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Archive pour janvier, 2016

Querelle sur l’histoire de France

 

La revue L’Histoire, qu’on trouve dans la plupart des CDI de lycées, et qui est une revue de gauche, il faut bien le dire, avait consacré au cours de l’été dernier un entretien entre quatre historiens « institutionnels » à propos de la « nouvelle querelle sur l’histoire de France ». Quatre historiens de gauche, évidemment: Patrick Boucheron, Benjamin Stora, Michel Winock et Olivier Loubès. Que disent-ils ? Que l’histoire de France, de l’université à la maternelle, n’est aucunement en danger, qu’elle se porte même plutôt bien, voire qu’elle est en pleine forme si l’on en juge par les succès de librairie des Zemmour, Max Gallo et Lorant Deutsch, ou bien encore par les succès d’audience des émissions de Stéphane Bern consacrées aux rois de France et à Jeanne d’Arc. La levée de bouclier des « identitaires » devant les nouveaux programmes de collège, qui font disparaître selon eux l’enseignement de l’histoire de France au profit des civilisations exotiques, est aussi une autre preuve du climat réactionnaire et rétrograde qui réchauffe aujourd’hui dangereusement les querelles et les scissions idéologiques de la société française. Patrick Boucheron est le plus virulent des quatre historiens devant cette offensive du nationalisme chauvin, dont Eric Zemmour lui paraît être le porte-voix le plus médiatique.

Les quatre historiens sont globalement d’accord (c’est l’entre-soi des bons intellectuels de gauche !) pour dire que la France n’est pas une matière identitaire, mais une construction, par exemple celle de l’Etat; pour dire aussi qu’à l’intérieur de cette construction, il y a encore des mythes à déconstruire, mais que la déconstruction fait aussi partie des processus de construction ! P. Boucheron est un ardent partisan de cette dialectique, telle qu’il tente de l’expliquer dans les lignes suivantes; accrochez-vous, c’est du haut niveau ! :  » Par exemple, prenons L’Histoire, le numéro d’été de 2010 consacré aux Grandes Découvertes. Voilà le type même de processus déconstruction/reconstruction. Il ne s’agissait pas seulement d’expliquer comment tout cela n’avait jamais existé, comment le grand récit de l’occidentalisation du monde depuis les expéditions de Christophe Colomb avait été mis en scène par Humboldt au XIXe siècle. Il l’a été, mais cela n’enlève rien à l’historicité de la traversée atlantique, pas plus que cela ne produit je ne sais quel contre-récit ou mémoire concurrente de la « découverte » de l’Amérique. Simplement, on va montrer que ce scénario présentant comme une pente inéluctable le fait que la curiosité européenne se réserve l’exorbitant privilège de dominer le monde, s’il ne s’invente pas à partir de rien, combine des événements et en oublie d’autres. On va intégrer cette histoire dans une séquence plus vaste où Castillans et Portugais n’avaient pas le premier rôle: celle de l’interconnexion des mondes depuis l’océan indien grâce aux réseaux marchands arabes, indonésiens et chinois… » (L’Histoire, n° 413-414, juillet-août 2015)

Limpide ! Je rappelle que Boucheron est le plus brillant historien de sa génération (reçu premier à Normale Sup puis à l’agrégation de 1988); il vient d’entrer au Collège de France où sa leçon inaugurale a été saluée par la presse de gauche bien pensante, car elle a « renversé la table », devant un auditoire très conservateur (réac de droite !); Boucheron, Stora et les autres récusent le discours « décliniste » qui est selon eux le symptôme de l’offensive idéologique de l’anti-mondialisme; ils défendent une « histoire-monde » ou « histoire-connectée » ou « histoire globale »; ils veulent montrer que la mondialisation n’est pas nouvelle, qu’elle est même très ancienne, que les travaux de Braudel ont montré il y a déjà très longtemps l’existence des « économies-mondes » médiévales et de leurs savants réseaux d’échanges tissés par des générations de marchands et de banquiers vénitiens, génois, pisans, puis hollandais, allemands voire polonais (les villes de la Hanse); ils veulent montrer que la « nation France » n’existait pour ainsi dire pas vers 1450, en termes économiques, sociaux, culturels, et même politiques, malgré les « belles images » des rois de France et de Jeanne d’Arc construisant l’Etat et défendant une sorte de cause nationale !

Pour Boucheron, l’enseignement de l’histoire n’a pas de valeurs, ni civique ni patriotiques, à défendre ou à transmettre; enseigner l’histoire, dit-il, c’est une question de méthodes mais aussi de récit; qu’importe même le contenu, c’est le questionnement et la démarche intellectuelle (que veut-on démontrer ?) qui comptent: ainsi on peut faire un très mauvais cours sur Jeanne d’Arc et un très bon sur Moctézuma, et inversement ! Sur ce point-là je suis plutôt d’accord avec lui. Mais sur d’autres, je vois bien que les éminents historiens de l’entretien ne se rendent pas bien compte (car ils n’enseignent plus depuis longtemps devant des élèves !) de l’état actuel de l’enseignement de l’histoire et de la géographie en collège et en lycée. La plupart des élèves n’écoutent plus grand chose; la plupart des enseignants sont fatigués et désemparés. La querelle de l’histoire de France, ça leur passe par le mi des fesses, comme dirait Céline ! Ils aimeraient tout simplement des classes moins chargées, des moyens d’autorité et de pression renforcés ( même s’ils et elles n’osent pas le dire ainsi !), et bien sûr de meilleurs salaires !

Pour ma part, je ne crois pas à l’offensive idéologique réactionnaire dont parlent les historiens institutionnels en question; les enseignants et l’Education nationale sont tenus par la gauche depuis des générations; le « roman national » de l’histoire n’a jamais été un roman patriotique ou réactionnaire de droite mais au contraire un roman républicaniste de gauche; il suffit de voir comment on continue à enseigner la révolution française ! Il suffit de voir les pages des manuels consacrées à la guerre d’Algérie et à l’immigration (inspirées par Benjamin Stora !); le titre d’un dossier de mon manuel de 1e est d’ailleurs intitulé: « accepter l’immigrant » et ne propose que des documents à charge contre ces méchants Français de souche très racistes !

Fort heureusement, tout le monde est d’accord (« nous sommes bien d’accord, nous sommes bien d’accord », ne cessent de se répéter les bons historiens de gauche de la revue L’Histoire !) pour enseigner les grands crimes de l’humanité (certains enseignants aimeraient bien ne faire que cela !); vous parlez d’un récit entraînant  ! Je viens de passer dix minutes sur les méthodes d’extermination des nazis pendant la guerre, bien assez, les élèves savaient déjà à peu près tout, sauf l’orthographe de Auschwitz. Pas de querelle à ce propos, ni de quenelle d’ailleurs.                                                  

Quelle Europe ?

 

La question se pose face aux défis politiques, économiques, sociaux et culturels que doivent affronter les états européens; les affrontent-ils du reste ? On est en droit de se demander si les gouvernements ont bien pris la mesure de ces défis; les opinions publiques, à travers quelques sondages, expriment plus ou moins leurs doutes et leurs inquiétudes devant les hypocrisies ou les dénégations de leurs dirigeants. Hypocrisies « libérales » et « bourgeoises » qui consistent à ne pas intervenir dans le grand désordre actuel des marchés et des flux migratoires; les libéraux bien pensants et conservateurs ne se sentent guère émus ni concernés par les affrontements qui se produisent depuis quelques mois entre immigrants et autochtones, entre nomades et sédentaires; il faudra un peu de temps, nous disent-ils, mais « tous ces gens-là » finiront bien par trouver leur place et se tolérer. Dénégations des libéraux progressistes qui ne peuvent croire aux mauvaises actions et aux mauvais sentiments de ces immigrants qui implorent un peu d’aide de la part des états européens.

J’entends chez mes collègues de curieuses « réflexions »: le « péril immigré » est un discours réactionnaire « fantasmé » qui trouve un écho favorable auprès des populations sédentaires et obtuses, pauvres d’esprit, hermétiques aux grandes valeurs civilisatrices de l’Europe ! Certains gouvernements (Hongrie, Danemark) font aujourd’hui le choix de la tension nationaliste et populiste, en une déplorable politique de fermeture migratoire qui porte atteinte aux droits de l’homme. J’entends même un collègue parler des accointances de ces deux pays avec le régime nazi pendant la guerre ! Remarque très approximative, mais que je ne prends pas la peine de rectifier (s’il me fallait prendre au sérieux ce que disent mes collègues, je me couvrirais moi-même de ridicule !)

