Archive pour mars, 2016

Cruyff

 

Je me souviens un peu de la coupe du monde de foot de 1974; on pouvait déjà voir des matchs à la télé, en noir et blanc bien sûr; un peu après les ouvriers et les employés, les paysans s’équipaient en biens électroménagers ! C’était une bonne époque, les cochons se vendaient bien, il fallait produire, et les normes européennes n’embêtaient alors personne; quand mes parents, des billets plein le portefeuille, allaient en ville, ils achetaient de la qualité, c’était le maître-mot de mon père. Le regard paysan sur les choses était sans concession: qualité voulait dire aussi solidité ! C’était une époque virile, parfois un peu rustique, on dirait aujourd’hui: un peu fruste. Toutefois, les années 74-75 apportèrent une touche d’élégance; l’été, on m’envoyait en vacances chez mon oncle et ma tante, et mes cousines m’apprenaient quelques gestes et attitudes de savoir-vivre. On m’autorisait à regarder la télé, pas trop tard; je me souviens de matchs de foot vus l’après-midi; l’équipe de Hollande (on ne disait pas Pays-Bas) était la préférée et la favorite; ses joueurs, Cruyff, Rep, Neeskens, Krol, Haan, Rensenbrink, avaient les figures et les allures de la jeunesse romantique et libérale; on m’expliqua plus tard ce qu’il fallait comprendre sous ces termes; mes frangins, eux, avaient compris, et j’approuvais leurs commentaires élogieux sur le style des Hollandais et celui de Cruyff en particulier. La finale de la coupe du monde eut lieu le lendemain des 20 ans de mariage de mes parents; une fête improvisée, où les invités avaient débarqué par surprise, apportant avec eux de quoi manger; la fête dura toute la nuit. Cette finale fut décevante, Cruyff provoqua un pénalty dès la première minute, mais son équipe se mit ensuite à déjouer, et les Allemands, disciplinés et réalistes, profitèrent de quelques erreurs pour finalement l’emporter 2 à 1. On me raconta plus tard que les Hollandais, très sûr d’eux, avaient eux aussi fait la fête avant la finale, d’où leur manque de rythme sur le terrain. En vérité, l’affaire fit grand bruit aux Pays-Bas, et les femmes des joueurs rappliquèrent d’urgence; l’explication de la défaite est peut-être là: une équipe de mouvement rappelée à l’ordre !

A quoi ressemblait le foot de cette époque ? En voyant quelques images aujourd’hui, quelques extraits de matchs, on est frappé par la lenteur générale du jeu, par le positionnement assez statique des défenseurs, et par le grand nombre de fautes commises; c’est l’époque où même le Brésil devient une équipe rugueuse. Cruyff et les Hollandais ne sont pas non plus des tendres, il suffit de voir les tacles de Neeskens, de Haan ou de Hulshof. On leur a prêté le concept du « football total », où tout le monde défend, tout le monde attaque; c’est très exagéré; les Hongrois de Puskas dans les années 50 pratiquaient déjà eux aussi la mobilité collective et les permutations de postes; en vérité, les tactiques de jeu ne sont pas innombrables, et elles ont toutes été inventées assez rapidement, avant la seconde guerre. Qu’on arrête donc de nous faire croire ici et là que le foot serait une science ésotérique avec d’infinies possibilités tactiques. Non. Ce qui fait la différence sur le terrain, hier comme aujourd’hui, ce sont les joueurs; certains sont très bons, rapides, intelligents, inspirés, adroits, habiles, élégants, comme Cruyff, mais la plupart sont moyennement bons, c’est à dire 90 % des effectifs professionnels. Qu’est-ce donc qu’une très bonne équipe comme celle de la Hollande en 74 ? Tout simplement une équipe où plusieurs joueurs (au moins 4) sont très bons ! Mettez Cruyff dans une équipe moyennement bonne, il ne fera pas de miracle ! Et enlevez Cruyff d’une très bonne équipe, celle-ci pourra quand même réaliser de bons matchs, comme la Hollande qui parvient sans lui en finale de la coupe du monde 78 à Buenos Aires. On a du reste beaucoup glosé sur l’absence de Cruyff en Argentine; les libertaires post-gauchistes y ont vu le refus de l’attaquant vedette de fouler les pelouses d’un pays dirigé alors par le régime dictatorial de Vidella. D’autres, les libéraux, ont prêté à Cruyff des raisons mercantiles, liées à son sponsor Puma, tandis que la sélection batave était sous contrat avec Adidas. L’intéressé a évoqué plus récemment qu’il avait été victime d’une tentative d’enlèvement quelques semaines avant la coupe du monde, et que sa femme, très ébranlée, l’aurait prié de ne pas partir en Argentine; cette « explication » ne convainc pas vraiment; les spécialistes de Cruyff n’hésitent pas aujourd’hui à souligner « l’âpreté commerciale considérable »(1) du joueur vedette de Barcelone, qui était devenu peu à peu indifférent au football national hollandais.

La force de la sélection hollandaise, entre 1974 et 1978, reposait effectivement sur l’identité de jeu insufflée par le club de l’Ajax Amsterdam; c’est par ce club et avec lui que Cruyff se fait connaître à la fin des années 60, et qu’il remporte trois coupes d’Europe consécutives, en 71, 72 et 73, avant de partir pour la Catalogne, où il montre très vite son influence, sur la pelouse et en dehors, par ses propos contre le régime de Franco. Le style de Cruyff, c’est la vitesse et le mouvement, une « philosophie » de jeu qui correspond aussi aux idées et slogans à la mode des années 70, que ce soit chez le romancier Sollers ou le politicien Giscard ! Un peu plus tard, fin des années 80, et après un passage mercantile à Feuq-land, Cruyff devient l’entraîneur du FC Barcelone, et le maître à penser d’un football de passes courtes et de vivacité collective, qui aujourd’hui encore fait le succès de ce club. A l’encontre de la tendance musculeuse et parfois brutale des joueurs depuis vingt ans, le club catalan privilégie l’habileté technique et l’évitement des contacts, par le dribble et la vitesse de déplacement. Cette « philosophie » de jeu demande beaucoup de travail et une vraie formation; « le foot ne s’apprend pas en jouant quatre heures par semaine, mais deux heures par jour. » déclare Cruyff en 2014 (2). La sélection hollandaise, quant à elle, a beaucoup perdu de son talent au cours des dernières années. Ses joueurs ne sont plus vraiment de type « européen », ils sont grands, robustes, mais peu habiles et sans vivacité collective. L’équipe n’a pas d’âme. En se souvenant de Cruyff, les Hollandais de plus de 40 ans, mais aussi les autres Européens de cet âge et amateurs de foot, ne saluent pas seulement le talent exceptionnel d’une vedette, ils enterrent toute une époque et déplorent les temps présents…

(1): L’Equipe, 25 mars 2016, p. 2

(2): Entretien de l’Equipe Magazine en décembre 2014, repris dans le numéro spécial du 25 mars, p. 17.                  

 

 

 

 

                                              

Révisionnisme

 

