Archive pour mai, 2016

Gouvernance impériale

 

Les derniers chapitres d’histoire de Terminale m’ennuient quelque peu; ils s’intitulent « échelles de gouvernement » et consistent à s’interroger sur la construction politique européenne et sur la notion de gouvernance mondiale ! Quel baratin, quelle prétention… J’essaie de simplifier et d’ironiser, tout en veillant à ne pas mépriser… La préparation au Bac réclame un peu de confiance dans le « savoir ». Les élèves comprennent assez vite, quand même, que ces deux chapitres sont tels deux icebergs; le non-dit immergé est beaucoup plus volumineux que le petit texte de surface (une dizaine de pages dans le manuel). Dans les eaux froides et les fonds abyssaux des stratégies géopolitiques, le gentil professeur d’histoire de lycée n’est pas en mesure de s’aventurer. Il faut donc se contenter de quelques sigles comme balises: FMI, OMC, G8, COP 21, CECA, CEE… TAFTA ! Les élèves notent sagement les définitions de ces organismes aux fonctionnements bien compliqués. Je n’entrerai pas dans les détails, leur dis-je, et pour cause ! Je ne peux toutefois m’empêcher d’ironiser: la CECA ? Cette Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, qui se voulait « supra-nationale », modernisatrice, sociale et pacifique, est parvenue en moins de 50 ans à faire disparaître la production du charbon et de l’acier sur le sol français; du moins n’-a-t-elle rien fait pour la protéger… Le FMI ? Cet outil de développement économique (manié depuis Washington) en faveur des pays pauvres a contribué à leur endettement et à leur dépendance auprès des grandes compagnies et des marchés financiers des matières premières (Chicago, New York). Cet outil qui devait être un levier est devenu un étau et un marteau pilon ! Demandez aux Grecs ce qu’ils en pensent ! Quant à la COP 21, j’ai dû mal à réprimer un rire sarcastique; elle nous annonce le réchauffement, il fait à peine 10° en plein milieu du mois de mai ! Ce genre d’écologisme, dis-je aux élèves, est la bonne conscience émotive (Fabius était en pleurs au moment de conclure le super-accord historique de Paris sur la limitation du réchauffement) de gens capables par ailleurs de tous les cynismes les plus rusés. Sous prétexte de protéger l’environnement, on nous interdit de pisser derrière une haie, maintenant il faut aller dans une cabine, à condition d’en trouver, et payer deux euros ! Tel est le principe de cet écologisme mondialiste: interdire et taxer. Ce n’est pas une philosophie, c’est une religion ! On ne sera donc pas surpris de retrouver le « peuple élu » aux commandes de cette arnaque mondiale ! Le pionnier de l’escroquerie à la taxe carbone est un certain Grégory Zaoui, citoyen d’Israël; sont également réfugiés dans ce pays les principaux organisateurs d’une mafia du CO2 qui aurait détourné près de 5 milliards d’euros; un business comme un autre selon eux (version sophistiquée de « la vérité si je mens ! »); leur procès se tient actuellement à Paris, mais les médias français sont plutôt discrets sur le sujet. Quelques journaux y font allusion, et les commentaires des lecteurs sont sans ambiguïté.      

Plus intéressant, je parle de Napoléon aux élèves de seconde; le programme et les manuels ne lui consacrent que peu de place, coincé entre la Révolution et les « libertés des peuples en Europe jusqu’en 1850″. Pourtant, il n’est pas exagéré de considérer Napoléon Bonaparte comme l’un des plus grands et des plus étonnants personnages de l’histoire de France et de l’Europe; beaucoup plus fort que De Gaulle ! Aussi fort que Louis XIV et que Charlemagne ! Evidemment, le personnage n’est pas apprécié des profs de gauche; c’est un conquérant, un aventurier, un despote ! Ce n’est pas du tout un démocrate, et sa conception des droits de l’homme est sujette à caution… Sans parler de celle des femmes. L’ancien ministre crypto-trotskyste et retraité de l’île de Ré, Lionel Jospin, a récemment écrit un essai intitulé « Le mal napoléonien »; je ne l’ai pas lu mais j’en devine la « thèse »: le premier consul sacré empereur aurait donc écrasé et étouffé le « peuple », envoyé au casse-pipe plus de deux millions de soldats, et consacré un régime oligarchique centralisateur dont l’héritage politique a façonné les idéologies pourtant antagonistes d’une droite libérale et d’une droite conservatrice. Bref, le « mal napoléonien » expliquerait la défaite de Jospin en 2002 ! Sur le plan idéologique, en effet, Napoléon est difficile à saisir, à classer; il aime l’ordre et l’obéissance, la hiérarchie et les « corps constitués » (c’est un militaire !), mais il aime plus encore l’action, le mouvement, l’audace, le génie individuel et l’ascension sociale. Ce stratège de la vitesse et de la surprise est aussi et avant tout un général planificateur, méticuleux, qui ne laisse rien au hasard (il a reconnu chaque mètre carré du terrain d’Austerlitz); quand je prépare mes plans, dit-il, je suis pusillanime et je grossis tous les risques possibles.

Ce despote, cet usurpateur, cet empereur grotesque aux allures orientales (voir le décorum du sacre), honni des dynasties européennes, chrétiennes et blanches, ce conquérant pathologique qui attente au flegme et au pragmatisme anglais, cet agitateur de nations qui rêve pourtant de stabilité administrative et de bonhomie provinciale, ce fils du peuple corse qui se comporte en parrain mafieux, rackette les pays conquis, distribue les cadeaux à sa famille et à tous les opportunistes les plus veules, il est bien difficile en effet de s’en faire une idée juste. Napoléon est tout sauf juste, c’est un personnage de bataille, hirsute, qui fait irruption dans un salon mondain, c’est la Révolution virile, en somme, qui brusquement provoque l’émoi, le malaise et le fantasme des belles dames guindées de l’Ancien Régime. La carrière politique de Bonaparte est lancée dans le contexte d’une débauche générale, d’intrigues, d’argent et de volupté (1796-99)*. D’abord timide, romantique, exalté, lecteur de Rousseau, ami de Robespierre (sinon de Maximilien, du moins de son frère), le jeune général (à 24 ans !) est vite initié par Joséphine à la corruption des plaisirs par le plaisir. Encore ! encore ! devient le désir passionnel du futur premier consul impétueux; c’est assez, et c’est bien comme ça, aurait dit un chef politique plus modéré. Avec le Consulat (1800) et sa gloire toute bourgeoise et dépravée, c’en est donc fini du romantisme populaire et des rêveries solitaires, Bonaparte devient cynique, méprisant, mufle, mais aussi songeur, hypocondriaque et travailleur acharné; l’époque est tourmentée, il faut donc un chef qui le soit aussi pour y mettre un peu d’ordre !

*: « Quatre années parmi les plus sales, les plus corrompues de l’histoire… La Révolution qui, dans son excès, vient de faire surgir des hommes d’exception, se ratatine et fait sortir de leurs trous ces petits animaux nuisibles qui se repaissent des dépouilles des morts. » écrit Jean-Marie Rouart, dans Napoléon ou La destinée, Gallimard, 2012, Folio, 2014, p. 55.  

Comment le petit Lionel Jospin pourrait-il comprendre quoi que ce soit à Napoléon ? Comprendre, triste obsession des âmes grises. Il faut sans doute un esprit romanesque pour raconter l’aventure impériale**. « Quel roman que ma vie ! » a résumé lui-même l’intéressé. On trouve pourtant de très bonnes observations chez le philosophe libéral (et pro-anglais !) Hippolyte Taine, et des répliques encore toutes chaudes de l’épopée napoléonienne, comme celle-ci: ayant demandé à M. de Ségur ce qu’on dirait de lui après sa mort, et comme celui-ci s’étendait sur les regrets unanimes,  »Point du tout » répond l’Empereur; puis avec un haut-le-corps significatif qui exprime bien le soulagement universel, il ajoute: « On dira Ouf ! » (1)

**: il faut aussi un auditoire qui le soit, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte avec mes élèves de Seconde… C’est là, d’ailleurs, qu’on voit que la France est fichue, quand de jeunes crétins feuqlandisés ne savent même pas se taire devant le récit de la campagne de Russie ! Comme l’écrit le romancier Sylvain Tesson, « Il y a deux siècles, des mecs rêvaient d’autre chose que du haut-débit. Ils étaient prêts à mourir pour voir scintiller les bulbes de Moscou ». (Berezina, 2015, Folio, p. 21)

(1): H. Taine, Les Origines de la France contemporaine, Bouquins, Robert Laffont, vol. 2, p. 417.