Ma réflexion se porte plutôt sur cette notion de « civilisation de l’Europe »; une notion fondamentale de l’enseignement de l’histoire au lycée… Et pourtant, est-elle vraiment définie ? Le manuel de Seconde parle des Européens qui émigrent (c’est le chapitre introductif du programme !) puis des Européens qui « élargissent leurs horizons » par les grandes découvertes; et si l’on y ajoute la Renaissance, la Réforme et les progrès des sciences au siècle des Lumières, la notion de civilisation de l’Europe doit être à peu près remplie de toutes les grandes valeurs qu’il convient de faire voir aux élèves. A défaut d’une définition qui ne pourrait qu’être limitée voire discriminante, l’enseignement de l’histoire doit viser à… l’élargissement des horizons ! Ainsi la civilisation de l’Europe ne désigne t-elle pas tant un contenu, une « matière identitaire », qu’une « dynamique » d’échanges, de contacts, de découvertes et de transmissions; pourtant, cette dynamique même produit et provoque d’innombrables transformations et interrogations, sociales, culturelles, religieuses; la civilisation de l’Europe, en s’élargissant, en portant ses appétits au-delà des mers, se découvre une soif d’introspection brûlante qui va déclencher les fièvres religieuses de la Réforme et de la contre-réforme. Les inspirations tranquillisantes, géométriques et idéalistes de l’Antiquité, l’optimisme humaniste et abstrait (voire occulte) des savants et des théologiens ne parviennent à endiguer les nouvelles ferveurs d’une « civilisation » ébranlée par ses curiosités et par ses désirs. Soyons plus concrets, plus « matériels »: les richesses venues d’Amérique exacerbent les ambitions et les rivalités politiques, habilement aiguillonnées par les prêteurs et les usuriers. Les gouvernements lèvent des impôts et des armées, où s’enrôlent bien souvent des miséreux qui y apprennent la débauche, l’adultère, le viol, la gloutonnerie, le vol, la rapine, et l’assassinat (1). C’est dans ce contexte d’inflation et de « surchauffe » sociale et culturelle que se répandent les « protestations » de la Réforme. Erasme, qui se croyait encore tranquille en résidant à Bâle (un trou !), observe avec effroi l’explosion iconoclaste de 1529, qui détruit les statues, les fresques et les tableaux des églises catholiques; deux ans auparavant s’est produit le sac de Rome, où des soldats allemands « luthériens » mais aussi des Espagnols et des Italiens du Nord ont ravagé églises, palais et maisons, volant, violant et massacrant pendant plusieurs mois la Ville emblématique de l’Antiquité et de la Chrétienté ! Pas un mot dans nos manuels de Seconde sur cette « barbarie » à l’intérieur, au coeur même de la « civilisation ». Je n’en finis pas de répéter à mes élèves que l’histoire enseignée se limite à des événements soigneusement sélectionnés; que pour en savoir plus, il faut lire beaucoup de livres, et pas seulement en français ! Mais voyant bien qu’ils ne sont guère impressionnés, je leur confie immédiatement que j’en suis moi-même incapable. Cette franchise, paradoxalement, me rend plus crédible que si j’étais un érudit affligé par l’ignorance confortable de ses semblables.

(1): j’emprunte ce passage au livre de John Hale, La civilisation de l’Europe à la Renaissance, 1993, puis Perrin, 1998 et 2003 en coll. Tempus, pp. 469-478.

Le libéralisme capitaliste vient de la Renaissance et de la Réforme, nous disent des commentateurs un peu dissidents; c’est l’éthique protestante du travail et le génie juif des affaires qui l’emportent sur une culture catholique dépravée et répressive à la fois, fascinée par la mort et par le sexe, par l’ostentation et par le dénuement; selon Bernard Lietaer (2) cette culture catholique porte les ombres du Yang: sadisme, tyrannie, hyper-rationalité (scolastique rigide et formaliste), dépendance sexuelle; Michelet n’est pas loin lui non plus de présenter la Réforme protestante comme une purification libératoire et libérale de cette culture catholique « moisie », conservatrice et fétichiste. Il fait de Martin Luther un moine romantique et mélomane ! Fernand Braudel, lui, insiste sur l’efficacité ingénieuse des commerçants hollandais (protestants et juifs) qui ont mis la main sur Séville, le grand port espagnol de l’Atlantique et des richesses américaines, qui finissent d’une manière ou d’une autre par enrichir l’Europe du Nord et par appauvrir celle du Sud !

Bien que signé à Rome, le traité de Rome de 1957 lance une construction européenne très vite dominée par les villes et les régions du judéo-protestantisme: Bruxelles, Anvers, Luxembourg, Strasbourg et le Rhin… Les paysans catholiques français doivent suivre la cadence des affaires, investir, s’endetter, travailler toujours plus (même le dimanche !) - Cette soumission atteint aujourd’hui des proportions désolantes: faillites, suicides, extinction de l’agriculture familiale. Quant à la culture catholique, désormais résiduelle et « zombie », elle est devenue la soubrette perverse des maîtres Yang de l’Europe.

(2): Cf. Au coeur de la monnaie, op. cit. Bernard Lietaer s’inspire de l’historien hollandais J. Huizinga (1872-1945), dont le livre « L’automne du Moyen Age » (1919 puis multiples rééditions ensuite), est devenu un « classique » des livres d’histoire du XXe.                             

 

 

 

                                                      

Yin et Yang

 

1) Après 4 h 1/2 de cours en une seule demi-journée, j’aspire à une pause bien méritée, et reposante; c’est un minimum. Eh bien non. Voilà qu’une bourgeoise de collègue a décidé de lancer à table une éprouvante conversation sur la différence de rémunération entre un certifié de début de carrière et un agrégé hors-classe, une différence considérable (environ 2500 euros) et jugée injuste par la « vox populi » des commensaux. L’argument toutefois pour s’y opposer est assez évident: vous n’avez qu’à passer l’agrégation ! En effet, et s’y emploient les collègues qui aspirent à un meilleur pouvoir d’achat. Tel n’est pas mon cas. J’ai tenté ce difficile concours il y a fort longtemps et j’y ai échoué à deux reprises, à l’oral la première fois puis à l’écrit la seconde. Il n’y aura donc pas de troisième fois. Modestie, lucidité, résignation. Difficile concours, dont je n’ai du reste pas compris les règles; sinon celle-ci, que « pour être agrégé il faut savoir s’agréger », c’est à dire se conformer à une certaine manière de « penser » (vraiment ?), de parler et d’écrire. Une fois certifié (on peut dire aussi « capésien » ou « capétien », ce qui ne peut déplaire au monarchiste que je suis), j’ai souvenir d’avoir au contraire évolué vers une manière indépendante, romantique et solitaire; à certaines heures, je m’étonne même de pouvoir exercer mon métier tel que je le fais, c’est à dire avec une sorte d’entrain populaire, bien que freiné par la pudeur de mon âme. Un concours est une épreuve sociale et culturelle, où le désir de réussir doit l’emporter sur la peur d’échouer. Il faut donc s’y présenter dans ses jeunes années. Après 35 ans, le désir s’émousse, l’ambition s’éteint, la vanité et l’orgueil deviennent risibles. Reste la peur, diffuse, sourde, taboue; la peur, cet envers de la pensée occidentale, cet « inconscient » du « progrès », ce « malaise » des succès matériels, ce « contre-coup » de certaines réussites et promotions sociales (la peur de ne pas être à la hauteur), enfin, pour l’historien que je suis un peu, le meilleur témoignage sur la Grande Guerre, écrit par Gabriel Chevallier. 