Voilà des années que je passe aux élèves de Seconde un long extrait du film de R. Enrico, « Les années Lumière »; film « officiel » du bicentenaire qui accorde une place privilégiée, si l’on peut dire, aux « leaders d’opinion » qui auraient insufflé le mouvement révolutionnaire: Danton, Desmoulins, Marat et Robespierre, mais auraient été dépassés par les actions et les exactions de la foule. Cette « dialectique » apparaît tout particulièrement lors de la prise de la Bastille, qui occupe une bonne demi heure du film; on y voit des délégués et des « élus » tout imbus de leur nouvelle autorité qui négocient avec le gouverneur Launay, tandis que la foule s’impatiente autour de la forteresse. « Sachez messieurs qu’avec toutes ces innovations, il est bien difficile à un officier du Roi de savoir où est encore son devoir ». En effet, et à la fin de la journée, après avoir manié la négociation et la répression, la tête du gouverneur Launay se retrouve au bout d’une pique ! L’historien révisionniste Pierre Gaxotte parle d’un mois de juillet d’anarchie, de meurtres, de vols, de fausses nouvelles et de manipulations de la foule; il pointe du doigt les cercles libéraux du Palais Royal, favorables au banquier-ministre Necker et aux agioteurs, soudoyés par l’argent du duc d’Orléans (Philippe Egalité !), qui lorgne la place du trône. Le remplaçant de Necker, renvoyé le 12, est un certain Foulon, 75 ans; très vite le Palais Royal lance une campagne de calomnie contre lui; d’autant plus que Foulon n’exclut pas la possibilité de la banqueroute (c’est à dire la ruine des banques !); «  si le peuple a faim, qu’il mange donc du foin ! » est donc la terrible phrase qui va circuler dans la foule et sceller le sort du malheureux Foulon, qui se sait menacé mais ne parvient à trouver un abri sûr; lors d’une sortie, on le reconnaît, et commence son supplice: on lui fait manger du foin, boire de l’eau vinaigrée et poivrée, on l’essuie avec des orties, puis on le pend, mais la corde cède, et on l’achève en l’égorgeant. L’alcoolisme de la foule n’explique pas tout; les massacreurs obéissent à un désir populaire qui leur vaut une vive reconnaissance; pendant quelques heures, ils sont les maîtres, les femmes sont à leurs pieds. Découper la tête d’un homme demande de la force et un genre spécial de « psychologie » opérationnelle qui ne court pas les rues. Parallèlement à ces horreurs, de « grands textes » législatifs sont préparés, dont la fameuse (et fumeuse !) déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont la plupart des articles ne seront jamais appliqués. Le rôle de l’assemblée soi disant nationale est de couvrir très vite les exactions populaires et de leur trouver des significations prestigieuses ou des exutoires dilatoires (l’abolition des droits féodaux, qui n’entrera en application qu’en 1790, et au profit des bourgeois capables de racheter les droits en question); le mythe de la prise de la Bastille est immédiatement lancé; il continue de courir encore un peu. Je signale aux élèves que notre fête nationale du 14 juillet ne célèbre pas cette prise, mais le serment constitutionnel prêté par le Roi et La Fayette un an plus tard sur le champ de Mars. Drôle de fête nationale, en l’occurrence, puisqu’on sait ce qu’il adviendra du roi en question. Difficile en tout cas d’apprécier cette farce commémorative au goût amer; j’ai l’habitude de rester chez moi le 14 juillet, à la manière d’un Robespierre qui laissa fermés les volets de sa chambre le jour de l’exécution de Louis Capet. « Il se passe aujourd’hui des choses qu’il n’est pas convenable que voient les yeux d’une jeune fille », déclare t-il en s’adressant à la demoiselle de la maison Duplay où il réside depuis la fusillade du champ de Mars  (17 juillet 1791).

Changeons de sujet; je ne veux pas me donner des obsessions; on dit qu’elles sont mauvaises pour la santé. L’éclectisme favorise la patience; je ne me brusque plus, je ne me braque jamais. Patience donc, qui m’a permis de lire en entier le gros livre (1100 pages) de Georges-Henri Soutou consacré à la Guerre Froide (1943-1990)*. Ce n’est plus un grand sujet d’histoire scolaire, comme ce l’était au début de ma carrière d’enseignant; je me souviens avoir lu stylo en main les livres d’André Fontaine sur le sujet, et avoir eu bien du mal à expliquer à mes élèves de Tunis les subtilités des traités de limitation des armements – qui plus est quand il se trouve dans la classe un fils de diplomate qui s’intéresse à ces questions ! – Au départ, je voulais juste vérifier dans le Soutou (acheté il y a deux ou trois ans, mais laissé de côté) ce qu’on pouvait encore dire aujourd’hui de la conférence de Yalta; je me suis laissé prendre par la lecture, 50 pages, puis 100, 200, 500, à la manière d’un cycliste qui se découvre des forces au fil des kilomètres ! Soutou écrit clairement, et n’hésite pas à insister sur les idées qui lui tiennent semble t-il à coeur: que l’URSS a souvent vu trop grand, emportée dans son élan idéologique, puis immobilisée dans quelques certitudes et privilèges bureaucratiques; que Feuq-land en revanche a souvent fait preuve de modération et de pragmatisme, notamment sous Nixon-Kissinger; que la puissance nucléaire, dissuasive en principe, a donné lieu à de multiples et complexes interprétations, les unes offensives, les autres défensives, et qu’à l’encontre d’une idée reçue, les deux Grands n’ont jamais totalement exclu le risque d’un affrontement militaire et nucléaire gradué, modulé, ciblé. Jusqu’au bout, l’URSS chercha à distendre la relation stratégique entre l’Europe occidentale et Feuq-land, mais ce fut la RFA qui en se rapprochant un peu de la RDA (Ostpolitik) et du bloc de l’Est posa à Moscou le problème existentiel de son influence et des moyens de l’augmenter: par les armes (les fameux SS 20), l’intimidation, l’idéologie ? ou bien par le « révisionnisme » de ses doctrines, de ses structures économiques, et de ses dirigeants ? Gorbatchev crut possible jusqu’en 1989 la possibilité d’une « maison commune » européenne qui aurait un peu pris ses distances avec le grand promoteur américain; mais Kohl et Bush (père), moyennant des milliards de marks et de dollars, forcèrent Moscou à reconnaître le fait accompli de la réunification allemande dans le cadre de l’Otan et des accords de Postdam. Finalement, nous dit Soutou, on a retrouvé en 1990 les bases juridiques et politiques qui avaient été posées en 1945 mais qui avaient été immédiatement sabotées par Staline, alors que l’URSS était en position de force (parce qu’elle était en position de force !). L’impression générale qui ressort de ce gros livre (mais pas indigeste du tout) est le parti pris très favorable de l’auteur pour la politique de Washington, qui s’est trouvée embarquée dans une « guerre » extérieure, surtout européenne, où elle n’avait pas forcément grand chose à gagner. Le véritable butin ou « jackpot » est venu après la fin de cette guerre dite froide; et c’est aujourd’hui.

*: La Guerre froide, Fayard, 2001, puis Poche-Pluriel, 2010. Le livre est d’abord paru sous le titre: La guerre de Cinquante Ans – Les relations Est-Ouest, 1943-1990.

                    

 

 

 

                           

Le peuple sous contrôle

 

Quelques groupes d’élèves tentent de bloquer et de perturber les cours; il ne s’agit toutefois pas d’un vrai mouvement de jeunesse; mais c’est assez pour que le gouvernement modifie son projet de loi sur la « flexi-sécurité » de l’emploi; les tracts estudiantins diffusés dans les lycées en demandent l’abrogation pure et simple; les idéologues de la gauche anti-libérale voire anti-capitaliste dénoncent à tout va une politique de « précarisation sociale »; bien sûr, la principale explication de ces vélléités est à chercher du côté des manipulateurs de l’Opinion; au premier rang desquels on peut placer les politiciens (au sens anglo-saxon) qui se préparent aux échéances électorales de 2017. Souvenons-nous qu’en 2006, la conséquence des blocages lycéens contre la loi du CPE (contrat première embauche) fut d’affaiblir le premier ministre Villepin et de dégager la voie présidentielle de 2007 à Sarkozy… L’autre conséquence fut la détérioration idéologique du discours anti-capitaliste et anti-libéral (incarné par le très faible Besancenot), dont les manifestations et les vociférations, combinées aux inévitables débordements des fins de cortèges, furent d’un effet désastreux sur l’Opinion. Cette fois, en 2016, c’est la gauche moribonde et zombie, favorable par conséquent aux « prédateurs » et aux vampires (du sang des Français), qui se prépare aux élections de l’an prochain; la question est assez simple pour elle: comment rester au pouvoir avec 15 % des voix ? Réponse: par la stratégie de la tension sociale et idéologique; méthodes ? Manifestations, campagnes de presse, intimidation parlementaire, et qui sait, attentats ! La République des réseaux est bien rodée à ce genre d’opérations. Le risque, toutefois, est de s’emmêler un peu les ficelles, de provoquer des dissensions et des rivalités; Hollande contre Valls ? Les « frondeurs » contre les « caciques » ! Dans le petit monde des prédateurs et des escrocs de la politique, c’est par la ruse et la trahison la plus froide, prompte, brutale, qu’on se distingue et qu’on se fait respecter ! Une chose est acquise depuis longtemps, la gauche n’est plus du tout le « camp du bien », la « bonne gauche » humaniste, sociale, égalitaire, généreuse, etc. Pour plus de 80 % des Français, elle n’est plus qu’une alliance électorale d’intérêts oligarchiques cloisonnés, qui font tomber les cloisons une fois l’élection passée. « Mon ennemi c’est la finance ! » proclamait Hollande au Bourget en 2012 (le Bourget, l’aéroport de l’oligarchie, des grands patrons, et des ventes d’avions Dassault (Bloch) aux émirats arabes !); il fallait comprendre: la finance est mon alliée, et mon ennemi c’est vous ! qui venez m’écouter en vous prenant pour le peuple !