                                                                                     

Varennes

 

Je profite d’un dimanche pluvieux pour lire Varennes de Mona Ozouf (1); même si cette historienne normande m’a tout l’air d’être une bonne bourgeoise conservatrice (de 85 ans aujourd’hui !) et probablement FM, ce qu’elle écrit de la fuite du roi Louis XVI mérite qu’on s’y arrête ! Il s’agit d’un événement majeur de la Révolution (deux pages entières dans le manuel de Seconde !). L’ouvrage de Mona Ozouf est d’ailleurs paru dans la collection: « Les journées qui ont fait la France ». Ou qui l’ont défaite ?

(1): Mona Ozouf, Varennes, Gallimard, 2005, Folio, 2011, 590 pages.

On retient en général de cette fuite à Varennes, le 21 juin 1791, qu’elle a discrédité le roi auprès de son « peuple », et plus encore animé contre lui des opinions et jugements de nature à désacraliser la fonction royale. Celle-ci est au coeur des questions et des débats du nouveau régime, constitutionnel et parlementaire, qui s’organise depuis l’été 1789. On dit aussi souvent, un peu rapidement, que le roi use et abuse de son droit de veto (suspensif) afin de bloquer le travail législatif, et de favoriser par conséquent les contestations et les divisions. C’est la vulgate du « double-jeu » de Louis XVI: il feint d’accepter le nouveau régime mais songe aux moyens de rétablir l’ancien. Pas vraiment, explique Mona Ozouf; ce roi décrié, caricaturé, n’est pas hostile aux changements ou aux réformes, et semble animé d’un véritable souci du « bien public »; ses sentiments et ses réflexions politiques, toutefois, manquent d’ardeur et de cohérence; Louis XVI passe pour influençable, hésitant, indécis. La fuite à Varennes met en lumière, si l’on peut dire, sa part d’ombre et ses obscures pensées.

Dans sa déclaration manuscrite à l’assemblée, rédigée avant le départ, Louis XVI explique sa fuite par la situation de prisonnier politique qui est la sienne; il se plaint de n’avoir plus aucun pouvoir réel, sauf celui en effet de s’opposer, qui ne peut manquer par conséquent de lui aliéner l’opinion publique téléguidée par les clubs et les journaux; cette situation est en tout point contraire à l’idée qu’il se fait de son rôle par rapport aux Français (rappelons qu’il est devenu « roi des Français » et qu’il n’est plus tout à fait  »roi de France »). Mais que reste t-il précisément de ce rôle une fois que le roi a été désacralisé par la Constitution (et le serment prêté devant la foule le 14 juillet 1790) ? Pour une partie de l’assemblée et peut-être de l’opinion publique (mais celle-ci est difficile à sonder) le roi doit jouer le rôle d’arbitre, de garant et de protecteur… de la Constitution, mais d’une Constitution qui lui ôte tout pouvoir réel d’initiative. Un roi de figuration alors ? En effet, et pour ce rôle, Louis XVI manque de prestance et d’éclat; tous les observateurs, à commencer par sa femme, se plaignent de son allure bonhomme, provinciale, casanière… Il n’a pas le sens du spectacle (comme l’avait Louis XIV), il n’a pas non plus l’audace virile voire érotomane de son grand-père ! On lui reconnaît à la rigueur un côté bucolique et pastoral, c’est un passionné de géographie et il apprécie la chasse. Mais pastoral est ambigu et laisse entendre que le peuple soit encore et toujours un troupeau de moutons. La fuite à Varennes, de toute façon, annule cette incertaine qualité: un pasteur ne quitte pas la bergerie en pleine nuit !

Drôle de fuite tout de même; qui l’a voulue ? organisée ? C’est moi, dira Louis XVI de retour; j’avais besoin de réfléchir, de prendre l’air, de me mettre au vert ! Mais dans ce cas, pourquoi être parti en pleine nuit avec la reine, vos deux enfants, la gouvernante et votre soeur ? Encombrante expédition au demeurant qui vous aura fait perdre un temps précieux ! Un roi viril serait parti sur son cheval au galop ! En effet. La fuite, par ailleurs, a nécessité une organisation (c’est un complot !), des relais de postes, et la complicité de quelques officiers, qui se sont du reste avérés négligents; mais cette négligence, et les incroyables erreurs de parcours et de rendez-vous qui se sont produites reflètent d’une certaine manière la situation confuse d’un royaume et d’un Etat en pleine transformation, administrative et militaire. Cette fuite révèle aussi le manque de chance du roi qui est arrêté à cent mètres d’une escorte qui pouvait le sauver… Or, n’est-ce pas une preuve, métaphysique en somme, que ce roi malchanceux n’est décidément pas fait pour régner ? Et pourtant, il doit régner. La Constitution et l’assemblée (qui en a terminé la rédaction) ont besoin de lui. D’où les circonvolutions des ministres, notamment de Barnave, et de la plupart des députés (ils ont très envie de rentrer chez eux, Paris est bruyant, étouffant et même menaçant ici ou là…) visant à faire passer la fuite pour un « enlèvement » ou un « voyage initiatique » ! Le roi (et la reine) aurait été victime d’une manoeuvre de la haute noblesse émigrée; Monsieur, le frère du roi, le futur Louis XVIII, est parti lui aussi cette même nuit du 20-21 juin; et il est arrivé à destination ! Cette version de l’enlèvement (providentiel ! va même jusqu’à argumenter Barnave) déchaîne les sarcasmes de la presse, de la rue, tandis que l’assemblée, un peu embarrassée, et finalement elle aussi très fuyante, s’en remet pour se conforter au principe de l’inviolabilité du roi; c’est une façon pour elle de croire qu’elle est vertueuse et que la  Constitution, tellement bonne, peut se passer d’un bon roi au sens moral et politique (c’est l’idée du roi-machine qui n’est là que pour sanctionner les lois, coup de cachet, paf ! suivante !) –  L’autre croyance de cet été, partagée par bien des députés, consiste à dire que la Révolution est terminée. Oui, mais voilà: un certain Robespierre a fait voter une loi qui interdit aux députés sortants d’être réélus dans la prochaine assemblée (qui s’appellera Législative). Une manière d’appeler au « renouveau », au nouvel élan, au nouveau souffle… Mona Ozouf évoque les impatiences de « l’idée républicaine », l’effervescence des clubs (scission des Jacobins et des Feuillants), les craintes de désordre attisées par les pouvoirs constitués (garde nationale, municipalité) et la fusillade du champs de mars (17 juillet 1791) qui vient sanctionner, provisoirement, cette agitation.

Le mot révolution lui-même désigne un mouvement cyclique; après la saison bourgeoise de la Constituante (1789-1791) il y aura la saison petite-bourgeoise de la Législative et de la Convention (1792-1794) puis la saison des opportunistes, des carriéristes, des intrigants, des mondaines et des militaires (1794-1799). Les perdants de cette grande aventure verbale et idéologique auront été les « taiseux » et les grandes gueules: presque tous les paysans, tous les ouvriers, les mendiants, les vagabonds, les prostituées, beaucoup de curés (la tendance pénitente et silencieuse), et le roi lui-même, peu volubile, souvent emprunté dans ses déclarations. Quand on s’intéresse à la Révolution, comme j’essaie de le faire, on ne peut qu’être impressionné par l’intensité des débats et des questions politiques, sociales et culturelles qui sont posés; jamais la France ne s’était à ce point interrogée elle-même et sur elle-même; on peut avoir des doutes et des déceptions quant aux réponses données; c’est mon cas. Mais impossible de ne pas saluer un tel effort de réflexion, où beaucoup ont perdu la tête !

            

                                                                                

So british

 

Je ne lis plus guère de romans; en fait, j’ai tendance à relire ceux que j’ai aimés; mais les nouveaux, une quinzaine par semaine (en basse saison !), ne m’attirent pas; beaucoup d’histoires de femmes là-dedans, ou d’esthètes mondains, ce sont les frasques et les méditations des bien-pensants, qui bénéficient en général de critiques élogieuses. En vérité il faut du temps, beaucoup de temps libre pour lire toutes ces fables et fariboles. Le seul romancier actuel qui m’intéresse, c’est Houellebecq; se dégage de lui un aspect mal pensant, sarcastique, déprimé, réac, pervers, qui rend sa lecture presque réjouissante ! Les autres, en revanche, ceux que je ne lis pas, m’ont tout l’air de se poser en donneurs de leçons hédonistes, en savants et délicats jouisseurs, ou bien en psychologues tordus, morfondus, policiers… Enfin, autre catégorie assommante, les  »passeurs de mémoire » shoatiques subventionnés par l’Education nationale.

