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Archive pour novembre, 2015

Enseigner la République (3)

 

Je montre à mes élèves de Seconde un édifiant portrait de Saint Louis, extrait de l’émission « Secrets d’histoire »; on y voit le jeune roi en dévotion, adopter la discipline cistercienne, sous le regard sévère de sa mère, Blanche de Castille; mais il est aussi, avant tout, un chef d’Etat; les Croisades, par exemple, deviennent des opérations militaires et diplomatiques, des « coalitions » de princes chrétiens « supra-nationaux » qui s’accordent un supplément d’âme et d’autorité morale (auctoritas); de la sorte, Saint Louis s’émancipe de l’organisation féodale « française », et ses absences du territoire royal, parfois longues (plus de 6 ans), loin de le desservir, ajoutent à son crédit, à son prestige; des mouvements de « rébellion » pastorale éclatent, comme celui des Pastoureaux en 1251, qui s’en prennent à un haut clergé trop riche, quand le roi, lui, prouve sa dévotion et son humilité par les dangers qu’il court en croisade. Son action moralisatrice (puritaine, si l’on veut) et l’élévation du Parlement de Paris au-dessus de la justice féodale et de certaines pratiques héritées des premiers Francs (les ordalies) font  progresser l’unité de la nation et affirme le principe de la souveraineté « juste » sur les exactions prédatrices des autres grands seigneurs du royaume. Les manuels républicains d’autrefois ont reproché à Saint Louis d’avoir persécuté les juifs; ajoutons-y les prostituées de Paris, rejetées vers la Seine (au bord-de-l’eau, d’où vient le mot bordel !). Les persécutions, en l’occurrence, étaient de simples mesures d’expulsion, dont les juifs nomades avaient l’habitude et qui les confortaient en quelque sorte dans l’exercice du commerce et de la banque, activités de la mobilité par excellence !

L’un des intervenants de l’émission, un haut magistrat, explique que la Justice républicaine emprunte de nombreux aspects, à commencer par le vocabulaire (la cour, l’audience), à la Justice mise en place sous Saint Louis; et Robert Badinter en personne, malgré les persécutions sus-nommées, ne tarit pas d’éloges sur l’action du roi capétien. Que la république se soit glissée dans les structures administratives organisées sous la monarchie, c’est l’évidence même ! Mieux encore, elle s’est confortablement installée dans les palais royaux et aristocratiques: un seul exemple, Versailles, où s’est tenu l’autre jour le Congrès devant lequel le roitelet Hollande est venu expliquer la politique contre Daech ! C’est qu’en dépit de ses grandes valeurs et de ses principes inflexibles, la République est le régime des contradictions, des louvoiements et des trafics ! On a surtout compris que la plus grande sévérité sera appliquée aux opinions dissidentes, de même que, sur le plan financier, la rigueur s’exerce depuis des mois sur les petites administrations locales (municipalités rurales par exemple), tandis que les largesses budgétaires continuent d’être tolérées au plus haut niveau; on ne regarde pas aux dépenses quand il s’agit d’organiser la COP 21, c’est à dire « d’accueillir le monde entier » comme le répètent ces crétins de journalistes subventionnés ! Ils ont été moins bavards à propos de la belle ardoise laissée par le fils Fabius au casino de Las Vegas: qui va rembourser ? Le Quai d’Orsay ?

La question de l’état d’urgence prolongé semble émouvoir certains collègues gauchistes; atteinte aux libertés publiques et individuelles, murmurent-ils entre deux cafés; et puis, tous ces petits drapeaux tricolores, ce renforcement de la présence policière et militaire les gênent passablement; l’ordre moral est de retour ! C’est la République autoritaire et conservatrice des « lois scélérates » ! Les gauchistes s’étaient montrés plus à l’aise avec les attentats de janvier, l’effet Charlie, puisqu’alors avait été touché le journal satirique, anti-national, anti-clérical et anti-bourgeois, si cher à leur idéologie soixante-huitarde; cette fois, la grande émotion nationale ne leur permet pas de faire entendre leurs opinions spécifiques (cela dit, on les connaît !) – Le « Je suis Charlie » du CDI n’a donc pas été remplacé par le « Je suis Paris ». Qui plus est, la situation islamo-géopolitique compliquée du Moyen Orient ne se prête guère aux slogans et aux caricatures; les gauchistes, par conséquent, se replient sur le devoir de mémoire européen, et le nouveau film shoatique, « Le fils de Saul », tombe à point nommé. Trop dur à regarder pour moi, s’est justifiée une collègue bourgeoise qui préfère privilégier  »l’ambiance fêtes de Noël ». Les vrais gauchistes, en revanche, n’hésitent pas devant la dureté des images, l’âpreté du propos, cela fait partie de leur intrépidité culturelle, de leur héritage subversif, de leur virilité manifestante d’autrefois ! – La mémoire de la shoah porte un message trotskyste soixante-huitard: la dénonciation de l’Etat totalitaire, policier, militaire, ainsi que le mépris de toute idéologie nationale. Elle permet donc la double critique du nazisme et du communisme stalinien, sans oublier celle du fascisme à la française. C’est une mémoire englobante et fédérative, et comme l’a déclaré le roitelet Hollande lors de l’inauguration du mémorial de Drancy (2012), c’est la seule mémoire capable d’inclure toutes les autres ! En tout cas, les néo-trotskystes du lycée me laissent bien tranquille; je veux croire que ma seule apparence, stoïque, et mes bras croisés en signe de blocus, suffisent à les dissuader.

Moi aussi je me replie; c’est bientôt l’hiver. L’enseignement de la République n’empêche pas, bien au contraire, de prendre des dispositions privées; et quand bien même je ne vais pas voir « Le fils de Saul », il me faut pourtant changer ma bouteille de gaz. D’où vient ce gaz ? De Russie ? Du Qatar ? Dans quelles poches va mon argent (33, 95 euros) ? Le citoyen de la République est sous-informé des affaires économiques; il est tenu dans la plus totale ignorance de la gestion budgétaire du pays ! On lui dit qu’il participe à la solidarité et à l’effort public; cependant que l’Etat ne cesse de tout privatiser ! Un jour, le citoyen apprendra que son argent n’a servi à rien, que le pays est en faillite, et qu’il lui faudra payer davantage pour réduire les dettes publiques ! La République créera alors bien des indispositions privées !

            

                        

                                     

La religion du sport

 

Le tableau religieux de la France pourrait ressembler à ceci: 1) des post-catholiques bien pensants et anecdotiques, conviviaux voire hédonistes, mais totalement fermés et inaptes aux grands concepts historiques et anthropologiques (la pensée de Dumézil n’est plus enseignée depuis longtemps, seuls Luc Ferry et Marcel Gauchet, gentils philosophes du « vivre-ensemble » oecuménique, sont encore accessibles aux lecteurs de Pèlerin !) – 2) des néo-musulmans en pleine effervescence théologico-culturelle (« revival » comme disent les anglais !) qui se sentent du coup « comprimés » (effervescents !) par les lois selon eux discriminantes et sectaires d’une république faussement laïque et moralement décadente – 3) des juifs jouisseurs et manipulateurs, érotomanes et partouzeurs, très influents dans les médias et les grandes écoles, les ministères, les hôtels (particuliers) et les palais, qui s’amusent des récriminations puritaines et des modesties moralisantes des deux catégories précédentes; eux en revanche cultivent le savoir-vivre le plus exubérant et dispendieux, le savoir-penser le plus prolixe et confondant, assorti d’une situation de libre-expression artistique totale et hors de toute critique ! Jackpot ! 4) des protestants divisés, les uns attirés par les précédents, cherchant à imiter leur brio psychique, les autres plus austères et plus « éthiques » dans leurs démarches citoyennes et républicaines, se cantonnant par conséquent à des actions locales et associatives…  5) des religieux « associatifs », chrétiens, musulmans, autres, peu versés dans le concept et la théologie, mais cherchant avant tout l’efficacité sociale de leurs actions tout en rejetant la dispersion, l’éclectisme, la désinvolture; peuvent être par conséquent ritualistes, cérémonieux, maniaques, procéduriers, très pénibles en un mot ! Parmi ces « associatifs » endurants et « fonctionnalistes », on trouve un bon nombre de « croyants » à l’ancienne, souvent âgés eux-mêmes, parfois désignés comme traditionnalistes, même s’ils peuvent se montrer informatisés par souci d’efficacité fonctionnelle. 6) Les religieux flottants, indécis, instables, tentés par les croyances exotiques, les paradis artificiels, les innovations spirituelles et les huiles essentielles, l’extase par la jouissance puis sans la jouissance, etc. Peuvent se trouver en contact avec la catégorie 3, mais peu compatibles à long terme avec le monothéisme inégalitaire et triomphant.