Après 35 ans, toutefois, certains collègues s’essayent quand même à passer ou repasser l’agrégation; leur motivation est réveillée par leurs enfants, qui grandissent et coûtent cher; plus question de désir ou de peur, non, ils se présentent froidement, mécaniquement, « professionnellement » à l’épreuve; ils adoptent même une manière sportive et compétitrice d’aborder et de relever le « défi », le « challenge » ! On sait que des produits spéciaux circulent de plus en plus parmi les candidats; et il n’est pas interdit non plus de supposer certaines triches; l’incorruptibilité des fonctionnaires est un mythe. A la table des profs, donc, il me faut entendre parler d’argent, comme si nous étions à Feuq-land ! Entendre les récriminations des certifiés injustement mal payés, entendre la douce moraline sussurante des agrégés, alors que j’ai tout simplement envie de bouffer tranquille, zut ! Un vrai Français, bordel de merde, c’est quelqu’un qui ne cause pas de pognon à table ! Comme disait Gabin à propos de Lino Ventura, « celui-là, quand il mange sa côte de boeuf, on sent que c’est pas le moment de venir l’emmerder… »

2) J’aime lire et réfléchir à ma guise, à mon rythme; mon côté stendhalien ? plus ou moins, car les choses ont bien changé depuis le début du XIXe; les « Mémoires » du touriste Stendhal (1837) ne m’intéressent pas autant que je l’avais espéré; son regard sur la France « provinciale » est celui d’un bon bourgeois légèrement condescendant ou méprisant; ici ou là, je note une observation qui me convient tout de même, par exemple celle-ci:  » De ma vie la lecture de Grégoire de Tours ne m’a donné autant d’idées. Quelle candeur ! et c’était un évêque ! Quel contraste avec nos historiens alambiqués qui prétendent à des vues nouvelles et de génie, et que tout le monde sait vendus à l’espoir d’une place à l’Académie, ou d’un avantage d’argent ! » Cela m’a fait penser à un exposé d’histoire que j’avais présenté à la fac devant l’éminent professeur médiéviste André Chedeville (dont le fait de gloire fut la publication d’un petit « Que sais-je ? » de 124 pages !); ayant utilisé et cité Grégoire de Tours, le professeur en question me fit remarquer que cela n’avait aucune valeur scientifique ! Il trouva mon exposé superficiel et dilettante (je crois même que ce furent les termes exacts). Quelques étudiants sourirent, car c’était aussi la réputation de ce professeur, qu’on voyait très peu dans les amphithéâtres.

Moyen Age toujours: selon différents médiévistes, comme Guy Fourquin, l’Europe occidentale connut une période de croissance économique, de constructions et de progrès social, entre le XIe et la fin du XIIIe; ce fut le « temps des cathédrales », qui mobilisa de nombreux métiers et  »corporations », ainsi que l’argent des gens simples, et non comme on le croit trop souvent celui de la noblesse et de l’Eglise; cette époque de relative paix sociale et de libertés communales fut également profitable aux femmes, aussi bien éduquées et instruites que les hommes, dirigeant des monastères et bénéficiant au sein de la culture chrétienne d’une image positive (à travers par exemple le culte des Vierges noires, qui valorisent l’amour et la maternité). Mais il se peut aussi que la cause de cette bonne période de prospérité générale (et presque démocratique) ait été la circulation monétaire, bien plus souple qu’avant le Xe et qu’après le XIIIe; dans le livre « Au coeur de la monnaie », auquel j’emprunte cette explication, l’auteur, Bernard Lietaer, utilise la notion de « surestarie », qui signifie que les monnaies locales (dans un rayon d’utilisation quotidienne) perdaient de leur valeur si elles n’étaient pas dépensées ou investies (achats de biens d’équipements, constructions de routes et de ponts…) en un temps limité; il s’agissait en somme de décourager la « thésaurisation » et l’accumulation de richesses pécuniaires. L’auteur parle de « monnaie Yin » pour désigner ce système d’échanges et de mutualisation des efforts productifs, qu’il associe par ailleurs à des vertus féminines; a contrario, le système de la « monnaie Yang » qui s’est imposé après le XIIIe repose sur les trois figures archétypales et masculines du Guerrier, du Souverain et du Magicien (prêtre, scientifique); les monnaies locales disparurent au profit d’un système monétaire captif et sélectif, contrôlé par des autorités: des Etats puis des banques centrales. La monnaie contemporaine (monnaie « fiat ») est créée à partir de rien (émission de liquidités: « fiat lux » !) et basée sur du crédit; ce rien se transforme en objet de compétition et de spéculation. Une représentante du Fonds Monétaire International a déclaré il y a quelques années:  » La monnaie, c’est de la magie, et les banques centrales sont des magiciens. »

Quand on entend ces propos, on se demande encore pourquoi on bosse comme des cons pour gagner quelques dizaines d’euros de plus !

                                                                                                 

Football

 

Mes chroniques sur le foot se font rares, mais ce sont elles pourtant qui me valent les nombreuses visites de mon blog (plus de 20 par jour !) – J’en frémis de satisfaction… mais aussi de crainte; car les lecteurs furtifs (et j’en suis un moi aussi) ne sont guère favorables en règle générale; ils lisent vite, d’un oeil dédaigneux, et considèrent l’auteur comme un type malfaisant. Quand l’auteur, de surcroit, n’est pas soutenu et reconnu par la presse bien pensante de gauche, sa malfaisance toute théorique peut lui valoir des volées d’injures sur sa modeste personne; on se passe fort bien de ce genre de « reconnaissance » !

Tel n’est pas le cas d’un certain Jean Philippe Toussaint, dont je viens de lire, très rapidement, un tout petit livre, recueil d’articles ou de chroniques livrées au journal Libé, intitulé fort sobrement « Football » (et publié en 2015 aux éditions de Minuit ! ça vous en impose tout de suite !) – Cet élégant monsieur, sorte de dandy chauve dix ans plus âgé que moi, pose un regard fort distancié, supérieur et aérien sur le football; dès l’introduction il avertit le lecteur que son livre ne plaira pas aux amateurs de ce sport, et sans doute pas davantage aux férus de littérature; démarche austère et courageuse, qui vaut parfois aux éditions de Minuit d’être qualifiées d’éditions de l’Ennui. D’habitude j’apprécie les regards distanciés, le genre « pince-sans-rire », le style tautologique gaullien: « les choses étant ce qu’elles sont, etc. » Rien de tel avec Toussaint, dont la supposée distance s’avère très vite relever du procédé nombriliste de fermeture mélancolique du propos, un procédé souvent pratiqué par les belles âmes bourgeoises et confortables devant le spectacle affligeant des masses sportives et télévisuelles; Je connaissais Toussaint L’Ouverture, voici Toussaint la Fermeture ! qui ne cache pas son mépris pour les hordes de supporters avinés, braillards, fascistes et racistes. Ce délicat monsieur préfère observer les petites nipponnes qui s’enthousiasment pour leur équipe lors de la coupe du monde de 2002 organisée par le Japon et la Corée du Sud. Un enthousiasme exotique mille fois plus beau et poétique à ses yeux que l’affreux spectacle des foules européennes dans les stades. Fort satisfait sans doute de son procédé de fermeture, Toussaint ne nous dit quasiment rien de ce qu’il voit sur les terrains, et de la matière « football »; non, c’est une matière simpliste et ennuyeuse à observer, avec ses schémas tactiques standardisés; le bel écrivain mélancolique préfère « convoquer » (c’est ainsi qu’il faut dire n’est-ce pas ?) ses souvenirs d’amateur et de pratiquant, blessé très jeune (double fracture du bras gauche !); le football (ou le cyclisme*) comme  »tapis à souvenirs et réminiscences » qu’on déroule est quasiment devenu un genre littéraire de ces dernières années; tapis volant qui permet aussi d’affecter un genre d’exotisme rêveur; c’est enfin une façon pour les bobos de regretter le bon vieux temps sans passer pour d’affreux, réacs et méchants penseurs de droite (comme vient de le titrer Libé).

* Lire Eric Fottorino 

Evidemment, comme tout bobo qui se respecte, Toussaint est profondément féministe, et laisse entendre que la pénétration sexuelle n’est pas sans rapport avec le plaisir d’assister à un but (d’où l’expression du footballeur, « il faut la mettre au fond ! »). Bien sûr, comme tout bobo, notre écrivain qui se donne des manières d’ermite, vit en réalité avec une femme, et se passe de télévision quand il part en vacances avec elle, par exemple en Corse. Mais grâce à internet, il tente de voir un match en « streaming », avant que la connexion ne soit interrompue par un violent orage. Alors il se rabat sur la radio. Puis va se coucher. « C’est fini le foot ? » lui demande sa femme, sans doute au lit. « Et maintenant le Ciel » conclut le délicat dandy. Que veut-il dire ? Qu’il va la baiser ? J’avoue n’avoir pas trouvé d’autre interprétation.