J’aime les romans limpides, où l’auteur ne se prend pas pour un petit malin prétentieux qui fait tourner en bourrique son lecteur; et c’est pourquoi ceux de Jane Austen me séduisent; j’en apprécie la limpidité d’observations et de réflexions; ce sont des romans calmes (sans effraction morale et culturelle), où les personnages prennent le temps de se connaître, de s’apprécier, de se fâcher (courtoisement !); un genre de bienveillance « structurelle » semble surplomber les modestes aléas conjoncturels de l’histoire; d’aucuns trouvent ennuyeux ce petit monde « austenien » où il ne se passe pas grand chose ! Mais cette « économie » d’évènements est en quelque sorte compensée par des précisions de vie quotidienne, du moins hebdomadaire, qui donnent aux personnages une vraie réalité de « caractère »; comme le dit la sagesse populaire, c’est en vivant tous les jours avec quelqu’un qu’on découvre vraiment ce qu’il est ! Jane Austen, de son poste d’observation provincial et quasi champêtre, montre que les individus les plus ordonnés et respectueux des règles et des codes sont aussi des esprits doués d’une vive imagination, parfois même portés à la ruse ou à la fantaisie; c’est une grande découverte romanesque, mine de rien, au début du XIXe, que de faire ainsi état de la dimension « complexe », ambivalente voire paradoxale des esprits humains; jusque-là, l’homme était considéré comme une créature relativement prévisible, y compris et surtout dans ses aspirations au « bonheur »; pour la femme on pouvait avoir des doutes (une conscience fragile et équivoque qui interroge les moralistes); les philosophes des Lumières (Voltaire) se font une idée somme toute assez sommaire des désirs humains (argent, sexe, pouvoir) et en déduisent des mécanismes culturels, des « lois physiques » d’organisation sociale, imparables, qui visent aussi à rendre inefficace et confuse la métaphysique chrétienne. Les ingénieurs triomphent des curés ! A l’encontre des grandes doctrines révolutionnaires, le petit monde provincial (du sud de l’Angleterre, la région de Bath) de Jane Austen semble se blottir dans le respect des usages sociaux et culturels, tout en appréciant la faculté des individus à s’y mouvoir modestement, à y inscrire leurs opinions modestes. Ce conservatisme « structurel » et de type presque « créationniste » n’empêche pas, bien au contraire, un certain « évolutionnisme » des caractères humains; tout en étant forts de leurs principes et de leurs croyances, les personnages austeniens se révèlent souples et conciliants (quelques accrochages et malentendus ici et là, mais très vite évaporés). Je n’exclus pas, pour finir, que les romans de Jane Austen puissent avoir des effets d’assouplissement sur la conscience de leurs lecteurs…

Autre romancière anglaise, mais beaucoup moins connue, Elizabeth Gaskell n’a pas la même souplesse; je viens de lire son Nord et Sud (publié au milieu du XIXe)*, élogieusement présenté sur les sites de critiques amateurs; beaucoup de lectrices la comparent en effet à Jane Austen et la créditent même d’un regard social et culturel (voire politique !) plus perspicace et moins confiné; E. Gaskell en effet s’intéresse à la « question ouvrière » du Nord de l’Angleterre; elle y est portée par son éducation et sa « morale » religieuses, favorables au réformisme et au progressisme; mais pas question, évidemment, de tenir un discours révolutionnaire marxiste ! Dans son Invention de l’Europe, l’historien-sociologue E. Todd consacre quelques lignes au rôle de la religion protestante « unitarienne » (c’est son nom) qui aurait amorti et refroidi les revendications ouvrières, les empêchant de dériver, incandescentes, vers l’idéologie de la lutte des classes et de la révolution prolétarienne. Dans Nord et Sud, l’héroïne (le mot n’est pas trop fort) parvient à s’interposer entre le patron de la manufacture et les ouvriers grévistes aux propos menaçants. Elle n’apprécie guère le premier, qu’elle trouve trop sûr de lui, « self-made man » robuste et autoritaire, mais d’un autre côté les ouvriers lui semblent induits en erreur par les protestations et les propositions extrémistes du syndicat. Cette héroïne, Margaret Hale, n’a du reste guère le temps de creuser la question salariale, puisqu’elle est plongée dans le deuil en perdant coup sur coup sa mère et son père. Elizabeth Gaskell ne ménage pas ses personnages, qui n’ont pas la souplesse et l’ironie d’opinions de ceux de Jane Austen; les dialogues, par conséquent, ne dégagent pas grande originalité ni fantaisie; ils tombent un peu lourdement dans la soupe refroidie de la macération des caractères; suffisant pour ouvrir l’appétit de l’héroïne envers le patron - La première phrase du roman est du reste assez curieuse, pour ne pas dire maladroite:  » Edith ! murmura Margaret, Edith ! » – Drôle de façon de murmurer… A moins qu’il ne s’agisse d’un gémissement ou d’une plainte… Honny soit qui mal y pense !

Porté par des intentions généreuses et favorables à l’égard de E. Gaskell, je suis parvenu à lire en entier Nord et Sud; mais, à la manière d’un lecteur (perdu dans le flot des louanges féminines), qui commence sa critique par « ouf ! », la dernière partie du roman m’a paru bien longue; Margaret, débarrassé de ses parents (il n’y a pas d’autre mot, étant donné le piètre traitement psychologique et moral que leur réserve la romancière), quitte la région industrielle, est hébergée à Londres chez sa tante, hérite de la fortune d’un ami de son père, qui meurt lui aussi (allez hop !), et d’une grande fortune puisqu’elle devient propriétaire des terrains industriels où exerce Mr Thornton, le patron qu’elle n’apprécie guère mais qu’elle va finalement épouser ! J’avoue n’avoir pas tout saisi des revirements psychologiques de l’héroïne; pourtant, d’après certaines lectrices, on comprend assez vite que Margaret est attirée par Thornton; bien sûr, cette attirance est combattue et réprimée, comme il se doit chez les âmes fortes (de cette époque !); le deuil, surtout (Thanatos), oblige à tenir en respect Eros, mais celui-ci n’en devient que plus ferme… Et quand c’est ferme…   »Chut ! » s’exclame Margaret à la toute fin du roman.

*: Nord et Sud, Fayard, 2005, puis coll. Points, 2010, 690 pages.

                                                                                                                

                 

La fête du rugby

 

Un de mes collègues d’histoire-géo, d’origine méridionale, le genre syndiqué viril, m’invite à la fête du rugby de sa commune; c’est un événement bien rodé, la 36e édition je crois, qui réunit dans un vaste parc plus de mille joueurs entre 6 et 14 ans, venus de 22 clubs différents, dont quelques uns très réputés pour leurs écoles de rugby: Boulogne, Courbevoie, Noisy le Grand, Pantin, Versailles… La Normandie est aussi représentée avec Caen, Hérouville, Lisieux, Flers, Bayeux, Cherbourg, et le club Couronnais de Rouen. Mon collègue participe à l’organisation: 750 baguettes de pain, 250 kg de saucisses et de merguez, 200 de viande, des centaines de gâteaux, il faut nourrir tous ces joueurs en herbe et en pleine croissance ! Mais surtout, pourvu qu’il fasse beau…

Il a fait beau. Je suis arrivé vers 13 heures; toutes les équipes étaient justement au casse-croûte; ambiance pique-nique, très familiale et associative, mamans, papas et éducateurs autour des gamins; et déjà des conseils de pro: une sieste avant la reprise des matchs, récupération, étirements, petits conciliabules de tactiques… J’observe un certain relâchement festif tout de même dans certaines équipes, les normandes notamment; les parents ont picolé, ça chante le refrain de « l’Aviron bayonnais », les gamins courent dans tous les sens, se plaquent à qui mieux mieux. Courbevoie dégage une impression de plus forte organisation; les mômes sont équipés comme des pros, casques, gants, protections, et leurs maillots portent leurs prénoms: Léandre, Thimothée, Arthur, Victor, Louis, Graham, Elias, etc. Je cherche, non, pas de Kévin, pas de Jason, pas de Rachid… Un peu plus loin, le XV Couronnais de Rouen présente un profil socio-culturel plus populaire, avec une bonne proportion de « petits gros » à la peau basanée. Chez les plus grands, entre 12 et 14 ans, certains gabarits en imposent déjà: près de 1,80 mètre pour 70 kilos. Dans cinq ans, ils feront 2 mètres pour 110 kilos ! Les matchs reprennent.