Enfin, je voudrais m’intéresser ici à une 7e catégorie, les religieux sportifs et les religieux du sport; c’est sans doute dans cette catégorie que je pourrais me situer. Je rappelle quelques faits autobiographiques: enfance catholique mais désinvolte, peu rigoureuse, dans un milieu rural alors en plein essor matérialiste; face au capitalisme paysan, quelques baba-cool invoquent le partage et l’amour chrétiens; je deviens très vite réticent aux leçons de morale abstraite; l’amour ? des preuves ! Le partage ? « C’est très bien le partage, me dit mon père, mais avec plus riche que soi ! » – Malgré tout, un peu de discipline, je vais régulièrement à la messe; d’abord avec mes parents (à 11 h le dimanche), puis avec ma soeur (samedi soir, 18 h 30), puis tout seul à vélo (dimanche matin, 9 h) – Je suis enfant de choeur, et l’on devine sous l’aube blanche mon maillot de foot déjà enfilé pour le match de 10 h 30; monsieur le curé en personne m’en fait la remarque. L’épopée de Saint-Etienne, « les Verts ! », m’inspire davantage que la vie de saint Martin. Je vais régulièrement à la bibliothèque municipale tenue par deux vieilles filles, qui me conseillent la vie de Bernadette de Lourdes; finalement je préfère les aventures en bande-dessinée de Achille Talon. Comme je suis un garçon bien élevé et toujours souriant, on m’autorise les lectures divertissantes. Belle époque finalement, on ne parlait pas de la shoah aux moins de 10 ans !

A force de la fréquenter je connais l’église par coeur, les moindres détails des vitraux, et j’essaie de me divertir en fermant à moitié les yeux pour donner des formes presqu’animées aux objets. Les sermons ne me parlent pas. A quoi pensent les fidèles pendant ce temps-là ? « Je pense à mon travail et je fais mes comptes », répond mon père. A 12 ans je vais pour la première fois au stade de la route de Lorient, où joue l’équipe professionnelle de Rennes. Quelle ambiance autrement plus exaltante ! Mes premières rédactions de sixième sont consacrées en grande partie aux sports, même si le sujet ne s’y prête pas (et il ne s’y prête pas !), je trouve moyen d’en parler ! Au collège privé, dirigé par Frère Jean-Marie, où enseignent Frère Louis, dit Louison, et Frère Henri, dit Riton, la religion catholique n’inspire rien ni personne; Riton lit beaucoup, mais ce sont des romans policiers ! Louison a un faible pour Balzac, qu’il nous fait un peu étudier; mon style s’améliore et se diversifie. La coupe du monde de 1982, organisée en Espagne, me pousse à écrire un petit livre de 80 pages, où j’annonce que l’équipe de France, malgré son inexpérience du haut niveau, est capable de faire très bonne figure. Je ne me trompe pas ! La demi-finale du 8 juillet face à la RFA, aujourd’hui encore, reste la plus grande émotion ressentie par les véritables fidèles du beau jeu; oui, ce fut une défaite, mais une glorieuse défaite ! Ce jour-là, cette nuit-là, l’équipe de France est née ! Elle est morte en 1998 par une méchante et méthodique victoire.

Sinon le foot, je m’intéresse au Tour de France cycliste; dans ce domaine, héroïsme et légendes ne manquent pas; mon imagination se développe;  »le calvaire de Merckx » en 1977 (une photo de Ouest-France le présente au bord de la défaillance, aspergé d’eau par un spectateur) m’impressionne; j’aimerais imiter cette souffrance, je m’inflige de monter à dix reprises la petite côte qui se trouve derrière la ferme familiale; certes, je suis en sueur, mais ce n’est pas une preuve de souffrance. Une autre inspiration m’attire, celle du tennisman suédois Bjorn Borg, visage impassible, qui s’agenouille sur le gazon de Wimbledon après la balle de match gagnée contre Mac Enroe (1980). Des gestes christiques, écrivent les journalistes. Toutes ces admirations et désirs d’imitation sans doute me montent-ils un peu à la tête. Le lycée me fera le plus grand bien, avec son enseignement plus rationnel et même ironique à l’égard des « idoles »; le professeur de Lettres m’intéresse particulièrement par ses audaces interprétatives, et ses choix de lectures: Huysmans, Alfred Jarry (« La Passion considérée comme course de côte »).

Je ne vais plus à la messe, je regarde Téléfoot le samedi soir (entre 23 h et minuit !) et je joue le dimanche matin à 9 h. L’après-midi je m’endors un peu sur le travail d’école.  

                                                                     

Fleur d’anus

 

L’ambiance professorale bien pensante ne manifeste pas grand chose depuis les attentats; les documentalistes du CDI ont ressorti leurs affiches « Je suis Charlie » qu’elles ont placées sur les présentoirs des journaux et revues; la collègue de philo et les collègues de français plus que jamais semblent plongées dans leurs soucis pédagogiques; la ministre a envoyé à tout le personnel enseignant un courrier où elle salue les moments d’échange et d’expression qui ont eu lieu dans les classes après les attentats; mon inspecteur m’a assuré de son « soutien républicain » face aux épreuves. Partout, La Marseillaise a été chantée et des milliers de petits drapeaux agités, comme dimanche après-midi au stade de foot de Caen; je n’ai ni chanté ni rien agité, mais mon abstention est passée très inaperçue. Le chant patriotique national ne me convient pas; je le trouve désormais grotesque; « aux armes citoyens ! allons enfants de la patrie ! le jour de gloire est arrivé ! » etc. » Ces paroles sont devenues parfaitement ridicules; cet hymne s’adresse à des zombis ! Pour parfaire l’impression de grotesque, ce sont des jeunes filles de 12 ans qui chantent a capella cette parodie de mobilisation ! L’hymne anglais, lui, reste indémodable en raison de sa transcendance; d’une certaine manière le God Save the Queen inspire le respect, évoque le balancement calme de la mer, tandis que La Marseillaise est un hymne irritant, un prurit régionaliste (provençal) qui transpire les mauvaises conditions d’hygiène d’une population de soudards ! Tout ce qui vient de Marseille est très exagéré; ça promet beaucoup et ça ne tient guère !

Je m’interroge depuis plusieurs années: suis-je vraiment Français ? Mes sentiments républicains sont des plus mitigés; quand je regarde jouer l’équipe de France de foot, je souhaite intérieurement qu’elle perde, voire qu’elle se prenne une bonne râclée ! Voilà plus de vingt ans qu’elle ne m’a pas ému; son apparence physique me gêne et me déplait, les noms de certains joueurs (Mamadou Sakho, Moussa Sissokho, Lassana Diarra, etc.) heurtent mes oreilles (internes). On me dit que c’est la France, et qu’il faut s’y faire ! Je ne m’y fais pas vraiment. Une véritable équipe de France devrait être selon moi composée des noms suivants: Marie, Fontaine, Berthier, Roche, Dumas, Pasquet, Rébillon, Hourcade, Le Bart, Lopez, Martin ! Alors ? Alors, comme beaucoup de petits blancs historiques, témoins et suspects d’une « francité » révolue, je rase les murs, je ne fréquente pas les clubs de la libre pensée autorisée, et j’ai même cessé d’écrire à Ouest-France pour lui exprimer mes opinions contraires aux siennes. Suis-je raciste ? Si par là on entend une idéologie républicaine proférée par Victor Hugo, Jules Ferry et consorts (« les races supérieures ont le devoir de coloniser les races inférieures »), alors je peux bien tranquillement répondre non; mais si par raciste on veut désigner toute personne opposée à l’immigration (de masse) et à la propagande mondialiste et droit-de-l’hommiste, alors là, oui, je suis raciste. « J’aime bien les Africains, disait mon père, mais en Afrique ! » –