Sinon, Bertrand Latour continue sur RTL et maintenant sur I-Télé d’égratigner un peu les « idoles » et l’idolâtrie du football; il doit faire face à Pascal Praud, qui défend de son côté les « images sacrées »: Zidane, Platini, Laurent Blanc, les vedettes du PSG et Jean Michel Aulas le président du club de Lyon. Plus jeune (23 ans) que tous les autres invités des émissions consacrées au foot et essentiellement au PSG, Bertrand Latour ne cultive pas la nostalgie boboïsante et accessoirement sectaire (« vous n’avez pas le droit de critiquer Zidane ! » s’exclame parfois Pascal Praud) des « pharisiens » du spectacle; ce faisant, il se montre plus sévère devant le désolant niveau du foot français actuel. Le remplacement de Philippe Montanier par Rolland Courbis au poste d’entraîneur du Stade Rennais, grossière et grotesque manoeuvre des dirigeants « bretons » (mais sans doute plus francs-maçons que bretons !), s’inscrit dans ce contexte général de déliquescence; Bertrand Latour feint-il de croire que ce changement sera bénéfique pour l’équipe ? Dans beaucoup de clubs professionnels, on observe surtout que les joueurs surpayés n’obéissent pas vraiment aux entraîneurs, dont parfois ils ne comprennent tout simplement pas les intentions tactiques ! Cette situation n’est pas sans faire penser à celle des professeurs avec leurs élèves !

Sur la chaîne L’Equipe 21, les émissions de « libre-parole » sur le foot sont souvent joyeusement animées; par l’humour et le rire aux éclats certaines « vérités » parviennent à se frayer un chemin; j’en use ainsi par moments avec mes élèves. Parmi les propos de ces émissions fort vivantes, j’apprécie tout spécialement ceux de Sébastien Tarrago, d’Etienne Moati, de Guillaume Dufy et de Didier Roustan; bien sûr, la très belle Sonia Carneiro n’a pas non plus la langue dans sa poche, mais je regrette un peu son rôle limité de simple animatrice sur le plateau, parfois même utilisée d’une manière potache par ses confrères. A la différence d’autres présentatrices, en tout cas, Sonia prend soin de ne pas « faire péter le décolleté », malgré l’évident potentiel qui est le sien; en ne dévoilant rien, elle suggère beaucoup ! Et sans doute de la sorte contribue-t-elle paradoxalement à un éloge fort pertinent du décolleté.

 

Sonia Carneiro, au meilleur de sa forme !

Sonia Carneiro, au meilleur de sa forme !

                                                             

Enfumage

 

Mes collègues de langues ont été incapables l’autre jour à table de nous proposer une traduction du mot « bobo », que ce soit en anglais, en espagnol, en allemand; et je ne parle pas du latin ! Le mot n’existant pas, ou alors d’un emploi peu courant, comme ce semble être le cas outre-Rhin, la chose ou le phénomène ne se pose ou ne se présente donc pas de la même façon dans ces pays voisins du nôtre. Mais le phénomène y existe tout autant, voire plus ! (en Allemagne évidemment). Quel est-il ? Disons, pour simplifier, que la notion de « bobo » désigne des opinions et des comportements « mondialistes », et par conséquent très favorables à la culture « Feuq-land » ! J’avais hier soir au téléphone un collègue rennais, que je ne fréquente presque plus, mais qui m’adresse ses voeux et auquel fort poliment je réponds; notre conversation tourne court, je lui raconte sans conviction ma petite vie tranquille, ma sédentarité et mon activité cycliste, et lui me parle de ses sorties à l’opéra et de ses voyages, dont le prochain à Boston ! Ce collègue est un bobo archétypal ! Il vote évidemment PS au second tour de chaque élection, quand du moins c’est encore possible; il votera Juppé demain s’il le faut pour « faire barrage » au FN ! Car Juppé sera sans doute le candidat mondialiste et pro-Feuq-land de la droite dite républicaine. Horreur intégrale. (Je rappelle au passage que c’est lui qui fait fermer l’ambassade de France en Syrie en 2012 juste avant l’élection de Hollande.)

La notion de « bobo » est devenue très large ici en France, c’est la rançon d’un certain succès médiatique; du coup, les intellectuels et les checheurs ne l’emploient pas ou avec des guillemets, pour montrer qu’ils en contestent l’imprécision et la non-pertinence (l’impertinence ?); les géographes et sociologues (par exemple Le Bras et Todd dans « Le mystère français ») préfèrent insister sur le rôle selon eux fondamental que joue le niveau d’instruction dans les opinions et les comportements; les « bobos », laissent-ils entendre, sont en effet plus diplômés que les autres, ont de meilleures situations et des intérêts complexes à défendre, ce qui ne va pas ici et là sans quelques légères hypocrisies ou contradictions de conscience, par exemple entre « éthique écologiste » et « nécessité mondialiste »… Fort heureusement, la COP 21, à la fois écologiste et mondialiste, ouvre une perspective conciliante, certes encore pleine de fumée, mais qui ne manquera pas de s’éclaircir, telle une matinée bucolique sur le littoral de la Baltique comme on peut en voir sur la chaîne Arte… Les « non-bobos » en revanche ont des situations merdiques, donc pas grand chose à défendre, et c’est pourquoi ils versent dans les opinions extrémistes: yaka-faukon ! Les « anti-bobos » sont une catégorie un peu spéciale, assez proche des bobos par ses comportements ou ses professions (supérieures), mais qui s’en distingue par ses opinions, ses idées et ses choix politiques. L’anti-boboïsme peut s’expliquer par le désir de se distinguer de ses semblables; c’est donc une forme de fierté, d’indépendance et de virilité.

Je ne suis pas sûr, comme le signale mon ami philosophe castillano-ligérien d’ascendance ardéchoise, que l’anti-boboïsme viril nécessite un savoir-faire en bricolage, savoir réparer une fuite, faire un enduit, allumer une lampe à huile ! Beaucoup de bobos, j’en connais parmi mes collègues, ont des compétences en bricolage (ils prennent des cours chez Leroy-Merlin !) et en jardinage, et montrent surtout un goût, qui me semble de plus en plus envahissant, pour la cuisine « fait-main » avec des produits  »naturels » (?); d’aucuns vont même jusqu’à faire leur propre pain. Le boboïsme est très prolifique en toutes sortes d’activités, la peinture sur soie, la danse de salon, la relaxation, la marche nordique, les universités du temps libre, l’oenologie, le théâtre, et le cheval ! Les femmes constituent le gros des troupes du boboïsme. Ce que ne manquera pas de souligner avec délectation l’anti-boboïsme viril, qui de son côté mène des activités moins nombreuses, moins coûteuses, et d’une gratuité intellectuelle sans doute insolite voire saugrenue pour les bobos. Car les bobos aiment les dépenses; un livre de 25 euros a donc plus de valeur à leurs yeux qu’un livre de poche à 6 euros; leurs opinions bien souvent se confondent avec les prescriptions de la société du spectacle (suppléments « culturels » des quotidiens, hebdomadaires et émissions sur les films, les livres, les concerts, les voyages…) –

Ces modestes observations n’ont rien d’une « attaque » de stuka ! Non. Je survole pacifiquement mes semblables et j’en observe plus ou moins bien les comportements et les opinions; beaucoup de choses évidemment me sont cachées. Je ne parle pas des intimités, souvent décevantes en comparaison de la mise imaginaire qu’on avait pu parier sur elles. Je parle de tout ce qu’on n’arrive pas à dire, et qui est infini. Malgré leur bavardage, les bobos ne disent au fond pas grand chose; bien souvent ils sont à court d’explications; ou ils se cachent derrière des auteurs et des livres; quand ils, et surtout elles, pensent avoir une parole en effet « problématique », insuffisante, alors ils et elles vont voir un spécialiste de l’écoute, psychologue ou psychanalyste. Une fois de plus, le bobo s’en remet à la dépense pour sortir d’une « impasse » de communication et de langage; ce faisant, il ou elle repart, tête baissée, dans la société de consommation et du spectacle des opinions marchandes. L’anti-bobo, lui, préfère errer tout seul et résoudre personnellement ses « problèmes » de communication et de langage; comment ? déjà en réduisant sa communication ! et en augmentant par conséquent la prise de distance du langage par rapport à de possibles sujets ou objets. La solution qu’il trouve, finalement, c’est qu’il faut supprimer le problème. Car le « spectacle », lui (avec ses innombrables spécialistes et docteurs du bavardage scientiste prétentieux), prétend apporter des solutions à des problèmes qu’il produit; c’est le pompier pyromane. L’anti-bobo ne peut que dénoncer cet enfumage !