Il s’agit de tout petits matchs de 8 minutes à 7 joueurs par équipe; pas de pénalités au pied, et pas de mêlées pour les moins de 12 ans; que du jeu de mouvement et des essais ! Les terrains sont bosselés, en pente, mais on voit les lignes; pas de chichi, du rugby à la bonne franquette ! J’avoue que le « spectacle » est réjouissant; on est loin de ces connards du PSG et de cet épouvantable abruti de Zlatan ! Aucune chance de croiser Pascal Praud ici. Aucun VIP ! J’aperçois le maire d’Hérouville, je lui trouve un petit air de David Bowie. Il fait beau, oui, mais encore un peu frais, j’enlève mon pull, je le remets, je l’enlève de nouveau; et si j’allais boire une bière pour augmenter la température ? Il m’en faut une deuxième. A la buvette, on chante Mexico, Mexxiiii…. coooo…, les serveurs sont débordés, sur les ailes, au centre, ça commande de partout ! Sur les terrains, même frénésie, on ne sait où donner de la tête, les tout petits sont d’une vivacité merveilleuse, esquives, feintes, roulades, passes courtes, redoublées, grattages au sol, un festival de mouvement et de pugnacité… Il faut les voir et les entendre à la fin du match, les uns en pleurs, les autres en liesse, totalement impliqués, concernés, c’est merveilleux, prodigieux, j’en ai moi aussi les larmes aux yeux. Effet de la bière ? Mais non. C’est mon âme qui tressaillit encore un peu dans ce monde de l’aplatissement informatisé et de la soumission professionnelle. Vive l’enfance ! Vive l’innocence ! Qui ne durent pas longtemps.

Je discute un peu avec des éducateurs, des parents; tout le monde est d’accord sur l’importance du jeu, « faut qu’ils s’amusent avant tout », mais d’une façon collective; le jeu avant le je. Comme les grands, comme les pros, les petits se serrent la main, font une haie d’honneur pour saluer leurs adversaires de 8 minutes: « Et hip hip hip pour Lisieux ! Chik-a-chik ! Aïe ! aïe ! aïe ! » Ici ou là, quelques bobos à soigner, éraflures, torsions, bosses à la tête… Mais pas de protocole commotion ! Lors d’un match, tout de même, un petit début de bagarre éclate; très vite, parents, éducateurs se précipitent sur le terrain, sortent les joueurs les plus énervés… On se réconcilie très vite en dehors. Les matchs des plus de 12 ans sont déjà assez rudes, on voit des charges, des plaquages musclés, de la vitesse de débordement, surtout, et quelques coups de pied bien ajustés. Aucun temps mort, huit minutes à fond (ça laisse rêveur…), les joueurs se replacent promptement. A la différence du foot, pas de remarques agressives ou malveillantes, ni sur la touche, ni sur le terrain de jeu; tout n’est pas idyllique bien sûr, on devine des agacements, des frustrations, des joueurs vexés de ne pas jouer, ou trop vite remplacés à leur goût, etc. Ma préférence va bien sûr aux moins de 10 ans (dans un registre très différent de celle d’un Matzneff !); c’est Boulogne qui gagne la finale contre Courbevoie, leur petit ailier blondinet a fait la différence, associé à un centre déjà bien costaud qui est venu aplatir à trois ou quatre reprises derrière la ligne. J’ai beaucoup aimé aussi le petit frisé de Cherbourg, maître à jouer, il m’a fait penser à Gareth Edwards, le fabuleux demi de mêlée des Gallois dans les années 70 ! 

La fête se termine, il faut respecter les horaires, les équipes parisiennes ont trois heures de route pour rentrer; à la tribune, mon collègue annonce la remise des coupes; des dizaines de coupes alignées qui attendent des bras vainqueurs ! La foule des enfants se forme et se presse; il est temps pour moi de partir. Une bien belle fête, me dis-je, en regagnant ma voiture; j’en avais sans doute besoin, pour évacuer ou du moins diluer un peu le pessimisme de mes commentaires relatifs au foot et au spectacle général de la société. Enfin, comme disait ma grand-mère, c’est tout mignon quand c’est petit, mais ça grandit vite les enfants ! Oui, et quand ils arrivent au lycée, ce sont déjà des êtres épouvantablement corrompus et corrupteurs. Le vice du je a remplacé la vertu du jeu. Les éducateurs ont laissé la place à des managers et des agents. La joie du mouvement a été balayée par le cynisme des positions acquises ou l’avidité des ambitions perfides. Perfides… oui… Car le rugby, ne l’oublions pas, a été inventé en Angleterre.

 

                                            

           

En attendant l’Euro

 

Le sélectionneur Deschamps a donc livré sa liste des 23 joueurs de l’équipe de France; cet événement a été mis en scène comme s’il s’agissait de la nomination d’un gouvernement; aucune surprise dans la liste, que le quotidien L’Equipe avait annoncée le matin; du coup, l’événement est devenu un « non-événement », à la mesure du bavardage bien pensant des médias officiels; dans ce registre, Pascal Praud sur I-Télé n’est pas dénué de talent. Le jeune néo-journaliste Bertrand Latour lui sert de temps en temps de faire-valoir; mais ce sont là de faux débats entre gens qui sont globalement d’accord sur l’essentiel. L’écrivain Bernard Morlino semble flirter davantage avec la « dissidence »; il n’a pas hésité pour qualifier la liste des 23 à parler d’une sorte de « franc-maçonnerie », dont a été black-boulé l’attaquant Ben Arfa. Les FM sont en effet influents dans le milieu du foot professionnel; avec ses loges VIP et son recrutement néo-colonialiste de joueurs africains c’est un milieu où ils se sentent en effet à l’aise. La liste de 23 comprend 11 joueurs blancs et 11 noirs, et un joueur mi-blanc mi-noir (Payet); cette parité n’a pas échappé à de nombreux observateurs officieux et dissidents. L’élément arabe (Ben Arfa, Benzema, Fekir) a disparu; le sélectionneur Deschamps, tel un général Mangin, veut pouvoir compter sur de « bons noirs », costauds et dociles; le dernier venu de la sélection, N’Golo Kanté, me fait penser au type de la publicité Banania d’autrefois, le souriant tirailleur sénégalais plein d’enthousiasme sous son uniforme !

De Deschamps-Mangin à Verdun, le pouvoir socialo FM a voulu enchaîner, et programmer le rappeur Black M pour un concert commémoratif du centenaire de la grande bataille; optimisme bien pensant de l’Elysée ? Africanophilie de Hollande ? (c’est au Mali en effet qu’il a reçu la seule ovation de son quinquennat !) Initiative ubuesque du maire de Verdun ? Je parie plutôt pour une nouvelle manoeuvre de déstabilisation de l’opinion publique; la tactique du président vise à créer le plus de confusion et de discorde possible, agiter les gauchistes sans négliger de provoquer les soi-disant fascistes d’extrême-droite; sa stratégie ? Se poser en candidat du rassemblement et du retour au calme (à l’ordre républicain !). Mitterrand avait déjà procédé ainsi en 1988 face aux rodomontades libérales de la droite RPR et face au « danger » du FN (habilement exploité par le PS). Bémol toutefois: Hollande n’est pas Mitterrand. Et en attendant le probable fiasco du président, candidat ou non, l’affaire Black M n’a donc pas manqué d’éclater, effrayant le faible maire de Verdun qui a décidé l’annulation du concert à la suite de soi disant menaces proférées par de soi disant groupuscules d’extrême-droite. Dans la région de Verdun le patriotisme n’a pas encore tout à fait disparu. Le rappeur parisien, lui, a « posté » une réponse officielle d’indignation (sans doute rédigée par l’Elysée) en exhumant une photo de son grand-père, guinéen, qui aurait servi dans l’armée française pendant la Seconde guerre… Allez donc vérifier l’exactitude de la chose ! Toujours est-il que les Africains colonisés sont toujours très prompts à se réclamer de leur servitude ! Ils pourraient quand même, depuis le temps, se rendre un peu compte que le pouvoir français les berne et les manipule outrageusement, et particulièrement quand ce pouvoir est entre les mains des socialo FM ! Les guerres coloniales le prouvent. Mes deux élèves noires de terminale en conviennent parfaitement et me racontent en aparte, au-delà de mes plus folles suspicions, ce qu’il en est de la « corruptibilité » des élites africaines franc-maçonnes ! « Vous êtes le seul professeur à nous parler des FM » m’ont-elle gentiment dit un jour. Oui, sans doute, mais j’aurais pu ajouter: c’est parce que je n’en fais pas partie ! Faut-il enfin appliquer aux Africains colonisés la remarque de Tacite sur mes propres ancêtres ?: « Dans leur inexpérience, les Bretons appelaient civilisation (humanitas) ce qui contribuait à leur asservissement. »