Ou, comme disait De Gaulle, « que les Roumains vivent en Roumains ! » – Ce sont là des remarques viriles et pleines de sagesse; sauf pour quelques poignées de nomades milliardaires, certains sémites errants globe-trotters du mondialisme affairiste, la vie consiste à rester chez soi plus de dix mois sur douze. Et cette vie sédentaire est la meilleure qui soit pour cultiver l’esprit, réparer sa maison, jardiner, faire ses courses, fréquenter d’autres autochtones. Les nomades, en revanche, en raison de leur intelligence polyglotte, sont de redoutables et rusés bonimenteurs, et qui plus est d’une influence considérable grâce aux nouveaux moyens de communication; beaucoup de sédentaires ont été pervertis et corrompus par ce nomadisme dont ils n’avaient pas les codes, dont ils ne connaissaient pas les réseaux interlopes. Quant aux immigrés, dont les opinions ne sont pas suffisamment bien étudiées, sinon qu’à travers la grille de lecture des sociologues subventionnés, ce sont bien souvent de fervents défenseurs du chez-soi et de l’entre-soi; il suffit d’observer leur énergie à reconstituer dans les villes-monde leurs lieux de sociabilité originelle (épiceries, bars, mosquées, etc.) – La belle intégration républicaine à la française, à la fois universaliste et relativiste, grandiloquente et mesquine, est devenue impraticable, schizophrène, saugrenue, ridicule. Les bien pensants de la laïcité qui ne cessent de répéter que la religion est de l’ordre du privé et de l’intime ne connaissent manifestement pas l’histoire, ni les réflexions conceptuelles de Dumézil. La religion est avant tout une force publique, sociale et culturelle, qui a imprégné et continue d’imprégner les aspirations politiques, même si le cynisme tactique et le pourrissement technique gagnent de nombeux Etats. L’émergence du royaume et du roi de France (entre le Xe et le XIVe) s’appuya sur l’Eglise (de nombreux clercs dans les gouvernements) et plus encore sur le sentiment de justice religieuse manifesté notamment par Saint-Louis, dont les ordonnances de 1254-1256 « moralisent » l’administration des territoires rattachés au gouvernement central (via l’action des baillis et sénéchaux). L’autorité royale sut entretenir le sentiment religieux de la monarchie de droit divin (cérémonies et protocole exubérant) jusqu’au milieu du XVIIIe; l’effondrement de la dévotion, les pratiques débauchées de Louis XV en personne, portèrent un coup terrible et fatal à cette autorité. On connait la suite.

Cette suite, je la résume de la façon suivante; le sentiment religieux décadent voire baroque des Français (je désigne sous ce terme la mode des « miracles », de Lourdes à Lisieux) s’est prêté à toutes sortes d’opportunismes bourgeois et de manoeuvres mondaines (la lecture d’Anatole France est un régal à ce propos !), jusqu’à son épuisement après 1920. A partir de cette époque, et en dépit du choc de la Seconde guerre qui a suscité un léger renouveau « spirituel » (humanisme tragique des années 50), la religion catholique majoritaire sombre dans un moralisme anti-communiste d’une navrante indigence conceptuelle et d’une niaiserie scandaleuse sur le plan géopolitique; il suffit de lire François-Régis Hutin de Ouest-France pour s’en rendre compte. Plus je lis ce torchon parfumé à la fleur d’anus, et plus je vois clairement la justesse cavalière de mon petit slogan personnel:

Feuquiou-essai !

                       

 

 

 

                                           

 

 

 

 

 

 

 

 

                              

Souvenirs de Bruxelles

 

La vie reprend, la vie continue, nous disent les belles âmes compatissantes une semaine après les attentats de Paris. Je réponds, mais elle ne s’est jamais interrompue ! La mort des autres ne m’a jamais empêché de vivre. Il me semble même que j’y puise un surcroît d’énergie. Le mystère de la fin sollicite ma curiosité: et s’il n’y avait pas de fin ? L’opinion publique, en revanche, ne manifeste qu’un intérêt morbide pour les corps suppliciés, déchiquetés, explosés. Mais l’opinion publique existe-t-elle ? N’est-ce pas, plutôt, la créature commerciale et idéologique des médias, financés par les entreprises du CAC 40 et les banques, impliqués dans les cercles de l’oligarchie dirigeante ? En ces jours de compassion verbeuse et de grandiloquence « universaliste », où cependant paraît se livrer une sourde bataille entre des « nous » et des « eux » mal identifiés, en cette époque du « grand bazar du mondialisme » dominé par des marchands d’idéologies surfaites et contrefaites (BHL et cie), j’éprouve l’absolu besoin de dire « je » et de penser humblement, tel un artisan, à partir de ma vie quotidienne; comme l’écrit sur internet un philosophe castillano-ligérien (mais d’ascendance ardéchoise), il s’agit de brocarder les faux universalismes virtuels de la standardisation médiatique, en retrouvant « l’orgueil du spécifique, l’entre-soi ombrageux », et la petite flamme d’une vraie présence spirituelle, non point par quelque bougie allumée au pied d’un monument commémoratif, mais en restant sur le canapé de son salon tandis que la bonne soupe du soir cuit doucement sur le petit feu de la gazinière.

Il est beaucoup question de Bruxelles depuis les attentats; cette ville est déplorable par bien des aspects, capitale de la fause Union européenne soumise aux intérêts de Feuq-land et des lobbys, ville-immonde livrée aux marchands et aux trafiquants; j’y suis allé une première fois en 1992, j’habitais alors près de la frontière belge; le centre-ville historique affichait sa notoriété architecturale et bourgeoise, qui dominait alors la conscience bien timide du jeune professeur que j’étais; mon compagnon de voyage souhaitait voir le plus de choses possibles en une seule journée, et n’accordait aucune importance au déjeuner; je me pliais à cette austère exigence, qui nous obligea en soirée à faire une halte dans un hôtel-restaurant périphérique, du côté d’Anderlecht (grand club de foot des années 70); mon ami aurait sans doute souhaité poursuivre la route en direction de… je ne sais plus où, mais j’étais le chauffeur et lui fis savoir que mon état de fatigue, assorti d’un léger ressentiment antérieur, ne me le permettait pas. Donc halte ! Règnait une bonne ambiance populaire dans la vaste salle du restaurant de l’hôtel; beaucoup de couples, entre 40 et 60 ans, se retrouvaient là tous les samedis; je commençais à parler de Waterloo avec un jovial amateur d’histoire qui en savait bien plus long que moi sur le sujet; mon ami avait décidé de monter dans sa chambre (finalement il était lui aussi très fatigué); évidemment on m’offrit une bière, peut-être deux, les gens parlaient et riaient, en flamand et en français, les femmes montraient une vive énergie transpirante et dansante. Je me sentis bien maigrichon et bien timoré dans cette truculente soirée, dont je garde malgré tout un bon souvenir.

Je suis retourné plus récemment à Bruxelles, 2009 ou 2010; la famille africaine du compagnon de ma nièce avait invité la mienne; tout ce petit monde se retrouva d’abord dans la basilique de Koekelberg, au nord-ouest du centre-ville, afin de baptiser la petite fille du jeune couple; la famille africaine, très pieuse, comptait parmi ses membres l’ancien archevêque de Bangui, retraité en région parisienne pour raison de santé; pendant la cérémonie j’observais les tenues très colorées, jaune, verte, bleue, mauve, et les larges chapeaux des femmes. La marraine de la petite baptisée était particulièrement ravissante. On alla ensuite se dégourdir et faire plus ample connaissance au parc de l’atomium (où eut lieu l’exposition universelle de 1958); toutefois différents couples manifestèrent le souci d’aller à leurs hôtels, et le repérage posa quelques difficultés, notamment pour ceux qui n’avaient pas fait attention à la complexité linguistique de la ville, et aux noms des rues et des lieux que leurs GPS francophone furent incapables d’identifier ! J’avais pour ma part opté pour l’utilisation de la bonne vieille carte papier; cela dit, mon choix fut contesté par le chauffeur du véhicule familial que nous avions loué, et nos deux versions très vite furent divergentes; il nous fallut plus d’une heure pour rejoindre le domicile « africain » où avait lieu le repas. Je passe les détails de la soirée. Sinon pour dire que Monseigneur, malgré ses « problèmes de santé », avait un bon coup de fourchette et une bonne descente. Ou pour signaler encore que les Africains sont également bien plus diserts et savoureux conteurs d’histoires que les Bretons; il se peut aussi que la savane soit plus propice aux aventures que la morne campagne agricole du bassin de Rennes.