J’écoute le compte-rendu de voyage scolaire de ma collègue d’histoire-géo, franc-maçonne (elle a un porte-clés « Place Beauveau » ! et Cazeneuve est son idole !) – Donc, elle a emmené ses élèves visiter l’assemblée dite nationale; « ils se sont très bien comportés ! » – C’est à dire qu’ils ont été silencieux et très impressionnés par le « décorum »; ma collègue en a profité pour rappeler que l’extrême-droite fasciste et très méchante avait manifesté le 6 février 1934 pour tenter de renverser le bon régime parlementaire ! Je savoure, je savoure… Puis, les élèves ont visité le musée du Quai Branly, les Arts Premiers ! Là aussi, comportement impeccable, et joli moment de décontraction culturelle devant une sculpture phallique, présentée par la guide comme le symbole d’un rite d’initiation sexuelle; ma collègue éclate de rire devant la remarque d’un de ses élèves qui lui dit qu’il n’aurait pas voulu faire partie des guerriers de la tribu, ceux qui ont la plus forte érection et la plus grosse éjaculation, mais qui doivent se battre les premiers ! On devine la satisfaction de la femelle occidentale bien pensante devant cet aveu de dévirilisation ! Enfin, le voyage parisien s’achève par une ou deux heures de quartier libre sur les Champs Elysées, où les élèves s’exclament devant les prix des articles de luxe… Je résume: le voyage scolaire a donc consisté à visiter les trois points du triangle de l’oligarchie et de la soumission nationale populaire: 1) le point République (enrobé dans le décor monarchique du bien nommé Palais Bourbon !) – 2) le point Culture (musée néo-colonial qui vise à présenter comme primitifs les arts des peuples indigènes) – 3) le point VIP-luxe des Champs Elysées, vitrine du mondialisme de la super classe oligarchique. Tout cela est abject et ne mérite que mon plus entier et souverain mépris. Gentille collègue malgré tout, qui me fait presque pitié par son indigence intellectuelle et conceptuelle.

Retour au terrain local; une petite centaine d’élèves a voté (si l’on peut dire voter…) en faveur d’un gentil blocage d’une journée, mais reconductible; les organisateurs, parmi lesquels deux ou trois bons élèves (des fils et filles de profs !), portent des chasubles jaunes; je les appelle donc « les jaunes » ! Ils insistent sur le calme, l’ordre, la responsabilisation du « mouvement »; sans doute espèrent-ils une bonne note d’éducation civique ! Fort dommage qu’un inspecteur de « vie scolaire » ne soit pas présent pour se réjouir de la maturité de cette jeunesse républicaine et avant-gardiste ! Pour bloquer les accès du lycée, ils utilisent des matériaux règlementaires, soigneusement disposés; ils ont obtenu un plan de l’établissement, afin de respecter aussi les consignes de sécurité et ne rien endommager, car le proviseur a été catégorique sur ce point; le moindre incident signifie la levée autoritaire du blocage ! Autour des organisateurs, quelques élèves de type saltimbanque, futurs punks à chiens, apportent une touche de dérision un peu grotesque, l’un d’entre eux s’est teint les cheveux en mauve, avec une petite crête jaune, et il s’est badigeonné la figure (boutonneuse) en noir de charbon; c’est un élève fort sympathique, nous dit la conseillère d’éducation, mais qui n’a pas vraiment de projet d’études… Sans blague ! Pour l’instant on essaie (on ?) de lui trouver des aides de type « humanitaire », car ses parents sont séparés, sa mère a « refait » sa vie et ne veut plus voir ce gosse, et le père habite Châteauroux ! Le drame social et culturel où évoluent certains élèves limite sérieusement notre pouvoir pédagogique; pour que celui-ci fonctionne un peu, il faut un minimum de confort moral. Sur cette pensée, je m’en vais retravailler mon cours sur la révolution française…

                                                                        

Un peu d’économie…

 

Le petit livre de Luca Gallesi, que j’ai cité dans ma précédente chronique, mérite d’être plus amplement résumé; je me permets donc de reprendre ici quelques extraits de l’introduction: –  » Deux chefs d’oeuvre de la littérature pour la jeunesse contiennent des réflexions sur l’économie incontestablement plus brillantes et pointues que celles exposées par d’illustres professeurs dans leurs traités bavards et hermétiques. Il s’agit du Magicien d’Oz et de Mary Poppins, deux romans à succès qui ont vu leur popularité grandir grâce aux films qu’ils ont inspirés. Il y a, dans l’un et l’autre, des allusions claires -ce n’est pas un simple hasard- aux grandes crises qui, avant et après l’aube du XXe siècle ont mis à genoux l’économie américaine d’abord et celle du monde entier ensuite: Le Magicien d’Oz évoque la dépression  de la fin du XIXe siècle et Mary Poppins le krach boursier de 1929 (…). On pourrait trouver entre ces deux contes un dénominateur commun, la dénonciation de l’opposition entre Or et Travail, spéculation et production – autrement dit: entre ceux qui exercent un travail honnête pour vivre, et ceux qui parient sur les variations des valeurs monétaires ou boursières pour s’enrichir… Peter Chardon Brooks Adams (1848-1927), un des historiens anglo-américains les plus brillants et les plus originaux, dans son chef-d’oeuvre The Law of Civilization and Decay: an essay on History, va jusqu’à considérer les vicissitudes de l’humanité comme un va-et-vient entre ces deux pôles opposés, le Travail et l’Usure. L’histoire même des Etats-Unis se prête facilement à être expliquée à la lumière de cette dichotomie, ceci depuis le tout début de la révolution américaine. En cette moitié du XVIIIe siècle, en effet, la Pennsylvanie s’insurgea contre le Royaume-Uni qui avait interdit l’utilisation de billets de banque émis par les colonies. Ceci fut l’étincelle qui, bien avant d’autres épisodes plus connus, fit éclater la guerre d’indépendance. »(1)

(1): Il était une fois… l’économie, PG De Roux, 2015, pp. 14-16.

Comme je le signale à mes élèves de Seconde, le problème financier de la dette de l’Etat est le point de départ des événements qui vont produire la Révolution française; tout monarque absolu qu’il soit, Louis XVI ne parvient pas à trancher dans le vif cette brûlante question; il écoute, il consulte, il tergiverse, il congédie, il convoque, donnant libre cours par conséquent aux intrigues voire aux cabales (Kabbales ?). C’est un roi philosophe, en quelque sorte, sensible aux raisonnements et aux calculs; ne pas payer les dettes serait à ses yeux un « sacrilège »; il a oublié la leçon de force politique de son glorieux aïeul, Louis XIV, qui dès sa prise de pouvoir en 1661 fit arrêter et enfermer Fouquet, le surintendant des finances; il veut être aussi un roi plus vertueux que Louis XV, c’est à dire plus respectueux des codes monarchiques tout en s’appuyant sur des ministres réformateurs; le souci du « bon gouvernement » conduit paradoxalement Louis XVI à se fier aux désirs d’une « oligarchie » financière (bourgeoise et annoblie) qui souhaite renforcer ses positions en engageant un peu plus l’Etat dans les faux-fuyants de la dette; d’autant plus que l’Etat dispose de moyens administratifs, juridiques et fiscaux (la centralisation monarchique dont parle Tocqueville) qui font dire (tout bas) à cette oligarchie que les ressources du royaume n’ont pas suffisamment été exploitées; en somme, que les paysans, les artisans, les employés, les domestiques, peuvent travailler davantage, produire plus, gagner de l’argent et payer des impôts ! Mais la vraie convoitise de l’oligarchie est surtout dirigée contre le clergé, dont les propriétés et les biens sont immenses; que signifie cette richesse terrestre endormie à l’heure d’un commerce maritime toujours plus vivace ? Cette observation critique ne sera jamais perdue de vue au coeur des événements révolutionnaires et malgré des centaines d’autres observations critiques qui viendront compliquer la politique des nouveaux dirigeants de l’Etat…  

Je l’ai déjà écrit, les questions financières, pourtant centrales et cruciales dans les affaires politiques, sont peu souvent mentionnées dans les manuels d’histoire; on prèfère donner aux élèves (et aux professeurs !) l’impression que le gouvernement des hommes et des peuples s’effectue par la seule force des idées et des idéologies; cette impression culmine avec le nazisme et le fascisme, souvent résumés dans les copies les plus simplistes comme étant des régimes de propagande et d’embrigadement des masses. Pas une ligne sur les politiques économiques et sociales; de même, le Front populaire français est présenté comme une saine réaction, presque lyrique et joyeuse, au danger d’un fascisme antisémite et anti-parlementaire largement exagéré, pour ne pas dire fantasmé, par la crise de février 1934; or la vraie raison de la victoire de la « gauche » en 36 fut la politique de déflation et de restriction budgétaire menée par le gouvernement Pierre Laval en 35.