La nouvelle banalité des petits gauchistes à la cervelle de moineau est de parler du 49-3 comme d’un révolver de dictateur pointé sur la tempe de l’assemblée; ne dit-on pas du premier ministre qu’il « dégaine le 49-3″ ! Les caricaturistes usent régulièrement de cette image pour signifier les atteintes à la « liberté d’expression ». Au lycée, j’ai cessé de m’impliquer dans les options dites « littérature et société » quand j’ai bien vu qu’en guise de littérature il était surtout question de « dessins de presse » et de « concours de plaidoiries » au mémorial de Caen. En somme, le journalisme et la magistrature comme horizon indépassable de la liberté et de la démocratie ? Dans la réalité, la justice est au bord de la faillite, son fonctionnement implose, les dossiers s’accumulent, les interprètes ne sont pas payés (sous-entendu: de nombreux prévenus ne parlent pas français !). Les journalistes ? 80 % d’entre eux ne sont plus que des pigistes et intermittents; « des putes ou des chômeurs ! » comme dirait quelqu’un. Les gauchistes des Nuit debout ont évidemment du souci à se faire quant à leur intégration dans le monde du travail. Au mieux, il deviendront profs. De futurs collègues ! Jeanne, au secours !

 Dans la perspective d’une Restauration monarchiste (j’ai vu que Marion s’était rapprochée des royalistes, c’est un bon début !), j’imagine de bon coeur une épuration radicale de la justice de ce pays. Ainsi, bien sûr, qu’une révision totale (vive le révisionnisme !) du système parlementaire: suppression des partis politiques (la droite ? la gauche ? foutaises !), élections de représentants professionnels (restauration des corporations et des guildes !), désignation d’un gouvernement de « maîtres » (reconnus pour la qualité de leur travail et de leur enseignement), et pour couronner le tout, un Roi ! En étant magnanime, celui-ci nous invitera à la tâche d’une restauration bienveillante; nous rénoverons des ouvrages d’art d’autrefois, mais en y appliquant les éléments d’un certain confort; solidité-équilibre-légèreté sera la devise du pays; nous ferons des pensers nouveaux sur des vers antiques, et inversement ! Le temps de travail sera réduit, car les corporations veilleront surtout à la qualité du geste et du résultat. Les loisirs physiques et esthétiques favoriseront la bonne santé corporelle et morale de la population. Les sports professionnels seront bannis. Il n’y aura plus aucune compétition. Les femmes seront à tout le monde.

En attendant cette utopie sociale et culturelle, il va falloir supporter l’épouvantable spectacle de l’Euro de foot, avec ses publicités, ses sponsors et ses marionnettes commerciales (sur I-Télé il y aura Djibril Cissé !); vous n’êtes pas obligé de regarder, me direz-vous… Certes ! Mais je suis quand même un amateur de foot, j’y ai joué, c’est une partie de mon enfance, c’est donc une partie essentielle de mon Etre ! Ce spectacle, malgré sa connerie mercantile, festive, journalistique, idéologique, franc-maçonne, comporte une dimension esthétique potentielle, la promesse de quelques beaux matchs (au moins un !), voire d’un « moment d’anthologie » comme disent les commentateurs. Je me souviens d’un petit garçon qui autrefois m’avait demandé: tu connais anthologie ? Je l’avais laissé poursuivre: en tout cas, il marque plein de buts ! Mais oui, des buts d’anthologie !                  

 

                                                   

Affaires courantes

 

1) Politique intérieure: la gauche dite « plurielle », qui rassemblait autrefois les socialistes, les écologistes, les européistes fédéralistes, s’est décomposée depuis 2012; elle a été torpillée par la politique autoritaire du premier ministre Valls, tandis que Hollande, par sa mollesse verbeuse et ses invocations au retour de la croissance (« la France va mieux »), achevait de décourager les derniers idéologues d’une « gauche » de programme et de projets; l’élection présidentielle qui s’annonce et qui a déjà commencé dans les coulisses des partis, promet une bataille de faux problèmes, de banalités et de péripéties de communication amplifiées par des médias soudoyés par des officines de renseignements. L’autoritarisme et la nervosité de Valls, qui s’appuient sur la Constitution et le fameux article 49-3, peuvent bien déclencher quelques manifestations de rue et de tribune, ils ne provoqueront pas de soulèvement général, ni le vote d’une motion de censure par l’Assemblée. Celle-ci ne veut pas prendre le risque d’une crise politique majeure qui entraînerait des élections législatives anticipées. Les partis du système oligarchique savent qu’ils s’exposent à un rejet croissant et bientôt massif dans les urnes. Il leur importe donc de préserver le « banquet républicain » des élus tout  en contrôlant le dégoût « démocratique » des électeurs ; surtout, ne pas trop agiter le peuple et ne s’en servir qu’avec la plus grande prudence. La méthode Valls consiste à renforcer la surveillance de l’opinion publique; quant à Hollande, il avance doucement les arguments d’une candidature modérée qui saura s’opposer aux impatiences de pouvoir d’une droite républicaine revancharde. Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, avec ses 15 % de popularité, le président est tout à fait capable de se maintenir au pouvoir: il aura besoin de l’appui de Valls, et il devra jouer des rivalités internes au sein d’une « gauche plurielle » décomposée; mais précisément, les rivalités sont telles (voir l’affaire Baupin qui vient d’éclater*) que sa candidature semble bien plus prudente que celle d’un Valls qui pourrait conduire à l’explosion en plein vol, ou en pleine campagne, du fragile équipage socialo-écolo-européiste.

*: cette affaire dite de « harcèlement sexuel » montre que les partis doivent aujourd’hui tenir compte du féminisme, y compris et surtout quand celui-ci est « intéressé », carriériste, voire manipulé par des officines étrangères…

2) Politique extérieure: les pressions internationales, des marchés financiers, des institutions mondialistes, de certains Etats, conditionnent de plus en plus la vie politique française; ces pressions, mal ou peu connues du grand public, expliquent certaines carrières, certaines promotions ou certaines mises à l’écart; dans leur livre Circus Politicus, les journalistes Deloire et Dubois ont souligné l’influence de la « superclasse invisible » (groupe Bilderberg, fondation Rockefeller, banque Goldman Sachs, CIA…) sur une bonne partie de la « classe » politique française (1). La trilogie romanesque de Marc Dugain va également dans le sens d’une appréciation « complotiste », via les services secrets, des turpitudes électorales et partisanes de la République (2). Les pressions extérieures viennent aussi et surtout des firmes multi-nationales qui financent les campagnes, les candidatures, voire les partis eux-mêmes, ainsi que les médias qui mettent en scène la bataille politique; ces firmes sont également très proches de la « puissance publique », et de certains ministères en particulier, sous des formes juridiques et financières complexes; l’opposition public/privé n’est plus du tout de mise dans le contexte pressant de la mondialisation libérale. Le « capitalisme étatique » participe pleinement à celle-ci, que ce soit par les grandes compagnies d’énergie (nucléaire) et de transports qu’il contrôle encore plus ou moins, que ce soit par les contrats signés à l’étranger par le chef de l’Etat en faveur de l’industrie d’armement, du BTP, de la construction aéronautique, etc. Enfin, la politique intérieure s’est peu à peu dessaisie des outils qui autrefois assuraient une certaine souveraineté ou indépendance nationale; l’outil monétaire est aujourd’hui entre les mains de la « troïka » (BCE, FMI, Bruxelles); l’outil militaire et diplomatique est intégré à l’OTAN. La notion de « souveraineté » par conséquent ne doit plus faire partie des enjeux politiques négociables, et elle sert dorénavant d’épouvantail idéologique associé à l’extrême-droite nationaliste.