Puis, après quelques mouvements de danse, ce fut la dispersion, beaucoup de couples avaient besoin de repos; les quelques célibataires de la soirée, dont la marraine, ses frères, mes neveux, m’entraînèrent dans leur virée nocturne; on se retrouva dans un bar de nuit du centre-ville, le Sphinx ou le Phénix, quelque chose de ce genre-là, et moyennant notre entrée « libre » il fallut acheter une bouteille, environ 130 euros – Cette dépense nous attira tout de suite des « invités », notamment quatre ou cinq jeunes filles noires; un des frères de la marraine me demanda tranquillement s’il y en avait une qui me plaisait, parce qu’il lui était très facile de me l’offrir pour la nuit ! Je répondis que j’avais déjà réservé une chambre dans un « B&B » non loin de son domicile familial, et que je ne pouvais donc pas me disperser outre mesure ! Cette prudence et cette rationalité toutes européennes l’amusèrent beaucoup, cependant que de mon côté j’étais un peu inquiet de l’état de sobriété de celui qui nous avait conduits en voiture jusqu’à ce lieu de perversion ! Mais pour ne point paraître timoré, je me lançais dans une petite démonstration rythmique et tonitruante de mon jeu de jambes sur le fameux Sex Machine de James Brown. Malgré l’obscurité, je pus observer quelques regards admiratifs. Il était temps de partir quoi qu’il en soit, la bouteille était vide, et la marraine manifestait des signes évidents de fatigue (elle était debout depuis six heures du matin !).

                                                                            

            

La France terrassée

 

La France n’est pas racée, est-il désormais convenu d’admettre; certes non, mais elle est terrassée. Expliquons un peu ce dont il s’agit.

S’il est vrai que les gens fusillés en terrasses des cafés n’ont pas pu réagir, on peut quand même déplorer que personne dans la foule du Bataclan n’ait tenté de s’emparer des armes des assaillants; à trois, ces derniers ont donc terrorisé plus de mille personnes pendant plus de deux heures environ; des dizaines de spectateurs ont fui, ont rampé sur les cadavres et les blessés, aucun n’a tenté de se jeter, façon plaquage de rugby, sur l’un des terroristes. Il ne s’agit pas d’invoquer le manque de courage ou d’audace; car le courage dans de telles circonstances dépend en grande partie de la culture et de la formation physiques. Il s’agit de constater par conséquent que le peuple français, notamment sa jeunesse, n’est plus apte au combat; l’école lui a enseigné des gestes sportifs, et de nombreuses associations proposent chaque semaine des cours de relaxation, de yoga, et bien sûr de danse tonique (zumba !) pour retarder le ramollissement des fesses. Quand on interroge les profs d’EPS sur leurs objectifs (innombrables !), on comprend très vite qu’il ne s’agit nullement de former un peuple de guerriers courageux et intrépides ! Le lancer de javelot par exemple ne consiste pas à viser juste pour tuer un animal dans la forêt; non, selon les profs d’EPS, l’exercice doit développer d’abord la coordination psycho-motrice de l’apprenant; ensuite, en mobilisant sa mémorisation gestuelle celui-ci peut envisager de produire un effort musculaire spécifique afin de lancer l’instrument devant lui; enfin, la mémorisation gestuelle et l’effort musculaire dûment enchaînés pourront déclencher une certaine appétance psychologico-hormonale afin de propulser le paramètre projectile le plus loin possible dans un espace ouvert et sécurisé. Quoi qu’il en soit la quasi totalité des élèves échouent à éprouver le moindre plaisir dans cet exercice, qui devient même très vite un moment de dérision bouffonne.

La culture physique des Français, dit-on, s’est améliorée depuis les années 50; je n’en suis pas persuadé. Nos ancêtres de la guerre 14 étaient des types trapus et endurants, qui devaient marcher dix heures par jour avec 20 kilos sur le dos. Pendant les années 30, ils furent de fougueux danseurs de java et de valse, ainsi que de vigoureux champions cyclistes. J’ai souvenir d’avoir croisé de solides gaillards durant mon enfance des années 70, qui pouvaient à l’occasion se montrer courtois voire gracieux. Puis, l’art de la danse populaire s’est évanoui, et le champion cycliste français déterminé, dur au mal, Poulidor, Thévenet, Hinault, a cédé la place au freluquet péroxydé et survitaminé, le genre Virenque. S’il est vrai qu’aujourd’hui nos classes de lycée peuvent être remplies de garçons grands et musclés, de filles superbement roulées, il est encore plus vrai que ce potentiel viril, érotique, est largement gâché par une épouvantable inculture physique, martiale d’une part, et spirituelle d’autre part. Mon collègue de philo, ceinture noire d’aikido, n’a suscité aucune vocation malgré les séances d’initiation gratuite qu’il proposait encore en ce début d’année scolaire. J’essaie d’expliquer à mes élèves de Seconde la discipline ascétique des moines du Moyen Age; ils sont incrédules et protestent: enfin m’sieur ! ils devaient bien se… (et ils esquissent le geste…) - Il me faut élever la voix: « je vous interdis de porter sur eux vos petites habitudes quotidiennes ! »

Sous leur apparente sportivité et leur culture de la performance, les Français « post-modernes » n’en sont pas moins une population globalement fébrile, et largement dépourvue de résistance; c’est pourquoi, sans doute, le concept de « résilience » a été vulgarisé par les psychologues bobos (Boris Cyrulnik), afin de désigner la possibilité d’une fébrilité  »réactive » qui parviendrait sous certaines conditions, remboursées par la Sécu, à donner l’illusion comportementale et caractérielle d’une réappropriation constitutive des différentes figures d’autonomie et d’autorité du « moi ». On le devine, ce sont là des processus relativement incertains et aléatoires, qui relèvent de cet âge de l’individualisme liquide et liquéfié, identifié par C. Lasch comme un narcissisme opportuniste et fuyant, un égoïsme pervers qui se dissimule dans des formes obscènes et manipulables de « collectivisme » décadent; l’essayiste réactionnaire Ph. Muray a fort bien démonté les processus festifs et pornographiques de cette « égo-grégarité » de gauchistes (Libé, Les Inrocks), de cette fumeuse  »esthétique égalitaire » de drogués et de partouzards, dont quelques écrivains et intellectuels bourgeois (Catherine Millet, M. Maffesoli) ont voulu donner (et donnent encore) une traduction en langage précieux et mondain.

L’équipe de France de foot illustre assez bien cette sportivité décadente dépourvue de toute résistance et de toute noblesse, morale et esthétique. Journaux et opinion publique se sont empressés de louer cette équipe, courageuse selon eux d’avoir affronté l’équipe d’Angleterre quatre jours seulement après les attentats; je m’en suis étonné au café de mon quartier, estimant au contraire que cette équipe avait été « fantomatique » et qu’elle avait fourni une prestation bien navrante;  »c’était difficile, faut comprendre, les gars n’avaient pas la tête à jouer… » m’a répondu Michel, le compagnon de la patronne. Ah bon ? et nous alors ? on est retourné au boulot dès lundi, moi j’ai enseigné, et j’ai dû parler de Daech toute la journée, avec vigueur qui plus est ! En quoi les joueurs de foot ont-ils été plus perturbés que nous ? S’ils l’ont été, comme vous semblez le croire, la raison en est claire, ce sont des petits rigolos sous leurs apparences de grosses brutes ! Pourquoi donc les sportifs de haut niveau devraient-ils bénéficier de considérations psychologiques favorables afin de les excuser régulièrement de leurs piètres performances ? Regardons la réalité en face, ce sont des vauriens, des imposteurs, des décadents !

Enfin, à l’encontre du point de vue général et quasi unanime, j’avoue n’avoir guère apprécié que le « peuple » anglais s’empare de La Marseillaise en guise d’hommage à la France terrassée ! J’y vois une manière de « dénationaliser » cet hymne et par conséquent une atteinte supplémentaire à la perte de souveraineté de notre pays; les Anglais ne sont jamais tant perfides que lorsqu’il s’agit pour eux de se réjouir avec gravité des malheurs de la France.

                                                                

                             

 

 

 

 

 

 

 

 

A propos des villes-monde

 

Voici le compte-rendu, très synthétique et légèrement personnalisé, de la conférence de Laurent Carroué à propos des villes-monde et de la mondialisation métropolitaine.