L’histoire de Feuq-land est dominée par l’affirmation de la puissance bancaire de New York; je reviens au livre de Luca Gallesi qui cite le président Jackson (1837):  » un des maux les plus graves du système bancaire en vigueur est qu’il permet à une seule classe sociale, la plus restreinte de surcroît, de léser, par le contrôle des devises, les intérêts de toutes les autres couches sociales, et d’exercer une influence disproportionnée sur la politique. » Quelques années plus tard, Lincoln revient sur le danger d’une telle puissance: « Suite à la guerre civile [la guerre de Sécession], les sociétés à capitaux (corporations) jouent un rôle prédominant, et ceci fera naître une ère de corruption dans les hautes sphères; le pouvoir monétaire du pays essaiera d’agrandir sa domination en continuant de porter préjudice au peuple, jusqu’à ce que la richesse soit concentrée dans les mains d’un petit nombre [l'oligarchie !], et que la République soit détruite. » Les prévisions de Lincoln sont confirmées (la période 1870-1900 est appelée celle des « barons voleurs » y compris dans les manuels de base de l’histoire de Feuq-land). En 1892, dans le préambule du parti populiste, qui inspire en partie le conte du magicien d’Oz, l’écrivain Ignatius Donnelly dénonce les maux de la société américaine:  » Nous sommes dans une nation qui a été emmenée au bord de la ruine morale, politique et matérielle. La corruption domine les urnes, les assemblées législatives, le Congrès, et elle entache toutes les toges de la Cour. La population est démoralisée, la presse soudoyée et bâillonnée, l’opinion publique réduite au silence, les affaires muselées, nos foyers suffoqués par les hypothèques, le travail appauvri, la terre concentrée dans les mains des capitalistes. » (2) Ce tableau est aussi celui de 2016 !

(2): op.cit. p. 37 à 51.

                 

                     

Nouveau rythme

 

Les beaux jours arrivent; avec mon collègue d’anglais nous traversons la brume matinale du Bessin; le soleil va bientôt percer. Sa fille loue une sorte de gîte dans un robuste corps de ferme (je dis bien  »corps de ferme », qu’on ne se méprenne pas); comme elle travaille beaucoup, sans être bien payée (elle n’a pas de diplômes), son père l’aide souvent, et quelquefois m’embauche pour monter et transporter un meuble. J’apprécie ces escapades manuelles. La jeune fille travaille tellement qu’elle ne prend guère soin de son logement; le ménage n’est pas fait, l’évier est sale, la porte d’entrée est barbouillée de traces de chien, un petit chien tout peureux qui vient d’être opéré des roubignoles et doit porter une collerette. Le père garde son humour, et prend très à coeur son rôle de modérateur auprès d’une fille sujette à des crises psychologiques (dépression, humeurs bipolaires…). Comme j’ai un peu participé au déménagement, j’ai pu constater l’absence de livres dans les cartons de la demoiselle, et par quelques tentatives de discussion me suis rendu compte qu’il n’y avait pas grand chose pour l’instant à en tirer; je sais aussi, pour en avoir été témoin au lycée, que cette curieuse enfant (25 ans !) appelle son papa au moindre petit problème (l’eau ne coule plus, la voiture ne démarre pas, etc.). Bon, ce ne sont pas mes affaires, mais tout de même, je constate la chose, un peu désolé pour mon ami et collègue.

Avec le printemps qui arrive doucement, mon rythme de pédalage va s’accroître; et c’est pourquoi j’annonce dès à présent que je vais réduire à deux articles par semaine, contre 3 actuellement, voire 4, mon rythme de production sur ce blog. Deux fois par semaine, ce n’est pas mal à mon âge ! Quand je pense par exemple aux footballeurs professionnels, ces grands gugusses payés entre 150 et 500 000 euros par mois, qui se disent fatigués quand ils doivent jouer tous les trois jours, et, comme Benzéma, souffrent régulièrement de leurs fameux ischio-jambiers et autres pubis, quand je pense à tous ces crétins et à ceux qui viennent les défendre sur les pateaux de télé (comme ce dénommé Jakubowicz, avocat de Benzéma), j’avoue que je peux être relativement fier de mon travail; donc, à partir de maintenant, une chronique le mercredi et une autre le samedi. Je dis cela pour mes deux ou trois lecteurs réguliers. Quant aux autres, je m’en bats les roubignoles !  

Un débat a récemment agité le milieu du football: pour ou contre l’arbitrage vidéo ? Les puristes ou intégristes, comme Platini (intègre ?), sont contre; ils disent que le recours à la vidéo ne va rien résoudre et entraîner au contraire d’autres problèmes, par exemple, à quel moment d’une action de jeu faut-il faire intervenir ce recours… Les partisans, majoritaires, répondent qu’on peut limiter ce recours aux actions vraiment litigieuses: pénalty, faute grave d’un joueur… La question du hors-jeu divise; les puristes estiment que les arbitres doivent conserver leur libre… arbitre ! Certains puristes romantiques vont jusqu’à défendre l’idée que les injustices font partie du sport (et de la vie !) et que le football doit rester humain, donc sujet à des erreurs d’appréciation ou d’interprétation. Les partisans de la vidéo jugent ridicule et saugrenu au contraire qu’on puisse encore en 2016 défendre le droit à l’erreur et par conséquent fragiliser aussi le « corps arbitral » ! Les footballeurs professionnels sont devenus très exigeants en effet, et les présidents de clubs plus encore; une erreur d’arbitrage en leur défaveur peut avoir des conséquences très graves (les priver d’un titre par exemple !). La vidéo a montré au rugby qu’elle avait contribué à discipliner le jeu; elle permet aussi des interruptions qui donnent aux joueurs l’occasion de souffler. Ce sont là de bons arguments. Je suis surtout sensible à la possibilité grâce à la vidéo de sanctionner, plus lourdement qu’aujourd’hui, les fautes des joueurs: exclusions temporaires, voire suspension de plusieurs semaines pour les actes dangereux (les « agressions » comme disent les journalistes). Quant aux pénaltys et aux hors-jeu, je suis favorable dans le premier cas à ce qu’on donne le bénéfice du doute aux défenses, et aux attaques dans le second cas. Trop de pénaltys sont aujourd’hui sifflés pour un oui ou pour un non, et poussent les attaquants à rechercher la faute du défenseur.

L’autre débat, plus important, concerne la loi El Khomri, un nom bien français pour désigner la volonté d’appliquer au marché de l’emploi les « recettes » du libéralisme, autrement appelées « flexi-sécurité »; on devine l’oxymore. Mais les partisans disent au contraire que flexibilité et sécurité peuvent se dynamiser réciproquement; ils se flattent à leur tour de manier la dialectique; en tout cas, poursuivent-ils, le marché de l’emploi à la française est devenu archaïque, « byzantin », il ne correspond plus du tout aux nouvelles tendances dérèglementées de la mondialisation stratégique des entreprises. Sur Radio-Courtoisie, la loi divise, d’un côté les libéraux (tendance PME) qui lui sont favorables en estimant même qu’elle est encore très insuffisante ou trop contraignante pour les petits patrons, et d’un autre côté les conservateurs souverainistes qui en redoutent les conséquences, favorables au mondialisme, à Feuq-land, et surtout contraires à l’ambition d’une vraie politique sociale et nationale de création d’emplois qualifiés, pouvant à moyen terme sortir le pays des griffes de la grande finance prédatrice et spoliatrice des biens communs ! Rien que cela. Les exemples italien et espagnol, mais aussi allemand, montrent que la « flexi-sécurité » va dans le sens d’une perte de qualification et de qualité, mais aussi dans le sens d’un impérialisme financier renforcé; ainsi, le gouvernement italien dirigé par Matteo Renzi, un ancien cadre de la Goldman-Sachs, a -t-il appelé « Jobs Act » l’ensemble des dispositions permettant de fluidifier le marché de l’emploi ! Comme le signale le journaliste Luca Gallesi, auteur d’un petit livre d’histoire économique fort éclairant*, la toute puissance de la grande finance virtuelle et quasi magicienne des actuelles « banques centrales » (qui font marcher la planche à billets) est en train d’emballer dans un rythme exténuant l’ensemble des sociétés occidentales; les injections de « liquidités » dans l’économie me font évidemment penser aux techniques du dopage cycliste; les coureurs français n’ont pas pu suivre le rythme.