(1): C. Deloire et D. Dubois, Circus politicus, Albin Michel, 2012, J’ai Lu, 2013

(2): M. Dugain, L’emprise, Quinquennat, Ultime partie, Gallimard puis Folio, 2014-2016  

3) Société, culture: l’anti-nationalisme et l’anti-patriotisme sont devenus la matière même des programmes scolaires et des programmes culturels; des petits livres pour enfants aux films pour adultes, il s’agit de distiller le message d’une société « ouverte »; ouverte aux migrants, ouverte aux « autres », ouverte aux innovations sexuelles… Ouverte, fuyante, dissolue. Cette propagande en faveur du capitalisme libéral apatride et trans-humaniste produit dans la société une recrudescence d’inquiétude, de méfiance et de « repli sur soi »; le « bon sens moral » de la plupart des « gens », au-delà de 30 ans, se détourne des obscénités saugrenues d’une certaine ploutocratie médiatique; et la jeunesse elle-même, malgré son inculture, ou grâce à elle (!), n’adhère pas aux injonctions du mondialisme multi-culturel. Celui-ci n’apporte pas la bonne entente « black-blanc-beur » mise en scène (et sans doute bien plus scénarisée qu’on ne le croit !) lors de la coupe du monde de foot de 1998, mais au contraire provoque des réflexes de discrimination et de racisme, y compris et surtout de la part des immigrés eux-mêmes. Parallèlement à cette propagande officielle de l’ouverture, internet a généré en une dizaine d’années une extraordinaire quantité de sites et de propos qui en prennent le contre-pied; c’est un jeu d’enfants pour des internautes doués d’un certain talent de « dribble » ou de « feinte » que d’observer l’hypocrisie du discours des bien pensants, ouverts aux autres en théorie, mais très intolérants et sectaires en pratique. Plus risqué et nécessitant une plus grande habileté de langage chez ces mêmes internautes est de s’interroger sur les causes du mondialisme anti-national. En intitulant mon blog de la façon que l’on sait, je me suis permis de désigner un « fil conducteur », qui n’est évidemment pas le seul pour expliquer l’évolution récente de la société et de la culture françaises. Je ne suis pas sûr, du reste, qu’on puisse expliquer la destinée des pays et des peuples. Les hommes font l’histoire mais ne savent pas l’histoire qu’ils font, disait Marx. Tout individu qui aspire à vivre tranquillement ne peut qu’être inquiet des apparences et du « spectacle » des choses qui se déroulent hors de chez lui; la « chosification » des consommateurs qui se définissent par les objets qu’ils achètent et possèdent, qui se valorisent par leur carte bancaire et se croient tout permis quand le compte en banque est bien rempli, cette chosification produit l’écoeurement, du moins le découragement de l’observateur casanier. Une ontologie, c’est à dire une méditation, une réflexion, une conceptualisation de l’Etre-là, s’impose en effet pour contester la toute puissance vulgaire de l’Avoir nomade.

                                                                                            

Ascension-Pentecôte

 

Ah, il a du bon tout de même ce calendrier chrétien, qui offre aux bobos de pouvoir partir en ouiquenne prolongé… Ils ne crachent pas dans la soupe, là, les anticléricaux franc-macs de l’Education nationale, on ne les entend pas remettre en cause cette atteinte manifeste à la laïcité, leur chère laïcité ! A ce propos, une expo, une de plus, vient d’être affichée dans un couloir du lycée: la laïcité à travers les âges ! J’y ai jeté un regard méprisant; le bla-bla institutionnel, le pas d’amalgame, le vivre-ensemble, la tolérance, le multi-culturalisme international, les valeurs de l’Europe, etc. Et d’Israël ! Même mon collègue hétéro-socialo aux mains écorchées reconnaît que c’est de la propagande ! Quant à Israël, il m’a tenu des propos d’une virulence tout à fait inhabituelle, alors que je ne demandais rien, et j’ai même dû le radoucir un peu, « c’est un Etat raciste et colonialiste ! c’est scandaleux et personne ne s’en émeut ici ! » - En effet, on ne doit guère en parler dans les « Nuits debout »… J’ignore à peu près tout de ce pseudo-mouvement de « contestation », sinon ce que je peux lire à droite et à gauche, plutôt à droite d’ailleurs… Ici à Caen il ne se passe pas grand chose, la ville se vide assez rapidement, après 21 heures c’est désert dans les rues… Bon, il y a bien quelques migrants qui mettent un peu d’ambiance, ils ont brûlé un bâtiment l’autre jour, près du port de plaisance; évidemment, mes collègues bien pensants de gauche disent que c’est un incendie qui arrange bien la mairie (de droite !) pour accélérer un peu la réhabilitation de la zone portuaire. Les migrants sont très sympathiques de toute façon, ils ne veulent pas rester ici, leur idée c’est l’Angleterre… Mais il y a des cons de Français (surtout des connes en fait) qui voudraient les retenir, et que la France c’est mieux pour eux… C’est quand même très louche cette empathie de la sédentaire de plus de 40 ans pour le nomade… C’est l’ovule bien croupissante qui pousse un dernier soupir vers le spermatozoïde bondissant à la peau basanée !

Ascension: bon, c’est l’occasion pour moi de grimper quelques côtes; on s’élève comme on peut ! J’aime bien ce Jésus, qui ressuscite, hop ! en douceur, évaporation, nuée, et revient ensuite se promener du côté d’Emmaüs, ou de Bethanie, ou du Mont des Oliviers, de toute façon, c’est facile pour lui de se déplacer, semelles de vent, don d’ubiquité… Son message est simple: confiance ! ayez confiance ! Vous hésitez, vous bafouillez… Allez, hop ! le don des langues ! Voilà un don qui m’aurait bien arrangé… Mais on n’en est aujourd’hui plus très loin avec les traductions presque simultanées sur internet, et demain on pourra parler avec n’importe quel étranger, muni de petits écouteurs et d’un smartphone ! Non, vraiment, trop bien, trop cool ce Jésus, comme disent les jeunes… Cool, ou Kool, c’est ainsi d’ailleurs que se prononce Dieu en danois ou norvégien, si je me souviens bien du film Ordet de Dreyer… Ayez confiance, c’est vrai, on n’a jamais assez confiance; la confiance c’est l’innocence; et chez les adultes ça surprend toujours un peu; dans la série Scènes de ménage, que je regarde quasiment tous les soirs sur M6, on a pu entendre l’échange suivant entre José et Liliane (couple de 50 ans): celle-ci commence: « j’aimerais bien partir avec ma copine cet été à Ibiza, ça me tente beaucoup, c’est très beau, très dépaysant… » – José:  » Oui, c’est là où vont beaucoup d’hommes célibataires ou divorcés… C’est très sympa en effet… Tu as raison, je te fais confiance de toute façon… »- Liliane s’étonne de la réponse de José, ne sait quoi ajouter… « Un problème ? » reprend celui-ci – « C’est ta confiance qui me bloque, en fait, non, je crois que je vais y renoncer… » – « Bon, comme tu voudras… »

Du défaut ou du manque de confiance entre les hommes (et les femmes) naissent toutes les lois, tous les codes, et toutes les autorités; surveiller et punir ! comme disent les gauchistes (qui ont un peu lu); le message de Jésus, on le sait bien chez les chrétiens, a été oublié, déformé, embrouillé; l’Eglise s’est construite en enfouissant le message. Grandiloquence, théories fumeuses et inquisition bien fumante; espérances super-célestes et intrigues souterraines ! Génie du christianisme ? Mémoires d’outre-tombe ! Le zombisme des catholiques d’aujourd’hui s’explique assez bien. L’héritage des catacombes ! Une religion de chuchotements et de gémissements; messes basses et coups fourrés (bien fourrés !)… Heureusement, Jean-Sébastien Bach; « Dieu lui doit beaucoup » comme l’a écrit Cioran. Le message de Jésus ? Ayez confiance et soyez artistes ! Trop de professeurs et d’exégètes qui finalement participent à la méfiance générale. Jésus, reviens ! Descends de ta croix et balaye-moi tous ces hypocrites aux regards biaiseux; c’est trop facile pour eux, depuis des siècles, de se satisfaire là de ton impuissance bien cloutée; non seulement ton message ne les intéresse pas, mais ils lui ont substitué toutes sortes de commentaires ambigus, invérifiables, et des milliers de belles images qui occultent largement ta souffrance et ton sacrifice… Jésuites et Sulpiciens ont été les plus inventifs à te trahir… les premiers avec sévérité, figure de pénitence, les seconds avec indulgence et petits bonbons dans les poches…