1) A: Deux professeurs de l’université, P. Berger et V. Milliot, ont d’abord dressé le cadre conceptuel et historiographique de la question; les historiens français sont peu nombreux à s’intéresser aux villes en tant que telles; même si la « pensée » de Braudel continue plus ou moins d’inspirer une partie de la recherche; par conséquent, la plupart des notions utilisées depuis quelques années, à commencer par celle de ville-monde, proviennent d’auteurs anglo-saxons (au sens très large de chercheurs écrivant (et réfléchissant ?) en anglais). La ville-monde désigne la ville ouverte et cosmopolite (l’urbs romain, on connait l’expression « Rome ville ouverte »!) qui présente aussi des spécificités « socio-culturelles » (sa civitas en quelque sorte). Cette dynamique dialectique du global et du local, et réciproquement, invite à s’interroger sur les « concordances et les distorsions » du phénomène urbain mondialisé.

B- Phénomène général même s’il est inégal; en une heure, Manille gagne 60 habitants. Et Caen ? Mais le phénomène n’est pas seulement, ni même plus vraiment quantitatif; la définition de la ville se confond dorénavant avec celle du mode de vie urbain (espace vécu !); la notion de « rayonnement » dégressif à partir d’un noyau (encore utilisée dans les manuels à travers des schémas vieux de plus de trente ans !) a cédé la place à celles de « réseaux » et de « flux », grâce auxquelles on appréhende mieux le phénomène urbain de notre époque. Il faut conseiller à cet égard le livre de O. Mongin, « La ville des flux » (Fayard, 2013), qui s’interroge sur la standardisation du mode de vie urbain et les nuances de liberté d’action et de mouvement qui peuvent encore s’en dégager. Tout n’est pas encore « sous contrôle » et le phénomène urbain n’est pas un système totalitaire; au-delà même des « zones grises » d’une urbanité « dissidente », certains espaces « péri-urbains » continuent de figurer en blanc sur les cartes IGN; le romancier Ph. Vasset a proposé une exploration de ces espaces dans son « Livre blanc » paru en 2007.

C- Une typologie du phénomène urbain peut être esquissée: 1) les villes-classiques (historiques) regroupent aujourd’hui près d’un milliard d’habitants. 2) Les bidonvilles, également un milliard. 3) Les suburbs, près de 2 milliards. Cette typologie peut être affinée en s’appuyant sur le livre de O. Mongin. On distinguera alors 5 catégories de villes: 1) La ville globalisée ou hors-sol, ainsi Dubaï, Hong Kong, Macao. 2) La ville sans limites, ou ville-nomade-pieuvre ou centripète, ainsi Los Angeles, Casablanca, Mumbaï. 3) La ville captive des « gated communities » et des ghettos, ici beaucoup d’exemples. 4) La ville-récit, avec ses musées, son imaginaire, son potentiel évocateur, ainsi Paris, Rome, sans oublier dans cette catégorie la ville-utopie… 5) La métropole conviviale, enfin, où local et global concordent, comme à Vancouver, Seattle, voire Amsterdam… Cette typologie me laisse un peu perplexe.

2- intro - Mais voici que Laurent Carroué en personne prend la parole. C’est un homme d’apparence robuste, taillé comme un rugbyman troisième ligne, son visage est très animé, son regard vif, sa parole tonique, d’emblée il nous demande de ne pas l’enregistrer car il souhaite une parole libre et décomplexée; « nous ne sommes pas en guerre » annonce t-il en préambule. Autour de la grande table ont pris place des étudiants de « master » et quelques professeurs, ainsi que les deux inspecteurs d’histoire-géo de l’académie; deux femmes se relaient pour traduire la conférence en langage des signes, mais je ne parviens pas à repérer la personne malentendante (et silencieuse) de l’assistance; les étudiants et les inspecteurs utilisent des ordinateurs tandis que les professeurs prennent des notes sur leurs petits cahiers ou calepins. En face de moi une belle blonde au regard sombre.

A- L. Carroué rappelle quelques définitions: trames, réseaux, systèmes urbains, que tous les géographes connaissent bien; autre rappel, on emploiera le mot « mondialisation » pour désigner les enjeux géo-économiques et géo-politiques, qui suggèrent des rapports de puissance et une « architecture mondiale », tandis que le mot « globalisation » servira à évoquer les enjeux planétaires d’environnement et de ressources. Les termes sont très proches cela dit, on ne perdra donc pas son temps à finasser outre-mesure. Carroué en profite alors pour dire quelques mots de son collègue Jacques Lévy, qui enseigne à Lausanne et gagne très bien sa vie, mais tend à exagérer (dans un langage souvent abscons*) la notion d’espace global, dont l’émergence sémantique se rapporte aux années 80-90 de la mondialisation « néo-libérale » anglo-saxonne. Certains auteurs, en  »lévy-tation » intellectuelle et portés par leurs émoluments, parlent aujourd’hui de villes « en quasi apesanteur » et d’un processus de « déterritorialisation » qui s’accélère. Carroué conseille de redescendre un peu sur terre. Son propos vise ici les futurs chercheurs de l’assistance.

*: rappelons ici la définition du mot « ville » proposée par Jacques Lévy dans son « Dictionnaire de géographie » (1999):  »Géotype de substance sociétale fondé sur la coprésence ». 

B- L. Carroué tient aussi à nous mettre en garde contre les statistiques (« 75 % sont faussses ! »), qui relèvent aujourd’hui de la communication politique et capitaliste, délivrée par des cabinets d’audit anglo-saxons (Pricewaterhouse-Coopers, Mc Kinsey, KPMG…) qui travaillent sous couvert de l’ONU et sont payés pour assurer la promotion des métropoles et des régions urbaines (conseil régional d’Ile-de-France par exemple); cela s’appelle le « benchmarking » ou « marché de la représentation »; nos manuels scolaires contiennent ainsi de nombreuses pages « publicitaires » consacrées ici à une métropole, et là à une région. A l’encontre d’une vision « en apesanteur » des phénomènes urbains et capitalistes, qui exagère de façon parfois fantasmée la quantité et la volatilité des flux financiers, L. Carroué met en avant le besoin de sécurité et d’ancrage territorial, voire national, étatique et juridique, des grands investisseurs internationaux (il vient d’écrire un ouvrage sur la « planète financière » qui étaiera cette affirmation).

C- Ces remarques n’enlèvent rien au phénomène de la métropolisation, qui s’accentue; 100 villes assurent aujourd’hui près de la moitié du PIB mondial (cela dit, le calcul des Produits urbains bruts est très incertain); dans ces villes-métropoles, le rôle et le pouvoir des banques sont considérables (nos manuels ne le signalent pas assez); sur les 500 premières FTN mondiales, 154 sont des banques; les 5 premières métropoles mondiales totalisent la moitié du stock du capital financier; Shanghai est aujourd’hui la première place bancaire mondiale. Les classements varient un peu selon les cabinets d’audit; New York, Londres, Tokyo, Paris et Shanghai occupent assez régulièrement les 5 premières places. Une métropole se définit sur trois principaux critères: capacité de « pilotage » de l’économie, importance de sa production, de sa population, et capacité de « mise en réseaux ».

D- conclusion: Pour finir, les limites et les critiques du modèle métropolitain. D’abord les inégalités. 10 % de la population mondiale détiennent 90 % du PIB mondial. 10 % des Américains (US) les plus riches concentrent 75 % du PIB de « leur » pays; 54 % pour la France (dont L. Carroué souligne les vertus redistributives…) – Peut-on parler de villes de l’oligarchie ? Sans doute, mais le fonctionnement institutionnel (la gouvernance !) de ces villes est fractionné et limite leurs projets; ce problème se pose nettement pour les métropoles américaines, et déjà aussi pour le « Grand Paris ». Toutes puissantes qu’elles soient, les métropoles mondiales ne sont pas encore des formes politiques autonomes.

PS: pour les amateurs de bibliographies, on peut conseiller le vol. 3 de « Civilisation matérielle, économie et capitalisme » (1979) de Fernand Braudel, le livre de O. Mongin (op.cit), et « Villes en ébullition », celui des deux universitaires caennais, Berger et Milliot, écrit avec des collègues de Rennes et publié en 2014 par les PUR (Presses Universitaires de Rennes). Cette co-production intellectuelle normando-bretonne fait dire à l’un des auteurs présents dans la salle que la réunification normande n’a pas à ses yeux la vertu de l’évidence qu’on lui prête (rictus désapprobateur de madame l’inspectrice à ce propos)

En conclusion, conférence très claire, parfois lumineuse; mais la nuit tombe et je dois rentrer chez moi.