*: Luca Gallesi, Il était une fois… l’économie, 2012, traduction de l’italien en 2015 chez Pierre-Guillaume de Roux.

                                                        

Libération technique ?

 

J’utilise pour écrire un petit ordinateur qui commence à montrer des signes de fatigue; il m’est arrivé deux ou trois fois de me faire « planter » et de perdre tout le texte que j’avais écrit. Ce sont les joies de la création. Il faut bien que Le Grand Créateur s’amuse un peu. Dans mon déjà vieux dictionnaire Robert de 1992, le mot « ordinateur » est ainsi défini:  » Qui ordonne – Met en ordre. (Relig): celui qui confère un ordre ecclésiastique  – Grosse calculatrice électronique dotée de mémoires à grande vitesse capable de résoudre des problèmes arithmétiques et logiques complexes… » – Eh bien cette définition me convient encore fort bien. L’ordinateur met de l’ordre dans ma vie et dans ma « pensée »; le stylo en revanche ne me sert plus qu’à prendre des notes, de façon souvent décousue, fragmentée. J’aime m’asseoir à ma table d’ordinateur en me disant intérieurement : allez, essayons à présent de dégager un peu de clarté et d’organisation dans cette époque d’informations diverses, éparpillées, et confuses. Je me souviens de mon premier ordinateur, vers 1995, qui me servait, outre le traitement de texte, à classer des comptes-rendus de livres, de films, d’articles. Cette fonction de stockage a peu à peu disparu au profit de mon activité productive de textes; quand, enfin, vers 2010, j’ai découvert la possibilité de mettre en ligne ces textes, c’est à dire de créer un flux d’information et, qui sait, d’intelligence, j’en ai éprouvé un léger agrément. En effet, la seule fonction de stockage peut s’avérer sclérosante, voire nécrosante. L’homme, et cela vaut aussi pour la femme, est une créature de flux, sanguin et respiratoire; une bonne partie de son organisme est liquide; et l’on peut dire aussi que son esprit ne se contente pas de stocker des informations, mais qu’il montre bien davantage de souplesse voire d’allégresse quand il est sollicité pour mettre en mouvement le langage, et produire en somme un flux de pensée. Laquelle pensée, évidemment, peut s’avérer fluctuante !

Télérama, un magazine que je ne lis pas souvent, mais qu’il m’arrive de consulter, propose dans son numéro du 5 au 11 mars un fort intéressant article consacré au philosophe américain Matthew Crawford. Un penseur original, tel qu’on n’en trouverait pas en France ! Il a écrit en 2010 un Eloge du carburateur (essai sur le sens et la valeur du travail)*; en effet ce philosophe est aussi réparateur de motos, et partisan d’une reprise de contrôle de nos esprits distraits; comment ? Par le travail manuel ! Car en nous imposant le silence et la concentration, il nous libère, paradoxalement, des contraintes et des apories de l’individualisme du marché (tous contre tous et chacun pour soi !); un marché très lucratif, dominé par le désir, le « développement personnel », l’auto-régulation, etc. toutes sortes de défis en quelque sorte que l’individu soi disant libre et autonome veut relever pour éprouver cette liberté a priori insuffisante à son goût… M. Crawford constate que la maximisation de cette liberté capte toujours plus notre attention et notre énergie, et « c’est pourquoi nombre d’entre nous se sentent épuisés mentalement. » C’est une fausse liberté, celle de la propagande des soixante-huitards émancipateurs, qui ont gonflé la classe moyenne consumériste. Cette fausse liberté vise à capter partout notre attention, par exemple dans les aéroports, avec leurs écrans et leurs haut-parleurs. En revanche, note le philosophe, l’oligarchie de la classe affaire peut se réfugier dans des salons privés, silencieux, où il est donc possible de se concentrer; le monde serait ainsi divisé en deux grandes catégories: ceux qui subissent le bruit et de constantes interpellations (publicitaires et policières), et ceux qui jouissent du silence et d’une vraie liberté de concentration.

*: 2010, éditions La Découverte.

Comme d’habitude, l’idéologie bien pensante (Télérama !) cherche à tirer du côté de la critique sociale les philosophes contempteurs de l’individualisme consumériste et libertaire, dans la lignée de Christopher Lasch; et comme d’habitude, la bien pensance française ne se rend pas bien compte et ne rend pas compte du tout de la situation sociale et culturelle qui sévit à Feuq-land depuis les années 1990; or, les philosophes en question n’en finissent pas de faire le procès de cette société et de cette culture. J’en parle un peu avec mon collègue d’anglais, lui aussi très hostile à la feuq-landisation de la France; lecteur régulier de Ouest-France, comme moi, il s’exaspère des expressions anglophones mal employées, par exemple celle d’aujourd’hui 12 mars:  » L’Espagne repart, mais la vie « low cost » s’installe »; ce qui laisserait entendre, me dit-il, que la vie y serait bon marché; or, le journaliste veut surtout parler des bas salaires et des emplois précaires; « low cost » n’est donc pas bien employé. Puis, nous discutons des soi disant progrès technologiques venus de la Siliccon Valley, qui veulent nous  »libérer » du Vivant et de la Nature, et nous confinent dans des pratiques autistes et virtuelles. Sans même aller jusque-là, lui dis-je, regarde par exemple ta voiture (une Laguna récente), bourrée d’électronique, et qui se met à biper à la moindre occasion… C’est un sujet sensible: Ah ! m’en parle pas ! J’ai dû changer une pièce de l’ABS avant-hier, devine le prix ? Oh, je devine très bien, sans doute 500 euros… Ah ! 900 euros ! Je l’ai en travers de la gorge ! Putain de système de freinage à la con ! Nous sommes bien d’accord tous les deux pour dire que ce genre de progrès est une foutaise ! Ce sont sans doute des petits génies, les types de la Siliccon Valley, mais leurs inventions nous emmerdent ! Oui, et d’une manière générale, lui fais-je remarquer, les génies sont des types chiants. Autrefois, encore, à l’époque de Pascal et de Newton, bon, ils faisaient leurs petites découvertes théoriques dans leur coin, et cela n’avait aucune conséquence sociale. Mais aujourd’hui ! Le génie est devenu un collabo du grand capital et de la spoliation des « biens communs » ! J’en veux pour preuve ce petit Français, un matheux décoré de la médaille Fields, qui s’habille comme un dandy, dont j’ai dû lire un jour par hasard les réflexions que lui inspirait notre monde,  »quel parfait crétin ce type ! » m’étais-je alors exclamé, refermant vite fait le journal ou le magazine qui lui ouvrait ses colonnes !

                                                          

Point de vue multiscalaire !

 

Voilà des années que les post-géographes de l’histoire globale connectée des super-migrations veulent nous sortir, nous autres les petits professeurs de terrain, de nos ornières idéologiques et forcément nationales, franco-françaises ! Assez de la France hexagonale du général de Gaulle, nous préviennent-ils, le temps est venu d’initier les élèves aux géométries variables de l’union européenne en voie de désunion; votre point de vue monoscalaire de la France, ajoutent-ils, ne permet pas de rendre compte des interpénétrations et des glissements régionaux du monde. En somme, la dimension échangiste et partouzarde de la mondialisation nous échappe. Les frontières ? Elles sont devenues, précisément, les zones érogènes du monde capitaliste; et chacun peut d’ailleurs le ressentir, par cette pointe de nervosité et de frémissement qui le saisit quand on s’en approche. Bref, les post-géographes veulent que nous enseignons une géographie sensible et frémissante, voire sensuelle et vibrante.