                                                                         

La machine à fantasmes

 

Je me sers beaucoup d’internet pour enseigner; à chaque cours, ou presque, je projette des images, des documents, des vidéos… Ne rêvons pas, les élèves ne vont jamais sur les sites d’histoire-géo, ou de littérature, ou de cinéma; il m’arrive donc de leur montrer la quantité industrielle des réponses ou des résultats quand on tape certains noms; par exemple Hitler ! Le moteur de recherche le plus utilisé indique 98 500 000 résultats ! Staline en revanche n’obtient que 750 000 résultats; et Mussolini près de 13 millions. Que révèlent ces chiffres ? Qu’une certaine discrétion embarrassée continue d’affecter la mémoire communiste ? Que le nazisme hitlérien en revanche est l’obsession historiographique de ces trente dernières années ? Une réponse plus triviale peut être proposée, quand on s’aperçoit que François Hollande « obtient » plus de 40 millions de résultats: le « net » est la grande décharge de la société du spectacle ! Le tout-à-l’égout des opinions !

Les belles âmes bien pensantes (sociologues de gauche par exemple) s’inquiètent de la dimension par conséquent « nauséabonde » de la toile ! Les émissions de télé et de radio se multiplient sur le sujet; les « médias » traditionnels et institutionnels dénoncent les « théories du complot » et les milliers de sites qui versent dans l’antisémitisme et le racisme; les opinions méchantes, ou frivoles dans le meilleur des cas, fleurissent sur le fumier de la « toile »; il est à craindre qu’un mouvement politique parvienne à utiliser cette croissance sauvage et à lui donner une « organisation », nous disent alors les bons sociologues (de gauche); cette mise en garde n’est pas loin de me faire penser aux observations d’un Gustave Le Bon sur la « pyschologie des foules » au début du XXe. Je le cite:  » Le droit divin des foules va remplacer le droit divin des rois. Les écrivains en faveur auprès de notre bourgeoisie actuelle, ceux qui représentent le mieux ses idées un peu étroites, ses vues un peu courtes, son scepticisme un peu sommaire, son égoïsme parfois un peu excessif, s’affolent tout à fait devant le pouvoir nouveau qu’ils voient grandir, et, pour combattre le désordre des esprits, ils adressent des appels désespérés aux forces morales de l’Eglise, tant dédaignés par eux jadis. Ils nous parlent de la banqueroute de la science, et revenus tout pénitents de Rome, nous rappellent aux enseignements des vérités révélées. Mais ces nouveaux convertis oublient qu’il est trop tard… Les foules ne veulent plus aujourd’hui des dieux dont eux-mêmes ne voulaient pas hier et qu’ils ont contribué à briser. » (p. 14, Editions Kontre Kulture).

Ce sont les mêmes belles âmes qui pourtant nous avaient vanté hier, en 2011, les mérites ou les avantages des réseaux sociaux dans la floraison des printemps arabes ! On devait aussi comprendre que la jeunesse, en Tunisie, en Egypte, en Syrie, avoit soif de changement (dans des pays de « stress hydrique »). Résultat en 2016 ? La Tunisie est toujours dirigée par une vieille bourgeoisie plus que jamais agrippée aux leviers du pouvoir, et la jeunesse instruite des villes continue de naviguer en pure perte sur le « net » jusqu’à l’extinction de ses abonnements. Le « radicalisme islamiste » (puisque Olivier Roy, le spécialiste français de cette question, vient de nous apprendre que l’islam est instrumentalisé, sous la forme de la kalach’, par une jeunesse qui se radicalise, notamment par internet; comme autrefois les anarchistes se radicalisaient par les journaux et les livres, voire les conférences des « universités populaires »…), le radicalisme renforce donc les mesures de surveillance et de répression (et réciproquement !), avec l’assentiment des classes moyennement et craintivement bourgeoises; il n’est pas très étonnant par conséquent d’entendre Laurent Joffrin, le patron de Libé, journal par excellence des bien pensants confortables et émotifs, se féliciter du régime militaro-policier de Sissi en Egypte, ou bien encore des interventions de l’armée française au Mali qui ont permis de stopper la progression de l’islamisme africanisé (et naturellement radical celui-là !).

Internet ne me semble pas favoriser, bien au contraire, la création de vastes mouvements politiques et sociaux; internet est un excellent instrument de solitude, d’isolement, de tranquillité et de confort intellectuel; il entretient la culture de la défiance, de la méfiance, du soupçon et de l’amertume; c’est une « machine à fantasmes », qui provoque des aspirations déraisonnables, socialement impraticables, sauf par la voie de la violence; l’historien de la Révolution, Jean-Clément Martin, estime que les « fantasmes », précisément, sont la matière même dont sont faits les régimes totalitaires (voir son livre, La machine à fantasmes, Editions Vendémiaire, 2014); Laurent Joffrin, lui, répète à l’envi que le Front national progresse par le fantasme d’une identité menacée, d’une immigration de masse et d’un pays en crise. S’agit-il encore de fantasme ? Ou n’est-ce pas plutôt Joffrin et Libé qui se complaisent dans le fantasme d’une République de bien pensants subventionnée par le marché de la finance apatride ? Quand on parle de culture du fantasme, enfin, il est difficile de ne pas lui associer celle de la fantasmagorie (« heroïc fantasy », vampiromanie, « new age religieux », ésotérisme complotiste, etc.) qui trouve effectivement une grosse clientèle sur internet; les derniers albums de Bowie, que je n’ai guère aimés, sont eux-mêmes empreints de cette culture hermétiquement prétentieuse; « vous manquez d’ouverture d’esprit » m’a répondu un internaute, lors de différents échanges que j’ai pu avoir sur internet à propos de la mort du chanteur; j’avais tout simplement dit préférer les albums bien structurés de sa période berlinoise, à ses derniers, qui sombraient selon moi dans une ambiance de « zombi » et de paganisme sépulcral.

J’avoue ma préférence pour les créations simples, claires et tranquilles, ce qui ne veut pas dire simplistes, transparentes et confortables; sur le plan politique, comme une bonne majorité de Français, je serais favorable à toutes les idées et mesures susceptibles de combattre les fantasmes idéologiques, les hallucinations culturelles, les outrecuidances, les prétentions, la schizophrénie et l’hypocrisie. Autrement dit, une vraie doctrine de l’endiguement contre le « soft power » de Feuq-land.  

                                                                  

L’hiver, au musée…

 

Je suis attentif aux saisons; les saisons structurent l’année, en quatre parties, du moins ici en France. Je n’exclus pas que cette structure puisse avoir des effets dans l’opinion publique. Les gens se plaignent, « il n’y a plus de saison », en vérité ils veulent dire: «  le pays se désorganise » – Car les saisons, avec ou sans réchauffement climatique, réel ou fantasmé, les saisons n’ont pas disparu ! L’hiver, par exemple, ne fait que commencer (depuis le 21 décembre exactement); il est donc bien outrecuidant de penser, en raison des douces températures de la fin de l’année, qu’à peine commencé l’hiver serait déjà terminé ! Du tout. Attendons la suite. En attendant la suite ! (encore un titre possible à mes écrits !) - Nos sociétés impatientes ne savent plus attendre. Internet, sans doute, favorise la rapidité, voire la frénésie*; intellectuels et artistes se proclament partisans de la vitesse et de la déflagration créative, ils veulent ou croient aller plus vite que tout le monde: ils se disent « avant-gardistes » ! 