  

   

                

                                      

 

Enseigner la République (2)

 

Ah, la République… Ses valeurs, ses grands hommes, ses petites femmes, et tout le bataclan ! Cette semaine de deuil, d’hommage, et de « résilience » (sursaut, rebond, etc.) me donne beaucoup d’entrain; je me surprends à siffloter dans les couloirs. Certaines collègues ont des mines bien pâles; l’une d’elles, prof de maths, a pleuré en classe. Quelle idée aussi de vouloir parler de la mort à des jeunes gens bien vivants ! La psychologie ne s’improvise pas comme ça, c’est tout un art de la parole et même de la gestuelle. Le prof de français, lui, a été plus démagogique, il a laissé parler les élèves, et s’en est trouvé fort enthousiaste, « c’était très bien, ils ont dit des choses très pertinentes, ils se sont écoutés, non, vraiment, c’était un moment important et indispensable… » - Traduisons: je suis un très bon prof, car je mets en valeur le savoir et la réflexion de mes élèves, tandis que vous autres, les vieux cons d’histoire-géo, vous ennuyez tout le monde avec vos références bidon et votre fatuité de science ! – Une collègue de philo, le genre Charlie, est pourtant venue s’informer auprès de ces vieux cons; on a commencé vite fait à lui parler de Daech et de la politique étrangère de la France, mais elle a très vite décroché, malgré mes efforts pour lui tenir un langage « branché », le genre Charlie quoi; en fait, cette pseudo-universaliste (droit-de-l’hommiste féministe et immigrationniste sans papiers) est incapable de s’intéresser à l’existence des nations et des Etats; pour elle, les hommes sont tous des apatrides, mais qui doivent partager les tâches du foyer avec mesdames. Mon raisonnement viril (lutte des classes, rapports de force, diplomatie calculée) lui confirme que je suis décidément un vieux con, même jeune (l’espèce la plus affreuse, fascistoïde !) – Une autre collègue, prof d’arts plastiques, a entendu une bonne chronique à la radio, sur la manière de parler des attentats aux lycéens, elle cherche le nom de la journaliste, « ah oui, Caroline Fourest ! » – Hop ! hop ! hop ! Je tourne les talons ! Je pense donc je fuis !

Tels sont donc les enseignants de la République; des ectoplasmes émotifs et susceptibles. J’indique à une collègue de français que « l’hommage mondial » est plus important quand il s’agit de 130 morts sur Paris que lorsqu’il s’agit de 400 morts au coeur de l’Afrique noire; ben oui, c’est normal, me répond-elle. Et pourquoi donc ? Parce que c’est chez nous, c’est la France, c’est normal qu’on en parle plus, ça nous touche quand même ! Donc, lui dis-je, ton émotion est quand même conditionnée par ton sentiment d’appartenance à une nation qui s’appelle la France ? Elle me trouve un peu compliqué, et se replonge avec émotion dans son petit pot de yaourt bio.

Tels sont les enseignants; la nation est pour eux un vague concept mémoriel et symbolique, qui sert dans les moments de deuil; la République, en revanche, est la machine opératoire (le logiciel, si l’on veut) de leurs opinions vivantes et quotidiennes. Cela dit, ces opinions sortent de la machine comme de la chair à saucisse; on peut donc s’interroger sur la qualité vitale et sur le degré d’énergie qui émanent des valeurs républicaines sans cesse invoquées. Liberté, Egalité, Fraternité ? Allons, allons, un peu de sérieux, dis-je aux élèves. Les valeurs les plus identifiables qui sortent de la machine républicaine broyeuse, ce sont: la légalité, la possession, le divertissement. Légalité: respect des lois, des règlements, des conventions, des protocoles; ce respect est particulièrement susceptible chez les enseignants; il en résulte leur conformisme procédurier et tatillon bien connu. Ils sont très attentifs par exemple à ce que la minute de silence soit rigoureusement respectée et organisée; dans mon établissement ils ont regretté que le proviseur n’ait pas prononcé quelques mots solennels; par ailleurs le silence ne fut pas total, car des ouvriers du bâtiment (sans doute des immigrés !) non loin du lycée continuaient de donner des coups de marteau. J’ai senti des regards méprisants (et des expirations nasales) chez certains collègues à l’encontre de ces travailleurs manuels irrespectueux !

Autre valeur, la possession; dans sa forme légale c’est le droit de propriété; mais dans sa pratique quotidienne, c’est l’envie et le besoin d’avoir; avoir de bonnes notes, avoir son diplôme, avoir une voiture, un chien, une femme, un homme, etc. Le néo-marxiste Francis Cousin explique le développement du capitalisme sur cette base et par cette dynamique de la possession. Les « communautés de l’Etre », dit-il, ont été éradiquées par les « sociétés de l’Avoir ». On peut évidemment être un peu sceptiques quant au bel idéal de ces communautés de l’Etre, égalitaires, partageuses, sans argent et sans souci ! Scepticisme ressenti et parfaitement exprimé par les grands auteurs du XVIe, époque de l’essor du capitalisme; qu’il suffise là de citer Shakespeare: « To be or not to be that is the question… » –

Très vite, la république française a été impliquée dans toutes sortes d’affaires de capitalisme, qu’on songe à la vente des biens du clergé, à l’inflation des assignats, et à la réaction thermidorienne contre les égalitaristes (Babeuf, etc.); qu’on songe surtout aux scandales financiers qui ont très vite rythmé la vie politique de la IIIe République, et qui lui ont donné, paradoxalement, ses « lettres de noblesse », si l’on peut dire, aux regards des banquiers (Rothschild et cie) qui surveillent les gouvernements de la sphère capitaliste occidentale. Les leçons d’histoire de Henri Guillemin accréditent largement ce point de vue, même si la loupe qu’il utilise contre les hommes politiques « conservateurs » l’empêche d’observer les espaces infinis de l’univers capitaliste en expansion.

Enfin, divertissement; la possession, on le sait, est nerveusement et psychologiquement éprouvante; notamment la possession sexuelle de l’autre qui hante et perturbe le sommeil ! Le divertissement s’est avéré très vite indispensable au fonctionnement des sociétés de l’avoir. Panem et circenses ! Le cirque d’aujourd’hui, c’est le foot, qui permet à de nombreux spectateurs, soit d’envier les joueurs millionnaires et possesseurs de voitures et de femmes, soit de les détester, pour les mêmes raisons. Quoi qu’il en soit le divertissement permet de ne pas toucher au « logiciel » républicain, qui n’est qu’un logiciel parmi d’autres de la grande machine capitaliste.

A suivre….                                                                

J’étais sur mon canapé…

 

J’étais hier soir sur mon canapé, bien peinard, dans une certaine quiétude, au bord de l’endormissement même, devant la retransmission du match de foot France-Allemagne, ennuyeux comme tout. Grâce à l’excellent Bertrand Latour sur RTL je maintenais une moitié d’oreille à peu près ouverte.

Fidèle à sa tradition intégrationniste, l’équipe de France alignait six joueurs non-blancs sur le terrain; mais surprise, l’Allemagne est en train d’en faire autant, et la belle époque de ses Muller et Vogts semble révolue, place aux Mustafi, Leroy Sané, Emre Can, Khedira, Gundogan, Gomez, et même un certain Rudiger d’origine africaine ! (je veux dire, noir !)- J’avoue avoir bien ri; autrefois l’Allemagne nous faisait quand même un peu peur; des grands gaillards blonds qui  »nous marchaient dessus » selon l’expression consacrée dans le milieu du foot; mais à présent, ils sont comiques ! Des petits « frisés », si l’on peut dire, qui sautillaient comme des cabris sur la mauvaise pelouse du stade de France. Bref, ils ont perdu 2-0. Mais le score n’a pas vraiment retenu l’attention.