Hélas, hélas, hélas, les intentions désirantes, du plus bel effet sur le papier, bien souvent aboutissent à de tristes réalités; les leçons de géographie, loin de susciter le frémissement juvénile, provoquent l’ennui sclérosé d’une cartographie abrutissante. Les textes et les observations soi disant littéraires qui pourraient éveiller des images sensibles ou sensuelles se perdent en un charabia prétentieux et grandiloquent, tel celui de Jean Christophe Bailly (voir son essai de géographie alternative, Le dépaysement); car il s’agit en l’occurrence d’une « sensibilité » idéologique et orientée. L’homme ne voit bien que ce qu’il a décidé de voir. Méfions-nous de ses faux et feints étonnements. Plus encore, méfions-nous des propagandistes du libre-échange multiculturel, ils sont les serviteurs et les idiots utiles du grand capitalisme oligopolistique et du « suprématisme » de l’oligarchie…    

J’essaie de faire comprendre à mes élèves de terminale dite littéraire que les schémas et croquis qu’on leur demande de faire et d’apprendre par coeur pour le bac ne sont que des représentations très sommaires, pour ne pas dire grossières, des réalités et des situations vivantes ! Quand, par exemple, on attire votre attention sur les inégalités sociales et spatiales dans la grande ville indienne de Bombay, leur dis-je, on essaie en l’occurrence de plaquer et de schématiser une représentation occidentale; il y a fort à penser, au contraire, que les dites inégalités ne soient pas ainsi perçues par les Indiens; quant aux fameux « bidonvilles », synonymes de pauvreté et d’exclusion pour nos élèves formatés par des années de géographisme gauchiste à la petite semaine, ils sont bien au contraire des espaces d’intense sociabilité et d’un bricolage urbain artisanal autrement plus efficace que nos programmes de constructions écologiques subventionnées. Du reste, le grand bidonville de Dharavi, au coeur de Bombay, et rendu célèbre par le film « Slumdog Millionnaire », a résisté par l’organisation de ses habitants à différents projets immobiliers et architecturaux de « rénovation ».

Le téléfilm de Bruno Dumont, « P’tit Quinquin », rediffusé par Arte la semaine dernière, pourrait être une belle leçon de géographie sociale et frontalière, du côté de Boulogne sur mer; le réalisateur manifeste un goût certain, et appuyé, pour les cadrages et les plans « paysagers » qui valorisent les étendues de l’espace, tantôt vallonnées, tantôt horizontales; on devine aussi la sensualité d’une telle esthétique, soutenue par la fraîcheur ensoleillée des plages et des parapets; on peut même trouver judicieuse la déambulation des personnages dans cet espace mi-rural, mi-pavillonnaire, entre « terre et mer » comme disent à présent les pancartes touristiques,  où la vie locale tente de maintenir ses gentilles traditions. Hélas, le téléfilm est alourdi, à mon sens, par la dimension mi-burlesque mi-grotesque de l’histoire, les invraisemblances du scénario, les visages et les physionomies des personnages, plus ou moins handicapés, comme sortis d’un carnaval des fous, d’une farce médiévale, ou d’un drame contemporain de l’absurde, loufoque diront les uns, glauque selon les autres. Une fois de plus, la représentation à l’écran des « gens du Nord » est caricaturale, pour le plus grand amusement des professionnels de la dérision et de l’arrogance (notons au passage que le téléfilm de Dumont  a été présenté au festival de Cannes, et entièrement subventionné par Arte…), et cette farce sociale m’a tout de même un peu gêné, d’autant plus que le téléfilm avait tout pour me plaire, par son esthétique géographique et son originalité de mise en scène. Il est rare, en effet, que le cinéma français s’intéresse au monde rural de la province, encore plus rare que les personnages des fictions ne soient pas des petits merdeux ou des petites salopes d’un « milieu » de prétentieux…

Petites salopes justement; pour la journée dite de la femme, j’aperçois au CDI la couverture du magazine Les Inrocks; elle représente une scène lesbienne de lèchage de minou; on voit une fille allongée la tête enfoncée dans la chatte de l’autre, qui consulte pendant ce temps-là et de façon négligée son portable; par cette couverture, le magazine semble nous dire que les pratiques sexuelles inspirées de la pornographie (dont je n’ai pas retenu les termes techniques) se démocratisent et se vulagrisent. Ah bon ? L’autre jour, du côté de Lisieux, en Normandie, une lycéenne de 15 ans s’est donné la mort en se jetant sous un train; son geste pourrait s’expliquer par la diffusion sur portables de photos à caractère « intime » (mais qui ne le sont plus de ce fait !)- Les bien pensants s’indignent, et redoublent de déclarations de principes, il faut, il faut, il faut ! mais d’un autre côté ne trouvent rien à redire à la Une des Inrocks, liberté d’expression oblige ! Bref: « Ils déplorent les effets dont ils chérissent les causes… » – Pour clore le désopilant spectacle de cette soi disant journée de la femme (« écrasons la femme ! »), j’assiste en salle des profs, et sans rien dire, à la déclaration quasi burlesque de la collègue de philo (égérie du mouvement  « Je suis Charlie » dans mon lycée) qui s’est opposée à son inspecteur sur la question du voile musulman; celui-ci a laissé entendre qu’on pouvait tolérer cette « liberté » vestimentaire… Quoi, une liberté ! s’est exclamée la collègue, tandis qu’autour d’elle, toutes les femmes de la salle des profs faisaient choeur: les religions servent à opprimer les femmes ! mais c’est en train de changer et c’est pourquoi il y a des blocages et des tentatives de régression ! D’ailleurs, a renchéri l’une d’elles, les femmes sont aujourd’hui autonomes, elles peuvent avoir des enfants sans les hommes, et cela explique la mauvaise humeur de certains. Dans mon coin, j’ai murmuré, « on peut comprendre qu’ils se raidissent en effet ». 

                  

                                                   

               

Un peu de métaphysique

 

Les giboulées de mars sont au rendez-vous; voilà au moins une bonne chose. La sensibilité aux saisons, au « temps qu’il fait », n’est pas à négliger; j’y vois même une forme de résistance au mondialisme déraciné; le déracinement n’est pas du tout, comme les médias et l’école veulent le faire croire, une qualité ou une disposition favorable à la connaissance (des autres !), à la réflexion et à l’esprit critique ! Le « nomadisme » intellectuel, que je méprise, c’est par exemple un BHL qui se prétend universaliste et humaniste, mais ne parle que de lui et des « siens »; c’est aussi un Jacques Attali qui prédit ou espère un mondialisme gouverné par le Talmud et la Kabbale !  « Les déracinés », titre d’un roman fin XIXe de Maurice Barrès, ce sont ces bacheliers lorrains qui se retrouvent à Paris et très vite broyés par la république des professeurs maçonniques. Le déracinement ne les élève pas, il les fourvoie. Cependant, le roman barrésien n’a pas la fantaisie romanesque d’un Stendhal, et son analyse des forces anthropologiques et culturelles en présence est beaucoup plus faible, trop démonstrative, que celle d’un Balzac. Les déracinés, aujourd’hui, ce sont tous ces élèves qui n’arrivent pas à se mettre au travail, qui ont perdu la motivation, le goût, ne savent pas « à quoi s’accrocher » comme disait mon père; ils n’ont pas les ambitions individualistes des héros balzaciens, ni même celles, plus faibles, plus ambiguës, anarcho-socialisantes ou néo-bonapartistes, des déracinés barrésiens. Ils ne sont pas non plus des « errants », au sens sémitique, c’est à dire des individus qui s’enracinent par le travail à défaut de s’enraciner par la propriété, et cette qualité de travail est tout à l’honneur de ces « errants », non, je vous parle là d’élèves avachis, qui ne prennent même plus la peine de s’asseoir et font penser à ces SDF ou ces migrants allongés à même le sol, enfouis dans leurs anoraks… Ce déracinement-là pose la question d’un monde qui ne parvient plus à occuper les hommes; ce n’est pas seulement la conséquence d’un travail mécanisé, robotisé, informatisé et désocialisé, « aliénant » pour parler comme les marxistes, c’est aussi que le travail a peu à peu perdu ses raisons ou ses ressorts métaphysiques; et les (mauvais) marxistes eux-mêmes ont contribué à discréditer la dimension en quelque sorte morale du travail; Simone Weil, marxiste originale, fait justement observer que l’émancipation des travailleurs ne signifie pas la fin du travail, mais au contraire le « réenchantement » du travail, et elle écrit:  » Une civilisation constituée par une spiritualité du travail serait le plus haut degré d’enracinement de l’homme dans l’univers, par suite l’opposé de l’état où nous sommes, qui consiste en un déracinement presque total. »(1)

(1): Simone Weil, L’enracinement, Gallimard, 1949, Folio-essais, n° 141, p. 128  

Par enracinement les bien pensants imaginent tout de suite le slogan de Vichy, « travail-famille-patrie » ! ou la remarque de Pétain, « la terre ne ment pas » (probablement inventée par Emmanuel Berl, qui écrivait les discours du Maréchal …). Rappelons aux bien pensants que la Seconde guerre fut pour des dizaines de millions d’Européens une épouvantable épreuve de déracinement. On m’a compris. Par enracinement, j’envisage, comme Simone Weil, un renouveau métaphysique; et différentes voies sont possibles: prendre des leçons de yoga ou de massage relaxant, marcher en forêt, au bord de l’eau, écrire son journal, jardiner, bricoler dans sa maison… En notre époque d’informatisation et de médiatisation croissantes, nous avons besoin d’archaïsmes et de moments de tranquillité artisanale, fait remarquer Régis Debray. Ce besoin, je l’observe chez bien des bobos, qui y répondent souvent de façon cloisonnée, sans déranger leur bien pensance théorique et mondialiste, mais qui sont amenés, quelquefois, à s’interroger sur l’ensemble de leur « vision » du monde (et bien souvent ils n’en ont pas avant de se poser la question !). La métaphysique n’apporte pas de petite réponse technique, elle n’est pas une science parmi d’autres, ou un courant philosophique « réactionnaire », elle conduit simplement, mais c’est considérable, à se poser des questions ou à se faire des hypothèses; évidemment, elle amène aussi à mettre en cause les idéologies; évidemment, les éditoriaux de François-Régis Hutin de Ouest-France lui sont particulièrement insupportables. Comme est insupportable une méchante piquette à un amateur de bon vin.