Tel n’est pas mon cas; bien qu’utilisateur d’internet, je suis resté un type très calme, et je n’aime pas la vitesse. Au volant de ma voiture (modèle Laguna de 1998 !) je ne dépasse quasiment jamais 120 km/h. Sur mon vélo, je roule entre 25 et 30 de moyenne (quelques pointes à 40 avec vent favorable). D’autre part, les invocations « avant-gardistes » des intellectuels, et les recommandations impérieuses des inspecteurs de l’Education nationale en faveur du « progrès » et de « l’innovation », ont contribué, très tôt (autour de ma vingt-cinquième année), à me rendre sympathiques les écrivains réactionnaires et tous les penseurs de « l’arrière-garde » ! (1). Enfin, quand le premier ministre Valls déclare que les Juifs sont « l’avant-garde » de la République, alors là, mon esprit ne fait qu’un tour, et je m’exclame, « Vive l’arrière-garde ! »

*: selon le type d’ordinateur dont vous disposez, la rapidité d’accès à internet peut être variable; j’ai souvenir d’une nièce qui un jour voulut essayer mon petit ordinateur, elle fut très vite exaspérée par sa lenteur et me recommanda d’en acheter un autre sur le champ; je lui répondis qu’au contraire cette lenteur me satisfaisait, et qu’avoir à râler contre mon ordinateur participait de ma réflexion générale sur notre époque et notre monde…

(1): Sans avant-garde il n’y a pas d’arrière-garde; et les avant-gardistes d’une époque peuvent très vite se retrouver à l’arrière-garde de l’époque suivante ! Puis, l’arrière-garde de cette époque redevient l’avant-garde de l’époque suivante ! Lire à ce propos, William Marx, « Les arrrière-gardes au XXe siècle », PUF, 2004, puis coll. Quadrige, 2008.

Que disais-je ? Que l’hiver enfin est là; on annonce de la neige. Qu’elle vienne ! Je vais en ville. Encore les soldes, des femmes partout, dans les magasins, sur les trottoirs, au musée ! Que ne vont-elles pas comme autrefois à l’église se confesser un peu, elles en auraient bien besoin ! Aujourd’hui, en guise de spiritualité, les belles âmes vont voir un tableau du Caravage; le musée de Caen expose en ce moment Le Souper à Emmaüs, peint en 1606; habituellement ce tableau se trouve à Milan. On apprend (grâce au petit livret) que cette représentation christique et eucharistique s’inscrit dans le contexte de la réforme catholique lancée par le concile de Trente (1545-1563); il s’agit d’insister sur le dogme de la « transsubstantiation » (le pain et le vin sont le sang et le corps du Christ), que les Protestants rejettent de leur côté. Le tableau du Caravage montre autour de Jésus un groupe de quatre personnages (dont deux disciples et le couple des aubergistes) vêtus simplement à la manière populaire (mais point mendiante) du XVIIe; les expressions des visages sont captivées par ce que dit Jésus, qui lève la main droite et baisse le regard (il bénit le pain ?) – Le petit livret parle des « mouvements retenus des disciples qui marquent la fin d’un élan de stupeur qui bientôt laissera place à un court instant de contemplation. » – Si l’on veut. Le visage de la femme est recueilli, déjà empreint de piété. On ne voit pas celui d’un des disciples. Quant à Jésus, seul son côté droit est éclairé, et l’autre partie de son visage est dans l’ombre obscure. On parlera donc d’un tableau en clair-obscur et d’une relative austérité ou simplicité de mise en scène, quoique fort riche en détails d’expression (visages, regards, mains). Certains vont même jusqu’à parler de « gesticulation » des personnages.

 

Le souper à Emmaüs, 1606, Huile sur toile, Milan, Pinacoteca di Brera

Le souper à Emmaüs, 1606, Huile sur toile, Milan, Pinacoteca di Brera

 

L’austérité catholique de cette époque de réforme est toute relative; les clients du Caravage sont de riches prélats et aristocrates, ou des bourgeois marchands et des magistrats. Et la vie du peintre est remplie d’aventures et de faits divers (femmes, rivalités, meurtres, maladies), à la fois curieuse et obscure pour le chercheur, mais idéale à raconter et à extrapoler pour un romancier. Je m’interroge un peu sur le goût actuel pour cette peinture; autour de moi, dans le musée, des personnes plutôt âgées, le genre terne, professoral, probablement bien pensant, qui viennent ici se mettre en retrait des foules consuméristes. Le goût de la peinture participerait en somme d’une critique en demi-teinte, en clair-obscur ! de la société capitaliste ? Je songe à ma collègue d’arts plastiques, féministe anti-cléricale et franc-maçonne: son intérêt ou son goût pour Le Caravage est peut-être une manière de laïciser ou de séculariser les thèmes chrétiens de cette peinture, en la décryptant et en la décapant en somme (grâce aux examens radiographiques et réflectographiques des tableaux), afin d’en extraire toutes sortes d’interprétations, psychologiques, sociologiques, et bien sûr esthétiques. A défaut d’avoir la foi (et l’espérance), nous rivalisons à présent de commentaires quelque peu inquiets sur notre présent, nos âmes (?) faiblement éclairées par les oeuvres du passé. Je me dis en regardant une dernière fois Le Souper d’Emmaüs qu’un électeur de François Hollande pourrait même y voir la venue d’un prochain candidat de gauche qui saura proposer un programme de partage et d’austérité !

                                                                        

3 situations financières

 

1) J’aborde avec mes élèves de seconde (une classe de garçons) un chapitre pompeusement intitulé: « Les nouveaux horizons géographiques et culturels des Européens aux XVe-XVIe siècles » ! – Le programme recommande de partir de l’exemple de Constantinople, conquise par les Turcs en 1453… mais qui est restée une ville majoritairement chrétienne; une manière de dire que le Sultan fut « tolérant » ? Mouais… Je montre aux élèves les raisons de cette « tolérance » (vocabulaire anachronique) et ils comprennent assez vite: le business m’sieur ! En effet ! Et c’est pourquoi de nombreux juifs vinrent aussi s’établir dans cette ville soi disant « cosmopolite » mais en vérité structurée en différents quartiers, où pouvoirs civils et religieux très imbriqués s’entendent à se répartir les taxes et les impôts. L’argent n’a pas de religion, sauf la religion de l’argent, dis-je aux élèves. Un texte mentionne l’arrivée à Constantinople (Istanbul si l’on veut) d’une grande dame appelée Donna Gracia Nassi; il s’agit de la tante du banquier et homme d’affaires marrane, Joseph Nassi (ou Nasi); cet homme (1524-1579) fut le conseiller spécial du Sultan Selim II ainsi que d’autres souverains; il favorisa l’implantation de Juifs à Istanbul et joua un certain rôle dans l’essor du grand commerce Asie-Europe, il prit aussi sa revanche sur l’Espagne catholique (qui expulsa les Marranes, c’est à dire les juifs qui refusèrent de se convertir à la fin du XVe) en finançant l’essor d’Amsterdam et des Provinces-Unies (actuels Pays Bas) qui se révoltèrent contre la tutelle ibérique à la fin du XVIe. Fernand Braudel, qui consacre pourtant de nombreuses pages au développement capitaliste des Provinces-Unies, ne mentionne pas une seule fois le rôle de ce Joseph Nasi; il évoque toutefois l’importante immigration juive à Amsterdam, et en des termes qui ont sans doute froissé quelques belles consciences, je le cite: « Nul doute qu’ils [les Juifs séphardites] aient fourni un appui sérieux à la ville, ainsi dans le domaines des changes et plus encore des spéculations boursières. De ces activités ils furent les maîtres, voire les créateurs. Ils ont été aussi de bons conseillers, des initiateurs pour la constitution de réseaux d’affaires à partir de la Hollande vers le Nouveau Monde et la Méditerranée… Mais les Juifs, en hommes d’affaires avisés, ne vont-ils pas régulièrement vers les réussites de l’économie ? S’ils arrivent en tel ou tel pays, c’est que tout y va bien, ou y va mieux. S’ils se replient, tout n’y va pas mal, mais moins bien. » (Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, 1979, Livre de Poche, vol. 3, p. 215). Alors, pionniers ou opportunistes ces Juifs ? Attention monsieur Braudel à ce que vous écrivez… Attention !