Dès 21 h 45, en effet, le SLIP fut complètement retourné. Branle-bas de combat dans les rédactions ! Bertrand Latour dut céder le micro à des intervenants très excités. On annonça d’abord quelques morts, puis 18, puis 25, puis 40 ! Paris attaqué, Paris outragé, Paris martyrisé ! Mais Paris consterné, consterné par des scènes d’horreur et des propos sidérés, qui se sont succédé toute la nuit sur les médias. Je suis allé me coucher sur le chiffre de 40 morts. Ce matin, je me réveille sur celui de 120 ! Certaines choses grossissent durant le sommeil. On peut passer de « bonne nuit ma petite puce » à « debout grosse vache ! »

Le SLIP s’est peu à peu rempli de témoignages, beaucoup de jeunes gens, disons plutôt des petits bobos qui étaient aux terrasses des cafés et des restau (un 13 novembre ! sapristi de réchauffement climatique !) quand les terroristes ont ouvert le feu; et puis surtout, beaucoup de jeunes gens qui étaient au concert du Bataclan où l’assaut à la kalach et à la ceinture d’explosifs a provoqué près de 80 morts. Ils écoutaient un groupe de hard rock feuq-landais, « musique de barbare » comme aurait dit mon père, quand ils furent « assaillis » (je reprends le terme du président Hollande !) par le fracas des premières décharges. Oui, le fracas, comme je le laissais envisager dans ma précédente chronique.

On peut deviner à l’écoute de ces témoignages de jeunes gens, filles en larmes, garçons groggys, quelle va être l’ambiance générale des jours à venir: deuil national, nouvelles marches contre le terrorisme, la violence aveugle, la barbarie, le fanatisme, etc. (on peut s’attendre à d’autres notions, l’une d’elle notamment qui n’oubliera pas de signaler au passage que la salle du Bataclan appartient à… vous savez, de ces personnes dont les ancêtres ont souvent été les victimes de la terreur…)- On peut s’attendre à un « esprit du 11 janvier » puissance 10 ! Des affiches et des slogans partout !  

Il faut s’attendre surtout à une mobilisation politique et administrative, c’est à dire policière et militaire, qui ne règlera évidemment rien des maux effarants dont souffre la société française, mais au contraire les aggravera ! « Vos guerres, nos morts » était écrit ce matin sur un petit papier placé devant une vitrine de restaurant où eut lieu hier soir une fusillade; de loin le meilleur résumé, cinglant, de la situation !

Il faut s’attendre, aussi, à la poursuite désastreuse de la politique extérieure de la France au Moyen Orient, et qui est bel et bien la cause, sinon la seule, du moins la principale, des attentats d’hier soir ! Le Monde diplomatique (de ce mois-ci) dresse le constat de cette lamentable politique, dont la principale motivation est de vendre des armes à l’Arabie saoudite (et que celle-ci revend ensuite à Daech !)- Le très manipulable Hollande, après avoir suivi la ligne sioniste (BHL-Fabius) du Quai d’Orsay, une ligne appelant à la mort de Bachar Al Assad (« cet homme ne mérite pas de vivre », dixit Fabius !), vient de concéder récemment qu’il faut s’attaquer d’abord à Daech, avant de réfléchir à l’avenir politique de la Syrie; c’est la ligne Poutine. Par ailleurs, comme le fait remarquer Le Monde diplo. (sous la plume de Olivier Zajec, professeur de science-po à l’université Jean Moulin de Lyon), Feuq-land a également cessé de vouloir s’ingérer, du moins en théorie, dans les situations politiques des Etats légitimes (Iran, Syrie), ce qui exaspère la ligne sioniste iranophobe et indirectement russophobe (c’est à dire la ligne de nos médias « main-stream », Ouest-France compris !) – Le président iranien M. Rohani était sur le point de venir à Paris; sa visite est repoussée (annulée ?) par les attentats. Comme par hasard ! feront observer certains esprits « complotistes ».

Il faut s’attendre à des minutes de silence, à des veillées aux chandelles, à des défilés de bien pensantes en poussettes; à des discours soi-disant émouvants et respectueux, mais totalement nuls et cons, comme celui du royaliste Chauvin qui se prend aujourd’hui pour François-Régis Hutin ! La véritable émotion, ce doit être la colère et la révolte ! Et non la soumission aux médias et à la république des bons sentiments de la pleurniche !

Colère froide et révolte sourde derrière la façade de la quiétude. Car le pouvoir se prépare non sans zéle voire enthousiasme à faire taire toutes les voix dissidentes. Partir pour Londres ? Non merci ! Je crois que je vais encore rester quelque temps sur mon canapé. Irrespectueux mais discret. Et virilement scandalisé par la politique de salope que mène la France. C’est à rester célibataire et fier de l’être !

 

        

                                                                

Quiétude

 

Je traverse une phase de quiétude qui peut sembler inquiétante. En effet. Le monde ne court-il pas à la catastrophe ? Climatique ou autre ? La France n’est-elle pas un pays décadent ? Dirigé par des escrocs ?* Et Feuq-land alors ? Horreur totale !  

*: des banquiers si vous préférez

Et pourtant. Règne dans ma vie quotidienne et même professionnelle une douce quiétude; la faiblesse du niveau de mes élèves, notamment de Seconde, est tempérée par une bonne entente mutuelle, qui me donne sourire extérieur et amusement intérieur; n’importe quel cours est l’occasion de sous-entendus grivois et sympathiques entre eux et moi, ce matin, c’était à propos de la Gaule romaine, puis d’un édit de Caracalla où il était question d’introduire dans le culte des dieux locaux celui de l’empereur en personne (évidemment l’élève a mal lu, et ce fut l’hilarité générale !) – Je suis parvenu dans ces cas-là à me construire une physionomie très ironique (des années de travail !) qui finalement apaise très vite l’atmosphère. Pas question de me vanter en salle des profs de ce genre de pédagogie qui va à l’encontre du discours très collet-monté des vertueux républicains féministes et castrateurs, où la moindre allusion sexuelle est considérée comme sexiste et passible d’une heure de colle ! J’ai cru comprendre ces jours-ci que la main aux fesses dorénavant peut valoir 75 000 euros d’amende et six mois d’emprisonnement !

Ma quiétude s’explique peut-être par le désir d’indifférence que j’éprouve ou que j’essaie d’éprouver à l’égard de l’actuelle politique gouvernementale et législative. A moins que ce ne soit l’inverse, et que cette quiétude ne soit pas tant la conséquence que la cause de mon sentiment général éprouvé et porté sur les choses publiques. En notre époque de flux et de réseaux d’informations et d’idées, il n’est pas toujours facile ni possible de définir ou de distinguer les causes et les conséquences !

Assurément la lecture favorise la quiétude; lire des choses terribles sans en éprouver le moindre frisson, tel est le paradoxe de la dite lecture, dont on vante cependant les mérites et les avantages; lire beaucoup est une manière d’éprouver moins et d’éprouver peu. C’est aussi une manière de ressentir le contraire de ce que le livre raconte; comme l’a dit un auteur romain d’autrefois, qu’il est doux de lire confortablement chez soi le récit d’un naufrage ! Je suis entouré de collègues bien pensants qui votent PS ou Ecolo mais se délèctent de romans policiers où des meurtres rituels sont accomplis ! J’en connais aussi qui apprécient la littérature scandinave (et son humour très froid) tout en se félicitant des aspects « méditerranéens » voire « africains » qu’est en train de prendre la France… Au fond, derrière le sérieux de leurs opinions, tous ces braves gens sont doués d’un humour renversant ! Ce que les psys doivent se marrer, me dis-je quelquefois, à écouter tous les bobos qui s’allongent sur leurs divans… Mais non, personne ne rigole, j’en ai bien peur, car c’est un humour tenu en réserve et en respect par le souci de l’argent.

Le souci de l’argent ! Dois-je le dire ? Je ne l’ai pas. Je ne l’ai jamais eu. Et c’est probablement la condition sine qua non de la quiétude. Pourtant… Pourtant !

Pourtant, il y a de quoi s’inquiéter. Les dettes publiques s’accumulent, et l’argent privé des personnes comme moi n’est pas à l’abri; les banques de dépôt ont des aspirations affairistes; je le vois bien, mon cas n’intéresse pas du tout ma conseillère financière, qui ne me conseille en rien ! J’en suis réduit à dépenser timidement mon modeste salaire. Le célibat, qui plus est, n’incite pas à la prodigalité !

La quiétude du célibat fut sans doute, car elle l’est moins de nos jours, une valeur sûre de la société française; « la fonction d’enseigner suppose l’habitude et le goût d’une vie sédentaire et règlée » écrit Condorcet. On ne le dit pas assez, mais les raisonnements les plus sûrs et les plus lucides portés sur les choses publiques sont souvent dus à des célibataires; par exemple Schopenhauer ! Quant aux meilleurs écrivains, eux aussi doivent leur inspiration et leur talent à l’absence de femme dans leurs pattes ! Et ce jugement vaut aussi pour les romancières.