Le progès scientifique et technique des XVIIe et XVIIIe siècles n’abolit pas du tout la croyance en Dieu, ai-je dit récemment à mes élèves de Seconde; prenons l’exemple de Newton, certes il parvient à établir la possibilité d’un monde et d’un univers mécaniquement organisés (loi de la gravitation, effet de pesanteur), certes la philosophie et la réflexion scientifiques de son époque s’intéressent à un monde de matière, de différentes matières où rien ne se perd, où tout se transforme, c’est la mode des expériences de combustions et de vapeurs (prélude à la révolution industrielle anglaise), et Newton lui-même a continué jusqu’à la fin de sa vie à s’adonner à l’alchimie; mais, et contrairement à ce que laissent entendre certains manuels, la perception matérialiste voire « sensualiste » du monde ne va pas forcément à l’encontre de la réflexion ou de la méditation métaphysique; Newton n’explique pas la pesanteur, il a constaté qu’elle existait, qu’elle agissait, il peut dire comment, mais le pourquoi lui échappe; et d’avoir même constaté le comment ne fait que renforcer la question du pourquoi. Les vulgarisateurs français de Newton et du « newtonisme », Emilie du Châtelet et Voltaire, ne se gênent pas, en revanche, de déduire de la physique mécanique et matéraliste des objections à l’égard de la métaphysique religieuse. Aussi curieux que cela puisse paraître, mon propos n’a pas ennuyé mon jeune auditoire. Surtout quand j’ai malicieusement commenté une image du manuel où l’on voit une belle dame de l’aristocratie s’extasier devant un livre de Newton que lui tend un monsieur qui veut lui expliquer les avantages d’une certaine mécanique des choses…

           

                                       

Quelle stratégie face à Feuq-land ?

 

Ouest-France, quotidien atlantiste de l’Ouest atlantique, continue de taper sur la Russie de Poutine, quasiment chaque jour; le politologue (!) Pierre Hassner en guise de « point de vue » éditorial franchit un pas de plus dans l’accusation:  » Poutine manie la menace de la bombe atomique à tout bout de champ… cultive la surprise, le coup de force… » (2 mars). Bref, c’est la nouvelle guerre froide. Je me suis replongé dans un gros livre d’histoire à ce propos*; après en avoir lu 250 pages il ressort que c’est Staline, par son ambition idéologique d’expansion du communisme, qui a provoqué la rupture des relations Ouest-Est en 1947; et l’auteur d’expliquer que Washington a longuement hésité, entre Yalta (février 45) et l’échec de la dernière conférence inter-alliée (fin 47), à mettre fin au « processus » de coopération quadripartite pour règler la question allemande et par-delà celles de l’Europe. Par ailleurs, ce sont les maladresses diplomatiques françaises (favorables au démembrement de l’Allemagne et à une certaine progression « démocratique » du communisme) et les difficultés financières du Royaume-Uni à maîtriser ses positions « impérialistes » en Asie mineure et en Asie centrale (Turquie-Iran) qui ont poussé Feuq-land à se lancer dans une politique d’engagement international et d’endiguement du communisme (doctrine Truman, mars 47) qui n’avait pas été préméditée.

*: G-H Soutou, La guerre froide, 1943-1990, Fayard, 2001, puis coll. Pluriel, 2010, 1100 pages, 12,20 euros.

L’utilisation de Poutine comme « épouvantail » est une technique médiatique à présent bien éprouvée, et sans doute en passe d’usure; on entend de plus en plus de voix, discrètes, s’élever contre les propagandistes de Feuq-land, qui monopolisent les tribunes et les plateaux télé. Profitant de la campagne électorale, qui va se prolonger toute l’année, ils expliquent le fonctionnement, bien compliqué (et trop compliqué pour être vraiment honnête), de cette élection présidentielle où s’affrontent les lobbies de l’oligarchie mondialiste; une oligarchie à deux visages, celui du milliardaire culturellement populaire, épouvantablement vulgaire selon mes collègues bien pensants, et celui de la grande bourgeoise botoxée, à la fois réprésentante de la culture anglo-saxonne WASP et soutenue par les minorités assistées et néo-esclavagisées de l’Etat fédéral ! Mais ces deux visages ont surtout pour rôle de masquer les véritables maîtres de la puissance de Feuq-land; ces maîtres, financiers, diplomatiques, militaires, sont parvenus à constituer, depuis 1945, et plus encore depuis 1990, des groupes et des relais, disons des réseaux de leur puissance, souvent difficiles à reconnaître pour tels. Le discours d’investiture de Clinton (janvier 1993), que les élèves de TS ont dû expliquer à l’occasion du bac blanc, annonce l’offensive mondialiste de Feuq-land: « les problèmes intérieurs et les problèmes extérieurs sont dorénavant liés » déclare le jeune et nouveau président; telle était l’idée centrale, ai-je dit à mes collègues, qui n’en ont sans doute pas tenu compte et ont corrigé les devoirs en fonction d’autres critères, selon moi secondaires. Cette offensive mondialiste a pris les formes que nous pouvons observer en Europe: feuq-landisation culturelle à forte dose, imitation des méthodes scolaires et pédagogiques de la « société-monde » qui ont donné des résultats immondes, invasion des gouvernements européens par les réseaux mondialistes de Feuq-land (et notamment des grandes banques). Idem en Afrique ! J’explique à mes élèves de terminale littéraire le recul de l’influence francophone et française, aux dépens de la culture  »globish », et je lis dans Ouest-France (2 mars) un petit article relatif à l’élection du prochain président du Bénin: le favori est un certain Zinsou, « bon élève » du mondialisme, élevé au sein de grandes entreprises et banques, Danone, Rothschild et PAI Partners, et qui rassure les investisseurs et les milieux financiers; évidemment ce candidat veut lutter contre la corruption étatique et s’attaquer au problème du chômage. Je rapporte à mes élèves qu’il y a plus de médecins béninois en région Ile de France qu’au Bénin ! Ce sont des médecins appréciés, surtout quand ils disent à leurs patients,  « ne vous inquiétez pas, votre problème est bénin ! » –

Comme j’ai deux gentilles élèves noires dans la classe, originaires du Cameroun, je modère un peu ma conclusion, qui consiste tout de même à souligner les dangers du mondialisme pour l’Afrique; tout en se présentant sous les apparences du « dynamisme » et de la « croissance », l’idéologie mondialiste continue de placer les états africains sous la dépendance des marchés, des banques, des fonds d’investissement et des lobbies humanitaires (ONG) qui dissimulent des intérêts pharmaceutiques puissants. Il serait plus intéressant, dis-je, que l’Afrique produise davantage pour elle-même, et qu’elle parvienne à conserver ses « cerveaux », à développer une bonne médecine par les plantes et les extraits de peau de serpent ou d’urine de chacal, etc; et je songe, là, à ce que disait mon père: « j’aime beaucoup les Africains, mais en Afrique ! »

Modeste et mélancolique propos, qui ne résout évidemment pas le problème, car c’en est un, de l’influence croissante et vampirisante de Feuq-land (E. Todd parle de l’impérialisme « prédateur » de Feuq-land !) – Peut-être qu’avec la réduction des budgets, sinon de l’Education nationale, du moins des régions, les programmes d’échanges scolaires (très onéreux) avec le monde anglo-saxon vont être supprimés; j’ai déjà dit sur ce blog tout le mal que je pensais de l’échange de mon lycée avec Feuq-land, d’un très faible intérêt culturel et « pédagogique »; et que dire alors de l’échange avec la Norvège ! Absurde et ridicule ! L’Etat ferait mieux de consacrer son argent (façon de parler, car ce n’est pas le sien !) au renforcement des cours de français ! S’il ne tenait qu’à moi, je supprimerais vite fait bien fait l’enseignement de la deuxième langue vivante; quand on entend qui plus est l’idéologie mondialiste et immigrationniste véhiculée par cet enseignement, ce ne serait vraiment pas une grande perte ! A propos d’immigration, un collègue (sans doute une !) a affiché en salle des profs un appel aux dons en faveur d’une famille de réfugiés; le texte était ainsi formulé: « nous avons besoin de FRIC… » – Certains collègues bobos (et réactionnaires ?) ont été indisposés par le vocabulaire et le ton; le papier a été retiré, modifié, puis replacé dans la partie « informations syndicales » de la salle des profs, une partie en général très peu lue…   

On me dit pourtant que la « lutte syndicale » est sur le point de se remobiliser; sans doute va -t-elle se mêler la semaine prochaine au carnaval étudiant de Caen ainsi qu’à la journée de la femme… ça promet !