2) On pourrait avoir l’impression d’après les médias qui le célèbrent le plus que Bowie fut un artiste de gauche ! Son aspect androgyne précurseur est récupéré par les adeptes du « progressisme pansexuel »; créateurs, designers, publicitaires rivalisent d’éloges; Libé est évidemment le quotidien qui lui consacre le plus de place… On a compris, c’est la « gauche » mondialiste et libérale-libertaire qui célèbre Bowie. A droite (Le Figaro) on s’amuse un peu de la réussite capitaliste de cet « artiste subversif » ou « avant-gardiste »: près de 500 millions de dollars, une immense villa sur l’île Moustique dans les Caraïbes, un appartement luxueux à New York et bien d’autres propriétés encore… Du côté des nationalistes réactionnaires ou conservateurs, sur le site Egalité et Réconciliation par exemple, on fustige la dimension sataniste, sulfureuse, crypto-décadente de cette créature médiatique derrière laquelle se trouvaient probablement quelques « créateurs » de la toute puissante communauté qu’on devine… Mais on trouve aussi, sur le même site, des avis favorables; sans doute venus du milieu populaire (comme moi), ouvrier, paysan, employé, qui ont été « emportés », « embarqués » par la musique déracinée et déracinante de cet « extra-terrestre » ! Quelques-uns, très connaisseurs (j’en fais partie !), vont même jusqu’à ressortir des paroles de chansons pour le moins énigmatiques, des références très mal pensantes, cyniques ou éhontées, ou plus explicitement ce morceau, « I am afraid of Americans ! », qui ne peut que me satisfaire ! Une chose est sûre, Bowie n’était pas le dernier des cons, et tout le monde s’accorde quand même à dire que le niveau musical s’est bien effondré depuis ses albums des années 1975-1980. La suite, années 1983-2015, fut bien plus aléatoire, période où le business sans aucune doute prit le pas sur l’exploration et la vitesse de création artistique, où les chiffres dominèrent les lettres et les notes ! A la rigueur, l’album « Hours » (1999), contient quelques bons titres (comme « If I’m dreaming my Life »); mais Bowie tente alors beaucoup de choses et n’en réussit guère; sa réussite médiatique en revanche est totale, son compte en banque explose et son visage rayonne de triomphe, du moins jusqu’aux années 2000. Le vieillissement (la vieillesse ce naufrage !), les malaises, la maladie vont ensuite l’achever.

3) Ma préoccupation de ces derniers jours aura été de pouvoir ouvrir la portière de ma voiture; en effet, ma clé ne fonctionne plus, et ne parvient pas à débloquer le système de fermeture électrique centralisée du véhicule, immobilisée par conséquent; même pour un cycliste, cette situation est gênante, car on a souvent besoin de sa voiture. Mon garagiste local m’a d’abord alarmé, si je puis dire: c’est comme ça chez Renault, m’a t-il dit, vous ne pourrez pas démarrer votre voiture même en entrant dedans par la voie manuelle. Donc je suis allé chez Renault; mais pas du tout, m’a t-on répondu, un peu moqueur, il vous suffit de bien enfoncer votre clé, ça doit tourner, ensuite vous ouvrez la portière, et une fois dedans, vous éteignez l’alarme en actionnant le petit bouton de la fermeture centralisée ! C’est comme avec les femmes un peu susceptibles, faut forcer le passage, certes elles gueulent un instant, mais vous touchez le bouton et tout s’arrange ! Puisque vous le dites ! Je passe donc à l’action. En effet, il faut forcer un peu, la porte s’ouvre, l’alarme se déclenche, hu ! hu ! hu ! et j’appuie sur le petit bouton; voilà, c’est fini. Démarre-t-elle maintenant ? Mais oui. Je retourne chez le garagiste local. Qui me donne son explication: vous avez un modèle ancien, c’est pour cela qu’elle a démarré; avec la nouvelle génération ce n’est plus possible ! Et vous savez, un kit d’ouverture, c’est 900 euros ! Oui, je devine, la nouvelle génération est très coûteuse.

                                                

Bowie en 1000 mots*

*: 976 exactement

Je ne suis ni musicien ni musicologue; et je ne crois pas avoir une « très bonne oreille »; ce qui ne m’empêche pas d’éprouver beaucoup de plaisir, solitaire, à écouter de la musique, au fond de mon canapé ou de mon lit. La découverte de Bowie fut l’un des principaux événements culturels et psychologiques de mon adolescence; j’essaie de me souvenir: oui, ce fut en 1983 à l’occasion d’un petit séjour chez mon frère qui habitait alors Alençon; pour le remercier, je lui offris une compilation de Bowie, l’album « Changes Two »; comme il disposait d’une bonne chaîne hi-fi (moi je n’avais rien du tout !) je pus écouter à loisir cet album pendant deux ou trois jours; parallèlement j’étais amoureux et j’allais voir une jeune fille rencontrée un mois plus tôt à l’occasion d’un mariage, elle habitait près d’Alençon. La musique de Bowie accompagnait donc mes émotions et mes sentiments. Résultat enchanteur ! mais déjà pointaient la mélancolie, l’incompréhension métaphysique de l’autre sexe, la recherche d’une « transcendance »… Je trouvais dans la musique de Bowie (je ne parle pas des paroles, incompréhensibles pour moi et du reste assez sibyllines pour les anglophones eux-mêmes !) l’appel au rythme, à l’énergie, à la mélodie, à l’harmonie, toutes choses encourageantes et idéales pour l’amour ! Mais j’y entendais aussi quelque disposition à la rupture, à la « dissonance », disons, à une forme de blessure qui ne ferait pas souffrir; comme l’écrit Schopenhauer, « la musique n’exprime jamais le phénomène, mais uniquement l’essence intime… elle donne une voix aux profondes et sourdes agitations de notre être, en dehors de toute réalité, et par conséquent sans souffrance. » – La musique est la sensation de la vie mortelle qui nous dispose à une joie somme toute très mesurée. Pas de quoi sauter au plafond ! En revanche, les visages des auditeurs attentifs sont souvent très beaux à regarder; la musique peut rendre sage, prudent, réfléchi, rêveur et placide à la fois. Pas n’importe quelle musique toutefois.

Je n’aime pas tout de Bowie, loin s’en faut ! Ses derniers albums, y compris le sépulcral et zombiesque « Blackstar » sorti deux jours avant sa mort, m’ont beaucoup déçu; à la différence d’autres « artistes » venus comme lui de la décennie 1970, Bowie a voulu « innover » et se « renouveler » sans cesse (une qualité essentielle selon Jack Lang !), et il s’est un peu égaré, dispersé, dissipé; il ne dégage pas la solidité et la constance viriles d’un Lou Reed par exemple, ou l’assurance tranquille, dégagée, d’un Neil Young. Le « caméléon » Bowie (un de ses nombreux surnoms) s’est en effet confondu avec les couleurs musicales de son environnement anglo-saxon, et sa capacité de découverte ou d’exploration n’a pas été si grande qu’on a bien voulu le dire; disons qu’il a su rendre « accessibles » voire « populaires » des sonorités et des inventions rythmiques empruntées à des artistes  »avant-gardistes » qui sont restés élitistes et discrets quant à eux. Comme beaucoup de chanteurs « pop » européens il s’est notamment inspiré de Feuq-land, et de la musique noire soul and funky des années 1970. Le « talent » de Bowie consista en somme à édulcorer les accents parfois stridents et revendicatifs de ces « emprunts » pour en augmenter d’un autre côté la dimension chaloupée, enveloppée, dansante, séductrice (c’est particulièrement vrai de son album « Young Americans » de 1975).  

A deux reprises, en 1996 et 1998, je suis allé voir Bowie en concert; il faut le dire, c’est un tout petit bonhomme ! On raconte même qu’il ne pesait pas ses 50 kilos au milieu des années 70, lors de son séjour cocaïné de Los Angeles ! J’ai souvenir du son infernal produit lors de ces concerts; j’en eus les oreilles bouchées le lendemain. Ses prestations scéniques furent très machinales; à peine quelques mots pour le public provincial venu l’acclamer (et pour des prix assez élevés !). Leonard Cohen, de passage à Caen il y a quelques années, m’apparut beaucoup plus sympathique et presque « convivial », tout en proposant un concert de près de 3 heures parfaitement maîtrisé. Ces jours-ci, évidemment, éloge funèbre oblige, on vante les qualités  »totales » de Bowie, « artiste complet » selon la formule consacrée: magnifique chanteur d’une maestria incomparable, compositeur innovant, metteur en scène, acteur, « génial touche-à-tout », mais aussi business man ! « Le plus grand créateur du XXe siècle ! » d’après un journaliste ! Du calme. Bowie a su en effet créer des personnages et des « atmosphères », à grands coups de maquillages et de déguisements; quand on revoit les prestations des années 1972-74, de la période Ziggy Stardust, le seul mot qui vient aujourd’hui à l’esprit est « kitsch », voire « kitschissime ! » Personnellement je suis plus sensible au personnage du Thin white duke (sans doute mon côté raciste !) qui correspond à mon album de prédilection, « Station to Station », sorti en 1976, entre Los Angeles et Berlin; Bowie est effectivement très « thin », il pèse à peine 50 kilos, mais cet album est d’une cohérence exceptionnelle (il ne dure que 40 minutes), d’une maîtrise inégalée; malgré la cocaïne la voix de Bowie n’a jamais été aussi puissante et même poignante sur certains morceaux (le magnifique « Word on a wing »).