J’écoutais vaguement hier en salle des profs les soucis d’une collègue, dont le mari malade ne lui est d’aucune aide, au contraire, dont les enfants sont plus ou moins prévenants, et cette collègue me semblait fort accablée; un accablement sans doute aussi dû à sa bien-pensance, assez effrayante, et qui prête le flanc aux assauts mesquins de son entourage. La quiétude exige donc une manière de raisonner et de percevoir le monde qui ne vous rende point trop sympathique, mais qui, au contraire, maintienne votre indépendance intellectuelle à l’écart de toutes les occasions de la perdre. Ici, je songe à Anatole France et à son personnage de monsieur Bergeret, qui peut être un exemple à imiter. On ne lit plus guère Anatole France, et on a bien tort.

Enfin, l’écriture de ces articles contribue aussi dans une bonne mesure à ma quiétude; en effet, je me sens calme et détendu à les écrire; parfois, je prends mon temps, parfois je vais vite, ce qui n’est pas sans rapport avec ma pratique du cyclisme; ma prise de risques est très limitée et mon « audience » fort discrète; du coup, je ne suis pas embêté par des commentaires de toutes sortes, qui me vaudraient des accès d’énervement. Mes lecteurs sont fiables et bienveillants.

Méfiance toutefois et nulle autosatisfaction; le monde est menaçant, et la France fragile; que vaudra ma petite quiétude dans le fracas de la chose publique ?

  

                                                   

Enseigner la République (1)

 

Du latin « res publica », la chose publique, la république est une notion fort vague et livrée à toutes les définitions et interprétations possibles. Pour beaucoup d’élèves, et beaucoup d’adultes, la république c’est la démocratie. Mais alors, leur dis-je, et l’Espagne ? et la Grande-Bretagne ? qui sont des monarchies, ce ne sont donc pas des démocraties ? Si ! si ! me répond-on, mais c’est pas pareil… En effet ! Selon les pays, selon les époques, les mots n’ont pas les mêmes sens car ils ne désignent pas les mêmes choses, les mêmes choses publiques en l’occurrence ! Autrefois, le lycée servait à instruire les élèves des variables et des nuances qu’il faut apporter aux explications, y compris générales. Maintenant, il faut partir quasiment de zéro, comme si l’école primiaire et le collège n’avaient joué aucun rôle intellectuel, mais s’étaient contenté de sensibiliser et de soumettre psychologiquement les élèves à des « sujets » qui ne soulèvent aucune question, par exemple la shoah ou le développement durable. A mon époque, le collège était l’initiation au doute et à l’esprit critique; je me souviens de mon journal intime de 5e, que j’avais intitulé: « Guide pratique de mes réflexions » ! – Je l’ai encore.

La république, dis-je à mes élèves de 1e, est un régime ou un système politique de représentation du peuple, ce qui ne veut pas dire que le peuple soit « bien » ou « mal » représenté; la république en effet fonctionne par delà bien et mal; elle ne distingue pas les bons et les méchants; comment pourrait-elle y parvenir ? sur quels critères ? Non. Son fonctionnement va reposer sur la compétition et l’émulation, économique et culturelle, dont l’école vous donne un peu l’exemple. Dans sa grande histoire populaire de l’humanité, Chris Harman (op.cit) résume la courte période de la république de Cromwell (1649-1660) de la façon suivante:  » la révolution anglaise prépara le terrain pour le développement d’une société fondée sur les rapports de marché et les formes d’exploitation capitalistes. »

La république, c’est donc la compétition; mais une méchante et avilissante compétition, nous dit H. Taine dans ses « Origines de la France contemporaine » (1893), où il fustige le formatage scolaire et l’obsession des concours qui paralysent et pervertissent les intelligences juvéniles; dans sa « Pyschologie des foules » (1895), Gustave Le Bon va plus loin dans la critique; la compétition scolaire à la française fabrique des frustrés, des révoltés, des assassins ! Maurice Barrès dans son roman « Les Déracinés » (1897) parle d’un « prolétariat de bacheliers » qui se masse dans les cafés et se retrouve très vite à la rue, et il résume:  » ils ne sont pas une démocratie qui monte mais une aristocratie dégradée. » –

En théorie, la République garantissait l’égalité et la paix sociale, l’une par l’autre, l’une dans l’autre, et Condorcet pouvait écrire vers 1792 que « la vie humaine n’est point une lutte où des rivaux se disputent des prix; c’est un voyage que des frères font en commun… » – Deux ans plus tard le philosophe est arrêté puis se suicide dans sa prison ! Fraternité ? Que de crimes l’on commet en ton nom !

Entre la République idéale et la république réelle, le fossé est immense et rempli de cadavres ! Pourquoi ? Les belles idées des philosophes n’ont que peu d’effet sur la psychologie des foules, et entre les unes et l’autre, les hommes et les groupes politiques au pouvoir ou à l’affût du pouvoir accomplissent un terrible travail de démagogie qui fausse toute véritable compréhension des enjeux de la « chose publique ». La psychologie des foules est une masse mobile de croyances et d’habitudes culturelles (et sociales); les révolutions ébranlent cette masse et provoquent des « réactions en chaîne » comme disent les physiciens; il est très difficile ensuite de rétablir un système stable. Ou plutôt, le rétablissement exige d’employer des moyens terribles, militaires et policiers bien sûr. Le « génie » de Napoléon fut de parvenir à un certain ordre politique tout en continuant l’aventure révolutionnaire; dès que celle-ci devint mésaventure, l’ordre politique vacilla.  

La république est réticente à célébrer des hommes tels que Napoléon, car ils représentent le danger du « césarisme », c’est à dire d’un pouvoir personnel ou personnalisé qui peut devenir aventureux; la république célèbre plutôt la prudence et la modestie collectives, c’est à dire un idéal d’égalité qui en pratique fait le jeu des petits privilèges et de toutes sortes de rivalités et de conciliabules pour les obtenir; la république ne célèbre donc pas le héros qui agit mais plutôt le héraut de l’impuissance et de l’inaction, par exemple Victor Hugo dont les funérailles le 1er juin 1885 permettent de réunir toutes sortes d’admirations et d’hommages, les unes bourgeoises en faveur du grand écrivain moral, panthéiste et universaliste, les autres populaires en faveur de l’auteur des Misérables et d’une conception rédemptrice du peuple éducable. Dans « Les Déracinés », Barrès évoque de façon satirique la nuit du 31 au 1er où des milliers de femmes « hugolâtres » se donnèrent à leurs amants.

La IIIe République comme figure féminine (Marianne) suscita tout un personnel politique d’ambitieux, d’opportunistes, de mufles et de goujats; l’un des meilleurs romans à connaître et à lire par les élèves, c’est Bel-Ami de Maupassant, qui paraît en 1885; on y voit tous les ressorts du fonctionnement social et politique, notamment le rôle de la presse, et donc celui de l’argent et des relations qui lui sont liées; le roman de Barrès, lui aussi, consacre de nombreuses pages aux illusions du journalisme: « Tous les jeunes Français, dans les lycées, sont dressés pour faire des hommes de lettres parisiens. C’est l’affirmation de leur virilité totale, leur premier acte après tant de singeries qui les y préparaient. » Pour Gustave Le Bon, le rôle de la presse n’est plus de guider l’opinion, voire de l’instruire, mais au contraire de la rendre impuissante et indifférente. « L’effacement des croyances générales laisse place à une foule d’opinions particulières, sans passé ni avenir. » - L’affaire Dreyfus survint dans ce contexte de muflerie et de vulgarité; un grand combat pour la Vérité et la Justice ? Ce fut surtout la mise à jour de bien des turpitudes, à commencer par celles du milieu des officiers; au départ, sans doute une histoire d’argent et de maîtresse; à l’arrivée, la fébrile réhabilitation du capitaine Dreyfus, brisé par l’épreuve; entre les deux, un feuilleton politico-judiciaire qui sépare l’opinion, non pas en deux catégories comme on le dit encore trop souvent, mais en une bonne dizaine (les dreyfusards ne sont pas les dreyfusiens qui ne sont pas les dreyfusistes, sans parler des anti, encore plus divisés que les précédents !) -

A suivre…                             

 

 

                                

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