Méfiance abyssale d’aujourd’hui et redoublement des lois (double et triple législation, nationale, européenne, mondialiste … Combats d’experts et d’avocats… Droit privé contre droit public, droit des affaires contre droits de l’homme, etc) – Voyez la construction européenne; on n’y comprend plus rien, usine à gaz, technocratie constipée, commentateurs flatulents (leur argument ? les mauvaises odeurs, nauséabondes, viennent des autres, des nationalistes !) – La méfiance eurosceptique progresse au rythme des textes et traités qui mijotent à Bruxelles. Ras le bol général de cette mixture à 28 aggravée par la mal-bouffe de Feuq-land ! La dyspepsie est le mal du siècle. Beaucoup de gens sont comme moi, ils veulent manger simple, et à heures fixes. Les diététiciens et chrono-biologistes reconnaissent que c’est le mieux, en effet. J’ai vu l’autre soir un très beau film indien, The Lunchbox; l’histoire se déroule à Mumbai: une femme prépare à manger pour son mari qui travaille loin du domicile; un service de distribution se charge d’acheminer les boîtes hermétiques contenant les repas; ce que la femme prépare est délicat et excellent, le retour des boîtes vides est pour elle un compliment; oui, mais voilà, ce n’est pas le mari qui les reçoit, erreur dans la distribution, c’est un autre homme, qui glisse un mot de remerciement dans une des boîtes; commence alors une correspondance avec la femme; son mari la trompe, elle s’éprend de sentiments pour ce correspondant qui lui envoie des textes de plus en plus longs… Il se plaint un peu, il est veuf, bientôt à la retraite, Mumbai est surpeuplée, il n’y a plus de place assise dans les bus, même mort il faudra encore être debout car les cimetières sont eux aussi saturés ! Le film me plaît beaucoup, délicat, tout en approche, c’est la naissance d’une confiance entre deux personnes; l’homme, plus âgé que la jeune femme (très jolie), a un peu peur, il esquive la première rencontre; puis, il se retrouve avec un vieil homme dans un train vers Nasik ; sans doute alors comprend-il qu’il n’en est pas là, qu’il a encore beaucoup de belles années devant lui… Il revient à Mumbai, et grâce au service de livraison des « lunchboxes » parvient sans doute à retrouver la direction du domicile de la jeune femme. La fin du film nous laisse sur cette hypothèse.                         

 

 

 

 

 

                     

 

 

 

                                

Pierre Boutang

 

On m’a offert la biographie (plutôt hagiographique) de Pierre Boutang écrite par Stéphane Giocanti (1); il ne m’a pas fallu grand temps pour la lire. Et cet entrain s’explique aisément; quand on est comme moi un tout petit et modeste professeur de lycée (pas même agrégé), on ne peut qu’avoir vive admiration pour des « pointures » comme Pierre Boutang; celui-ci en effet incarne le véritable intellectuel français, classique, parfois hermétique, mais aussi très bon professeur, auprès de thésards comme auprès de ses petits-enfants. Disons, pour résumer, que Pierre Boutang est l’anti-BHL, même si les deux hommes se sont croisés (plus que rencontrés) au carrefour d’un certain philosémitisme, quand à la fin des années 70 certains intellectuels anti-communistes de droite rejoignent la génération montante des « nouveaux philosophes », très juifs, et vont ensuite chez Pivot défendre Soljénytsine (celui de l’Archipel du goulag). Le philosémitisme de Boutang, qui est avant tout un philo-judaïsme, s’explique aussi par sa culture littéraire classique, érudite, qui lui fait regretter vers la fin de sa vie de ne pas connaître l’hébreu afin de mieux approfondir encore la connaissance des textes anciens. Ainsi, grâce à l’appui indispensable des « nouveaux intellectuels » médiatiques, Pierre Boutang sort peu à peu du purgatoire universitaire et accède aux émissions semi-grand-public des années 80: Apostrophes, bien sûr, et l’émission Océaniques sur FR3, réalisée par son fils, Pierre-André. Cela étant, la notoriété de Pierre Boutang reste très limitée; il est d’abord un philosophe métaphysicien d’une lecture difficile; son principal ouvrage (c’est sa thèse) s’intitule « Ontologie du secret »; petits amateurs dilettantes, passez votre chemin ! Ensuite, et surtout, sa réputation intellectuelle reste marquée par son engagement dans la « mouvance » monarchiste (mouvance, en effet, tant les lignes ont bougé entre les années 30 et les années d’après-guerre au sein de l’Action française…). Un engagement qui lui vaut d’être ostracisé à la fois par l’intelligentsia communiste et sartrienne, et par la classe politique socialo-centriste (Pierre Mendès France et cie !). Cela fait beaucoup.  

Pourquoi cet engagement monarchiste ? Par éducation, d’abord, par la lecture de l’Action française dès les années 30 (Boutang naît en 1916, comme Mitterrand), par l’influence d’un père lui-même « camelot », puis par l’ambiance bourgeoise et conservatrice qui règne sur le quartier latin entre les deux guerres, parallèlement à l’essor de la banlieue « rouge » et l’arrivée au pouvoir du Front Pop’ ! Le bon élève provincial Boutang (de Saint Etienne), « déraciné », trouve plus d’affinités auprès des normaliens de bonne famille qu’auprès des prolos de Gennevilliers; très vite, il rencontre sa femme, elle aussi normalienne, se marie et devient père de famille avant même de commencer sa carrière de professeur de philosophie. Son monarchisme peut s’expliquer en opposition au communisme prolétarien; celui-ci promet beaucoup, l’égalité, la justice, le bonheur, mais rumine la « lutte des classes », la guerre civile, parle de révolution mais s’abrite (sournoisement ?) dans les coulisses de la république et du pouvoir local (municipal); l’intellectuel littéraire et philosophe, amateur de grandes tragédies, ne peut que mépriser une telle farce, un tel vaudeville socialo-politique ! Autrement plus glorieuse est à ses yeux la figure du Roi (celle d’une reine n’est jamais vraiment envisagée…), d’un roi rédempteur qui pardonne les offenses de ces Français depuis 1789 égarés (« ils ne savent pas ce qu’ils font ») et d’un roi protecteur qui les empêche d’en commettre de nouvelles. Le monarchisme « providentiel » (« la divine surprise » !) dont se réclame Boutang, y compris après 1945 et la condamnation de Maurras, peut s’expliquer aussi par la reprise, de plus belle, des petites combines républicaines, auxquelles s’ajoutent les rivalités et les règlements de compte de l’épuration; l’écrivain et philosophe devient pamphlétaire (contre Sartre) face au spectacle d’une telle trivialité de basse morale: un huis-clos politique qui donne la nausée ! Boutang, qui a raté la carte de Gaulle en 1943 (il a joué Giraud, et il a perdu !) ne peut rien espérer non plus du côté d’un RPF qui lui aussi va rentrer dans le médiocre jeu politique de la IVe république. Son monarchisme prend des accents théologiques faute de pouvoir proclamer une doctrine téléologique ! Bon vivant, farceur et bagarreur à l’occasion, boulimique de livres (et de femmes !), Boutang n’est d’ailleurs pas un intellectuel dogmatique ou doctrinaire; ses combats « politiques » se perdent et se confondent en controverses morales et même métaphysiques où bien peu comme lui peuvent s’aventurer; tandis que règnent le « confort intellectuel » germano-pratin et les rodomontades sartriennes, sans effet réel bien entendu, Boutang cultive plus que jamais ses « classiques », grecs, latins, français, mais aussi la poésie d’un William Blake, qui défend la possibilité d’une spiritualité « érotique » (dont se réclame aussi la beat-generation !). A l’encontre donc d’une République des valeurs, engoncée, fière et vertueuse, mais hypocrite et matérialiste (au sens trivial), Boutang continue de revendiquer un monarchisme des essences et des sensations, des plaisirs terrestres et des aspirations célestes. Un roi de pastorale et de bacchanale !

A défaut, car un roi de ce genre ne court pas les rues, Boutang se rallie au gaullisme présidentiel des années 60 (et à son chantre officiel, Mauriac !); le général a -t-il songé au comte de Paris pour lui succéder ? On l’a dit, mais l’affaire n’a jamais été bien éclaircie; quand le comte de Paris est venu à la fac de Rennes, en 1987, je lui ai gentiment soutenu le bras alors qu’il descendait les marches de l’amphithéâtre, et il m’a remercié de son regard bleu très vif; mais la réponse qu’il fit au camelot Chauvin sur la question précédente n’en fut pas plus claire pour autant; je crois que ce comte n’avait pas l’étoffe. L’étoffe dont sont faits nos rêves ? Soyez réalistes, rêvez l’impossible ! proclament les étudiants gauchistes de mai 68; Boutang, lui, continue ses cours en classe de terminale devant des élèves juifs, qui défendent une cause moins abstraite, celle d’Israël. Puis enfin, il enseigne à l’université (il en avait été écarté en 1944), à Brest d’abord, à la Sorbonne en 1976 où sa nomination soulève une pétition d’intellectuels de gauche. Mais les compétences du professeur sont telles que l’opposition désarme assez vite. Boutang se lève à quatre heures tous les matins, lit des centaines de livres par an, écrit ses Cahiers, des articles, traduit Blake, les Grecs et les Latins, travaille à des essais de philosophie (dont les titres m’échappent). Sa verve pamphlétaire s’en prend à Giscard (« Foutriquet »), avant de renoncer peu à peu à dire quoi que ce soit de la politique française dont la perte de souveraineté européiste le désole. Boutang est évidemment consterné par la médiocrité culturelle qui s’infiltre dans l’enseignement (« ignare comme un agrégé »); il apprécie le roman de Sollers, Femmes, qui dresse selon lui les portraits définitifs et redoutablement exacts d’une certaine intelligentsia: Althusser, Lacan, Barthes…