   

                                            

Entre inquiétude et stratégie…

 

Je dois le dire, je suis inquiet; la déception sociale progresse et ne me laisse pas indifférent; mais plus encore que la déception sociale, c’est la dépression culturelle où plonge la France qui me donne de l’inquiétude. Les deux peuvent être liés dans une certaine mesure. Mon inquiétude n’est pas de type féminin, et ne saurait être analysée par un psy ou un charlatan; c’est une inquiétude d’homme sensible, attentif à son entourage quotidien, mais aussi à un environnement plus global.   

J’observe chez les bobos bien pensants, qui ne sentent plus rien de la Nature depuis longtemps, qui ont perdu avec leur culture cinématographique à la gomme le sens du réel, j’entends chez eux une petite recrudescence d’auto-satisfaction et de contentement-consentement; le pédagogo de gauche veut y croire ! son regard abruti lance des flammes d’imprécation républicaine ! il rêve de brûler tous les hérétiques: les réacs, les conservateurs, les anarchistes, les néo-marxistes, les survivalistes, les souverainistes, les régionalistes, les zutistes (le zutisme: mouvement général de ras-le-bol et de découragement), et j’en oublie. Mais le pédagogo doctrinaire et sectaire n’est pas un homme d’action; le plus souvent, c’est une femme d’intérieur qui transfère ses impulsions idéologiques en pulsions d’achats. Et son désir de civisme républicain se soulage en un petit week-end gastronomique.           

Ma semaine de reprise pédagogique a été marquée par des accents d’humeur réactionnaire; j’ai d’abord été contrarié, comme l’an dernier, par les notes de bac blanc qu’ont obtenues mes élèves de terminale scientifique; pour avoir lu deux copies, je les ai trouvées bien sévèrement voire injustement évaluées; certes, il faut se garder de dire ce qu’on en pense aux élèves; mais tout de même ! Je soupçonne donc mon collègue de gauche de cultiver une forme de notation de type égalitaire, qui consiste à mettre 12 à une copie qui mérite 16 et à mettre 8 à une autre qui ne vaut pas plus de 5 ! Toutefois, mon mécontentement reste modéré, tandis que l’an dernier je m’étais quelque peu emporté contre ma collègue de centre-gauche, aussi tatillonne et rigide dans sa notation qu’elle est complaisante, mielleuse et adipeuse par ailleurs (son médecin l’a mise en garde, « votre foie madame est un peu trop gras ! »). Cette année, c’est mon autre collègue, socialiste mais en passe de démissionner, et lui aussi ventripotent, qui a fait les frais (du moins ses élèves) de la notation très dépréciative (dépressive ?) de la collègue précédente, qui traverse sans doute une phase hormonale complexe où se croisent des humeurs contradictoires. A ce propos, j’entends ce matin à la radio une citation de Saint-Simon (le mémorialiste): « le mariage, ce sont des mauvaises humeurs le jour et des mauvaises odeurs la nuit. »

Je m’interroge aussi sur mes propres humeurs réactionnaires; d’où viennent-elles ? que s’est-il passé entre les années 1990 où je votais encore pour Chirac, où je lisais Sollers, et aujourd’hui ? Mais voyant et plus encore entendant mes collègues qui, la cinquantaine, continuent d’avoir les mêmes idées et les mêmes opinions qu’à leur vingt ans, j’estime faire preuve d’une évolution, d’une souplesse idéologique, et par conséquent d’un « progressisme » culturel qui paradoxalement se présente comme réactionnaire. En fait, les vieux cons ce sont les bien pensants gauchistes de 50 ans et plus ! Je ne manque pas de signaler à mes élèves de Première que le droit de vote accordé aux femmes françaises en 1944-45 n’a pas du tout fait pencher la vie politique vers la gauche progressiste, égalitaire et féministe ! Bien au contraire. Les femmes de cette époque, leur dis-je, étaient des femmes viriles, qui commandaient et qui maintenaient l’ordre à la maison et en dehors ! Et j’ajoute: « parler de femmes soumises aux hommes est une légende scolaire ! » La femme a toujours règné dans les sociétés anciennes; il a fallu la propagande de son « émancipation » sexuelle pour faire croire aux zozos qu’elle n’était pas libre de son corps, et pour la faire douter elle-même ! Simone de Beauvoir fut une épouvantable et vicieuse conservatrice issue de la bourgeoisie provinciale !

Mais ce ton véhément, non dépourvu de malice, ne m’empêche nullement de m’interroger sur les forces profondes de mon évolutionnisme culturel et idéologique; si j’en crois E. Todd, j’ai été élevé dans une famille de type nucléaire (Ouest de la France); mais la distinction entre familles nucléaire égalitaire et nucléaire absolu me laisse indécis; mes parents ont-ils traité de façon égalitaire leurs enfants ? Là-dessus les avis sont partagés; oui dirait mon frère aîné, non ! dirait ma soeur. Par ailleurs, mon père était-il libéral ou autoritaire ? Pour Todd, c’est le caractère libéral qui domine les familles de type nucléaire, absolu comme égalitaire; là aussi j’hésite. Mon père était par moments très autoritaire et à d’autres très libéral (débrouille-toi !); parfois il y avait les deux ensemble: débrouille-toi en faisant comme je t’ai dit ! Une chose en tout cas ressort de ce rapide examen: le caractère très incertain et instable de l’éducation familiale en zone nucléaire abolue ou égalitaire; il est possible en effet que j’aie pu développer assez vite une tendance idéologique à l’anarchisme; d’autant plus qu’aux tergiversations de la culture familiale s’ajoutait alors la crise du catholicisme rural breton. Je dois assurément à l’Education nationale, donc à l’Etat, d’avoir apporté un peu d’ordre et d’autorité de type égalitaire (examens et concours) à mon tempérament culturel et idéologique de mes 15-20 ans. Cependant, les bases fragiles et mouvantes, voire fuyantes, de mon éducation familiale ne m’ont pas permis de m’élever bien haut dans l’ordre de la fonction publique. 20-25 ans. Intellectuellement et idéologiquement j’ai continué en sourdine à cultiver mon anarchisme de jeunesse. Mes lectures de Céline, de Thomas Bernhard et de bien d’autres allaient dans ce sens… Enfin, je montre depuis plusieurs années une certaine sympathie pour l’autorité (publique) et le libéralisme, forces apparemment contraires; cette curiosité idéologique pourrait s’expliquer, si j’en crois Todd, par les stratégies doctrinales et métaphysiques d’adaptation, de résistance, d’isolement ou de syncrétisme que les Eglises, catholique et protestantes, ont pu mettre au point entre les XVIe et XVIIe. Les structures familiales endogènes peuvent donc être modifiées par des stratégies exogènes, à la fois englobantes (effet couvercle) et aérées (effet toit ouvrant). En somme, il y aurait en moi un stratège qui sommeille… Faut-il le réveiller ?   

Ce que n’évoque pas E. Todd et qui tout de même complique le tableau idéologique décomposé de la France, ce sont : – d’une part les recompositions familiales, et le mixage ou le broyage de structures familiales en voie d’émiettement (d’où l’éducation-soupe et le bouillon grumeleux où baignent de nombreux élèves !) – et d’autre part, le grand nombre de célibataires, plus de la moitié de la population française, qui, tel que moi, ou autrement, s’agrège, ou ne s’agrège pas, à une société en voie de liquéfaction ou de liquidation !

Bref, entre inquiétude et stratégie, mon esprit se cherche.                                                              

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