Les albums « berlinois » des années 1977-1980 (Low, Heroes, Lodger, Scary Monsters) ont fixé dans beaucoup d’esprits, je pense à ceux de mes collègues féminines (car les femmes ont beaucoup d’esprit, on le sait), la représentation d’un « Bowie froid », d’une musique métallique (allemande !), sans doute conceptuelle et futuriste, mais dépourvue de sensualité présente (ah ! les femmes !).  »Heroes », d’abord, puis « Ashes to ashes », sont des morceaux d’une certaine froideur, en effet, où la supplication du texte est toutefois soutenue par une élégance musicale et mélodique qu’on peut presque qualifier de chaleureuse… On est assurément en présence d’une musique ambigue, subtile, un peu étrange, que je ne conseille pas pour draguer (j’ai essayé ! Flop intégral).

En guise de conclusion, voici le clip, fort connu en son époque (1980), « Ashes to ashes », ce qui veut dire: poussière tu redeviendras poussière ! Ainsi en sera-t-il du corps de Bowie. Mais sa musique, elle, continuera d’être écoutée par de gentils amateurs, comme moi, tout aussi mortels que lui. Amen

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Ironie

 

1) A propos d’un chapitre consacré aux villes françaises (« La France en villes » !), je montre à mes élèves de 1ère que la question urbaine doit être posée, aussi et surtout, en termes politiques, et qu’on ne peut se contenter de vagues considérations économico-écologiques, telles que les délivrent nos manuels (cela s’appelle le « benchmarking » ou en bon français le « marché de la représentation et de l’image ») – Dès qu’un journal, même Ouest-France, pourtant si complaisant avec les pouvoirs, ouvre ses colonnes aux habitants et usagers, c’est un déluge de plaintes et de critiques: circulation impossible, dégradations, incivilités, tarifs excessifs des services publics ou privés, nuisance publicitaire, etc. Et toujours la même question, sous-entendue ou explicitement posée: mais que font les élus ? Réponse, également sous-entendue: rien ou pas grand-chose ! Cette impression de néant politique, dis-je à mes élèves, provient de la difficulté pour les élus de satisfaire tout le monde; par conséquent, ils procèdent par compromis (et compromissions !) et tout le monde est déçu, car seules les joies ou satisfactions bien nettes, « sensibles », comptent aux yeux du public; le reste, tout le bla-bla théorique sur le « vivre-ensemble » où personne ne se touche, ne se parle, ne se « sent », c’est de la daube idéologique ! Je montre ensuite à mes élèves quelques exemples de maires qui ont marqué leurs villes; on peut trouver une liste sur wikipedia et se reporter dans la foulée aux CV de ces maires; ce sont des « personnalités » peu connues du grand-public, par exemple Johanna Rolland maire de Nantes, ou Gérard Collomb maire de Lyon. Je fais constater la féminisation croissante des pouvoirs municipaux (Anne Hidalgo !), le profil très sociétal-juridique (science po, école de droit, inspection du travail, etc.) des jeunes élues; tandis que les maires historiques et masculins (Jean-Claude Gaudin à Marseille, mais surtout Edouard Herriot qui dirigea Lyon de 1905 à 1957 !), souvent des « littéraires » de la « chose publique », font figure à présent de  »parrains » de la démocratie locale. Ceux-là, au moins, ne craignaient pas de fâcher et de trancher dans le vif tout en enrobant leurs choix de belles formules déclamées avec l’accent local ; les femmes post-modernes en revanche sont d’une parole froide, d’un verbe faible, pauvre, formaté, elles se préoccupent de la « com » audio-visuelle (l’image de la ville avant tout !) et délèguent beaucoup aux adjoints, collaborateurs et mouvements associatifs; on n’est pas très loin finalement des méthodes hitlériennes ! (Hitler, créature femelle ? c’est une thèse à creuser !) - Autre question très politique, la « gestion des banlieues »; nos manuels évitent de poser les questions qui fâchent, et n’ont qu’une réponse à mettre en valeur: la MIXITE sociale ! Il n’en est rien, dis-je aux élèves, on voit au contraire des formes de ségrégation se dessiner partout, comme en Angleterre ou pire à Feuq-land ! Mais aussi en Allemagne… Et au Danemark… Sans parler du Brésil… Partout ! Les bobos des centres-villes sont les premiers à ne pas vouloir se mélanger aux autres, notamment aux immigrés ! Voyez leurs manoeuvres pour contourner les cartes scolaires !

2) Mes collègues (féminines) ont été moyennement satisfaites (autant dire pas du tout, voir au-dessus !) par le compromis du rectorat qui a consisté à maintenir au lycée la proviseure-adjointe vacataire nommée en août mais à confirmer le nouveau proviseur-adjoint titulaire; dorénavant, nous avons donc deux proviseurs-adjoints ! deux « ober-sturmfuhrer » en compétition ! un de la wehrmacht et l’autre de la SS ! Ne vous étonnez pas ensuite des surenchères ! C’est comme ça qu’on monte aux extrêmes et aux solutions finales ! En attendant, mes collègues, dis-je, n’ont guère apprécié qu’on leur retire une journée de salaire; le sens pragmatique féminin est ébranlé. Le prof de français, lui, d’un pragmatisme encore plus appuyé (c’est son côté crypto-féminin de la couette !), a écrit une lettre au rectorat: comme quoi il s’oppose à son retrait de salaire, puisqu’il n’avait pas de cours le jour de la « grève » ! Il ne tient pas à se faire « enc… » de cette façon-là ! Je respecte totalement. Mais cette réaction du rectorat (et qui dit rectorat dit un peu rectum !) était prévisible; le pouvoir consiste essentiellement à montrer qu’on en a ! Et plus on va vers une époque (on y est déjà !) de vaches maigres, pas normandes du tout, plus les vélléités de pouvoir agressif vont se faire sentir; regardez le premier ministre ! « Manu-la-tremblotte », l’incarnation du petit hargneux en voie de vampirisation ! un zombi enragé ! belliciste envoûté !

3) Platini, au contraire, pacifiste défaitiste (« munichois » !) a décidé de « jeter l’éponge » après plusieurs mois d’une affaire juridico-financière pour le moins opaque; le poste de président de la FIFA, du « football mondial » en quelque sorte, ne pouvait revenir à un ancien joueur un peu naïf sur le terrain de la corruption géopolitique, et comme tout naïf, un peu trop sensuel avec ses premières expériences d’émoluments non déclarés. Il faut être plus froid devant les échauffements de la fonction ! Platini et son mentor, ce vieux chameau de Blatter, deux « Européens », ont surtout fait les frais d’une offensive des agents de Feuq-land, qui veulent imposer leurs propres conceptions d’un football mondial davantage ouvert aux intérêts publicitaires et commerciaux des grandes firmes (comme si ce n’était pas déjà suffisamment le cas ? il faut croire qu’on peut encore faire mieux !); il se peut aussi que Feuq-land ait tenu à faire payer à la FIFA « européanisée » le choix de la Russie pour organiser la prochaine coupe du monde (2018) –

Le spectacle du foot est consternant, je l’ai déjà dit; pourtant je m’y intéresse; en vérité, c’est devenu pour moi matière à franche rigolade, et je m’aperçois que c’est aussi le cas chez certains journalistes, qui par besoin professionnel ne peuvent toutefois éclater de rire, et se contentent de surjouer l’indignation ironique (très vrai de la part de Bertrand Latour). A ce propos, car c’est là un beau sujet de rigolade, Yohann Gourcuff a effectué l’autre soir son retour sur les terrains après 9 mois d’absence en raison d’une blessure très imaginaire ! Problème psychologique, disent les spécialistes complaisants (Pascal Praud !); en vérité, Gourcuff est un « bobo » métrosexuel à la française (le chéri de ces dames !) un peu perdu dans ce petit monde de queutards et de caïds mondialisés abjects (Ribéry, Benzéma, etc.) que sont aujourd’hui 70% des joueurs professionnels ! Le pourcentage, sans doute difficile à vérifier, n’enlève rien à la parfaite réalité du constat. 

                      

 

 

 

 

                             

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