, lyrique, poétique, tellurique, caustique, et j’en passe, le livre Forcenés de Bordas ouvre l’histoire du Tour et du cyclisme, à travers anecdotes et portraits, à des horizons brumeux, intrigants, à des mirages, à des précipices, au vertige du tragique et du champion suicidaire, tandis que Blondin, lui, se tient au coeur d’un imaginaire pastoral de coureurs paysans et de reliefs champêtres joliment peints à la manière de l’instituteur provençal. Bordas préfère l’atmosphère ouvrière flamande, le vent du plat pays et du littoral; il sait que la dureté et la violence de l’effort ne peuvent s’écrire tout à fait à la manière d’une gentille lettre à la cousine… Bordas aime Céline. Et Céline aimait le vélo (et il en faisait). « Vous dites: vous aurez une auto ! Non ! L’auto est ventripoteuse, semi-corbillarde à flapis ! Je corbillerai pas ! L’Imponder ! Mon vélo ! C’est tout ! Le malade téléphone ? Je vole ! les réflexes ! Les mollets ! poumons de forge ! Je me soigne en soignant les autres ! d’une visite deux coups ! le cycle panacée ! … Mon Imponder ? [...] ma fourche, mes deux roues ! … des toiles d’araignée… tout le cycle: cinq kilos ! Cette fragilité dans l’essor !… »*

* extraits de Féerie, cités par Philippe Bordas. L’Imponder est une marque de vélo.            

Pour Bordas, l’intégration républicaine par le vélo et par le Tour, c’est fini :  » Le cyclisme n’attire pas les gamins des cités. Il excite les enfants des pavillonnaires, les exaltés de province. Le cycliste est interdit de considération dans les lieux dédiés au football et au basket. Douleur maximale. Salaire moyen. Sex appeal nul… Les cyclistes s’affichent avec des femmes normales, des variantes intermédiaires. « Des golgothes, des vendeuses Darty, arrête ça »… Ils propagent une modestie et une perception de la peine toujours émouvantes. « C’te galère, ils suent comme sur les chantiers. » Ils se déplacent dans des automobiles normales et ne cherchent pas à épater. « Des Peugeot, carrément. »… Ils suivent une hygiène de vie plus que rigoureuse. « S’piquent dans l’cul, sur ma mère c’est vrai. »… Les cyclistes réacs, les racistes encasqués des oasis meulière ont établi la théorie d’un cyclisme noble et trop épuisant pour les branleurs, juste bons selon eux pour les sports collectifs où l’on peut glander quand tourne le ballon. Allobroges et Bituriges ont maçonné le constat d’un cyclisme réservé aux Gaulois taillés dans le soc des charrues. Le cyclisme fournit au ziva un motif d’exécration. C’est la France balzacienne que le ziva met au pilori par le jeu des sonorités. Les Jalabert et les Chabert, par leurs finales écoeurantes, font symbole d’une France de ploucs et d’empesés du labour… » (Forcenés, pp. 125-130).

En revanche, l’intégration du Tour dans le capitalisme et la mondialisation (donc, le mondialisme) se porte bien; l’argent circule, et vite, les sponsors, les autorités du cyclisme et les médias font cause commune (malgré quelques divergences dans la répartition des gains !). Depuis l’origine, ai-je dit, le Tour est une affaire commerciale et journalistique; le livre de l’historienne Sandrine Viollet (plusieurs fois cité) montre à l’envi l’essor parallèle de l’épreuve, des publicités et des médias. La formule des équipes nationales a permis aux constructeurs de cycles de retarder un peu l’invasion du Tour par les « marques extra-sportives » (boissons alcoolisées, produits cosmétiques, alimentaires, et aujourd’hui les banques, les assurances, les chaînes de télé, les sociétés de téléphonie, etc.); mais la pratique occidentale du vélo a fortement reculé pendant les Trente Glorieuses, entraînant restructurations et délocalisations de la production; la quasi totalité des vélos est aujourd’hui fabriquée en Asie. Le marché compte beaucoup sur les effets porteurs des grandes compétitions, comme le Tour; il compte aussi sur la nouvelle image d’un cyclisme ou d’une pratique cycliste « à la carte », pour tous et pour tous les goûts: pour maigrir, pour exhiber sa belle silhouette, ses mollets rasés, galbés, superbes, ses hanches et ses fesses en marbre, pour se promener en famille à la campagne, pour aller au boulot et faire des économies d’essence, pour se la jouer écolo-bobo-socialo, citoyen éthique, responsable et durable, etc. 

Ma pratique du vélo (je laisse le mot bicyclette aux bobos-écolos et à Fottorino) est fort modeste et nullement militante; je ne revendique ni solidarité ni camaraderie (toutefois je m’arrête quand un coureur est en panne et je ne manque pas de saluer d’un petit signe de main ceux que je croise); les explications technico-sportives m’ennuient (les questions de braquet par exemple). Le vélo me permet d’être assez en forme (dans tous les sens du terme); il fait partie de mon style, de mon allure, et même de ma réputation. Au lycée, on m’appelle « le cycliste ». C’est toujours mieux que gauchiste !      

                                    

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