Assurément, Boutang est un intellectuel d’un autre temps, qui plonge ses références et ses préférences dans des siècles que l’Ecole n’étudie presque plus: Antiquité, Renaissance (qui connaît encore Maurice Scève ?). Un intellectuel qui ne néglige pas l’action, l’engagement, le combat, car il y est porté par la force du verbe et de la pensée; un intellectuel physique et endurant (infatigable marcheur, très bon cycliste !), qui s’intéresse à la métaphysique (l’existentialisme chrétien); un intellectuel enfin qui ne regarde pas la télévision et ne semble guère goûter au spectacle des sports. Pierre Boutang meurt en juin 1998, en pleine coupe du monde de foot organisée par la France; lui aura été épargnée la victoire de l’équipe « black-blanc-beur ».

(1): S. Giocanti, Pierre Boutang, Flammarion, 2016, 457 pages.

 

                                                                                               

Relecture de Femmes

 

Avec son roman Femmes, publié en 1983 par Gallimard, Sollers change de dimension; de l’auteur intellectuel, avant-gardiste, et relativement illisible qu’il était, il devient un écrivain qui passe à la télé (Apostrophes de Pivot) et par conséquent voit son tirage et ses ventes augmenter; la force de frappe commerciale et médiatique de Gallimard lui permet de toucher un plus large public, y compris provincial; toutefois la plupart des réactions à Femmes sont négatives; et cela s’explique aisément; Sollers adopte un style (néo-célinien) qui déplaît aux bons professeurs; c’est assommant, c’est répétitif, il n’y a pas de « structure narrative »; que veut-il démontrer ? quel est le sujet de son roman ? Les femmes ? Les libraires (ils sont encore nombreux au début des années 80) mettent en garde leur clientèle féminine (majoritaire): c’est très spécial à lire, souvent confus, et puis il y a beaucoup de scènes de… enfin, vous voyez… Je vous conseille plutôt le dernier Françoise Giroud !

J’ai dû découvrir Sollers au lycée, vers 1984-85, et sans doute grâce à L’Express que je lisais chaque semaine (j’étais abonné !); en bon fils de paysans, je faisais attention à tout lire, tous les articles, toutes les chroniques ! C’est à cette revue que je dois mes véritables progrès en sciences humaines et politiques, et ma meilleure note de l’année de terminale (17) en histoire-géo; enfoncé le cours du prof ! Je le revois me rendre ma copie, un peu étonné, mais assez « libéral » pour accepter des informations qui ne provenaient pas de lui; rien de tel en revanche en philosophie, où mes citations de Nietzsche étaient rageusement entourées: « est-ce vraiment le sujet ? » « inutile et incertain ! » etc. Bon. C’est dans l’adversité qu’on se forme; donnez-moi un bon ennemi et je vous ferai une bonne politique !

Femmes est sorti en poche assez vite, et Sollers a enchaîné des romans de plus en plus « accessibles »; je crois même qu’il est devenu un genre de d’Ormesson au début des années 90; enfin, il passait régulièrement chez Pivot, détendu, plaisantin, maniant son fume-cigarettes. C’est là bien sûr que le grand public l’a qualifié de mondain, de snob, et que les intellectuels (de gauche comme de droite) ont adopté le plus grand mépris à son égard, « bouffon ! », « clown ! », « guignol ! » etc. J’ai acheté Femmes en poche (été 1991) dans une librairie de Montauban (Tarn et Garonne); la première page m’a plu; « Le monde appartient aux femmes… Les hommes ? Ecume, faux dirigeants, faux prêtres, penseurs approximatifs, insectes… Gestionnaires abusés… Muscles trompeurs, énergie substituée, déléguée… » – Tiens, amusant, me suis-je dit; et sans doute bien vu aussi; mon expérience des femmes était encore bien faible, mais je voyais à Montauban comment ma belle-soeur dominait largement mon frère dans tous les choix de la vie quotidienne, domestique, comment elle imposait ensuite les travaux à faire dans la maison, la cloison à abattre, la moquette à changer, la vieille faïence (les faïences sont toujours vieilles !) de la salle de bains à casser, etc ! Bref, j’avais besoin d’une lecture pour mes soirées après des journées de marteau, de burin, de ponçage et de pinceau.

J’essaie de me souvenir; à la lumière du présent, on pénètre sans doute mieux dans les couloirs du passé; en relisant Femmes aujourd’hui, je devine ce qui a pu me plaire et me déplaire la première fois; assurément j’ai aimé le style, « néo-célinien » si l’on veut, très rythmé, très « swing », très sportif; le déhanchement, le coup de reins, le « jump » comme on dit dans le vélo; possible aussi que j’aie aimé le « propos » anti-féministe du narrateur, c’est à dire la notion d’une résistance littéraire et métaphysique aux injonctions « sociétales » de la matière organique et morale sexuée; disons, résister au féminisme-capitalisme faussement libérateur (même si le narrateur n’a pas du tout une approche marxiste des choses). Avais-je compris cela à cette époque ? Pas sûr, mais possible. Le narrateur, parallèlement à sa résistance, collabore beaucoup; les deux tableaux ! En clair, il baise toutes les dix pages; une tactique ? une stratégie ? Plus simplement, il plaît, il intrigue, il s’échappe. Les scène de sexe en tout cas ne sont pas terribles, expéditives, froides, un peu cyniques; le narrateur semble l’étalon parfait, un « super coup » pour des femmes de milieu bourgeois supérieur qui ont besoin de leur petite dose d’actes sales (« la fraîcheur des actes sales »). Question d’amour-propre ! L’autre intérêt du roman, qui n’a pas dû m’échapper à la première lecture, ce sont les interprétations-extrapolations, souvent drôles et efficaces, qu’il donne de l’histoire littéraire, par exemple de Madame Bovary (pp. 136-142)*. Moins convaincantes, moins intéressantes sont les pages de Femmes consacrées au catholicisme, au pape (qui reçoit le narrateur !), à la Bible, à Jérusalem, aux Juifs; déjà, en 1991, j’avais dû tiquer, aujourd’hui je n’hésite pas à dire que le narrateur (Sollers ?) n’a rien compris à la géopolitique, ni celle du proche-orient, ni celle des Etats-Unis; une chose est sûre, Femmes est très flatteur pour les Juifs, je cite:  » Ils ne disparaissent pas… Ils ne stagnent pas à l’écart… On ne peut pas les ranger au musée une fois pour toutes… Ils sont là, dans le système nerveux, accrochés, tenaces… Inventifs… » (p. 506). Inventifs ? Vu les adjectifs qui précèdent, on aurait pu penser à « parasites »…  Mais bon, pas d’antisémitisme de comptoir ! Et du reste, les parasites sont inventifs.    

Ces petites réserves mises à part, Femmes est un assez bon livre. Un peu long (les deux cents dernières pages sont ennuyeuses, rébarbatives, le narrateur n’en finit pas de voyager, et pas en Bourgogne, non ! New York, Jérusalem Venise… Bref, les hauts lieux des intrigues sionistes !) - La souplesse du style est un peu gâchée par la lourdeur d’une idéologie qui se prétend supérieure aux autres (l’Ancien Testament est le récit « poétisé » de la domination). Si l’on s’arrête à la page 400 (sur un total de 667), le roman donne quand même satisfaction, il est relativement plus pertinent et percutant que la production littéraire du féminisme  précieux, pédant, ou psychologico-policier d’aujourd’hui. Le narrateur Sollers fustige la culture déjà baveuse des années 80, le « mouilli-mouilla » d’un parisianisme marécageux (celui du Marais !). Comme beaucoup de professeurs, j’ai cédé au mépris systématique et hâtif, pavlovien, que soulève son nom et l’évocation de sa prose; mépris souvent justifié en raison de l’arrogance affichée par le romancier, surtout après les années 90 (sa fameuse « France moisie » date de 1998).  Il faut tout de même, de temps en temps, revenir aux livres de l’auteur; on est porté alors à lui reconnaître un certain talent.  

*: Folio, 1991, n° 1620, 667 pages.

                                                                                         

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