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Archive pour octobre, 2015

Une seule Normandie ?

 

A défaut de référendum, les sondages de ces derniers mois indiquent que les Normands sont plutôt satisfaits de la fusion des deux régions; mais les Hauts Normands avec 69 % de satisfaits devancent les Bas-Normands avec 56 %; quant aux Bretons et aux Ligériens, ils sont à 59 % et à 57 % satisfaits que leurs régions n’aient pas fusionné ! Les analystes font observer que le taux de satisfaction est plus élevé en milieu urbain qu’en milieu rural; le premier est plus réceptif que le second au changement et à la nouveauté, expliquent-ils. Traduisons: les ruraux sont des ploucs et des « résignés récalcitrants » (pour reprendre l’expression de Jacques Attali).

Ce qui m’amuse, ici, c’est de pouvoir être satisfait d’une fusion qui n’a pas encore eu lieu, et encore moins fait ses preuves ! C’est un genre de satisfaction bien fragile, semblable à celle du type qui sur meetic reçoit un flash ou un message aguicheur; qu’il y a loin, souvent, de la croupe aux lèvres ! C’est même le scénario classique d’une satisfaction virtuelle qui peut se transformer en déception réelle ! Parmi les arguments des sondés virtuellement satisfaits, on peut entendre, « l’union fait la force », « on sera une plus grande région », « ça va booster l’économie ! »… Arguments ? Mieux vaut y voir des sortes de petits slogans, et du reste, les publicitaires et les communicants se sont depuis longtemps emparés du sujet, apportant aux « experts » et aux élus, parfois un peu ternes, leur aisance et leur entregent. « Ils ne savent pas se vendre ! » m’avait dit un jour une séduisante manageuse et professeur en droit des affaires, parlant des nombreux petits chefs d’entreprises de Basse Normandie qu’elle avait eu l’occasion de croiser en différents colloques. Elle, en revanche, savait se vendre ! Mais un peu trop chère pour moi.

La « réunification » normande (terme un peu excessif) est vendue par les médias (Ouest-France) et les autorités, y compris universitaires, comme devant améliorer le développement économique de « la » région par les effets d’entraînement et de « synergie » que la coopération renforcée ne manquera pas de créer; on peut entendre ici le bla-bla psycho-sociologique de la bourgeoisie bien pensante: quand on est deux, on s’encourage, on se motive, on se réconforte, etc. Comme dirait mon ancien camarade de fac, qui vit en couple, les avis sont fusionnels ! Les géographes (universitaires et métropolitains) défendent donc avec force cartes et graphiques la nécessité d’une meilleure et plus étroite coopération entre Rouen et Caen, dont le rayonnement cumulé et combiné s’étendra sur l’aire régionale qui sortira ainsi de la pénombre de ses bocages ! La Normandie souffre en effet du syndrome du « pré carré » : une activité agricole insuffisamment ouverte « à l’international », et qui continue de réclamer des barrières protectionnistes, des labels subventionnés pour distinguer ses « riches lieux » et ses terroirs du grand espace mondialisé de l’agriculture en conserve et en surgelé.

Autrefois les géographes s’intéressaient eux aussi aux terroirs, aux sous-sols, aux particularismes climatiques, hydrographiques et topologiques des « régions », celles-ci considérées comme les parties d’un ensemble harmonieux appelé France (c’est la thèse du Tableau de Vidal de La Blache). A présent, les géographes français n’ont qu’une obsession: l’Europe et la mondialisation; leurs analyses régionales sont téléguidées par la problématique de l’ouverture aux échanges et de la nécessaire coopération supra-régionale. C’est par exemple le point de vue du géographe Yves Morvan publié aujourd’hui 30 octobre par Ouest-France, et je le cite: « Les Régions devront se repenser pour savoir coopérer, établir des règles de coopération inter-régionale et prendre des décisions en commun. » 

Misère de la géographie française post-nationale qui considère la France comme un espace d’externalités et de flux ! Je préfère encore lire Armand Frémont, retiré depuis longtemps de l’université, qui est encore capable de décrire les « logiques internes » des régions françaises et leurs cloisonnements. Tandis que la question de la réunification n’a été posée qu’en termes d’ouverture (littorale) et de  »dynamique métropolitaine » (Caen-Rouen: rivalité ou complémentarité ?), la lecture du « Portrait de la France » de Frémont attire au contraire notre attention vers les petites villes, les « pays » (regroupements de cantons dans une perpective de « qualité de vie » et de revitalisation de l’espace rural) et les départements. Chaque été, le Tour de France cycliste fait surgir sur nos écrans cette France de l’intérieur qui émerveille et fascine des millions de téléspectateurs. Les touristes bourgeois, fatigués des villes où ils résident et travaillent, aspirent au charme des villages et des petites cités; parfois ils sont déçus, car les images du Tour de France leur avaient fait entrevoir je ne sais quelles « profondeurs » pittoresques en vérité inexistantes (c’est le danger des vues aériennes, elles exagèrent paradoxalement la possibilité d’une existence au sol mystérieuse; il n’en est rien !) -

Le Tour de l’an prochain, partant du Mont Saint Michel, traversera la Manche, de Granville à Cherbourg, et ce sera l’occasion, surtout s’il fait beau temps, d’admirer les paysages agricoles encore bien tenus d’un département parmi les moins urbanisés de France. Toutefois, les activités y déclinent, notamment celle de l’élevage, et les petites villes perdent leurs  commerces intra-muros au profit des zones de grandes surfaces. La réunification n’inversera évidemment pas cette tendance, bien au contraire; car elle s’inscrit dans un programme européen de consumérisme libéral et d’individualisme morose. Un programme dont Feuq-land attend des retombées commerciales pour ses entreprises. Là-bas, le consumérisme libéral fonctionne de conserve (si l’on peut dire) avec un individualisme névrosé qui n’a pas les timidités ou les pudeurs sentimentales et morales de l’individualisme européen. La Normandie, encore très discrète, voire inhibée, fait figure de véritable espace missionnaire pour la religion du fast-food et du porno !

Une seule Normandie est une manière en somme de préparer le terrain de la feuq-landisation. Evidemment, la concentration urbaine est la méthode privilégiée de cette opération. On voit mal Caen et Rouen proposer ensemble un front de résistance au mondialisme consumériste et névrosé; ce sont deux villes noyautées depuis longtemps par la franc-maçonnerie collaboratrice ! La résistance sera rurale ou ne sera pas !

Aux maquis des bocages ! Et feuquiou-essai !                      

                                                                  

 

A propos d’Abel Bonnard

 

On trouve sur wikipedia une notice assez longue consacrée à Abel Bonnard; j’en résume ce qui a pu attirer mon attention. D’abord l’essentiel, il fut un écrivain, poète, essayiste, élu à l’Académie française en 1932; il écrivit dans de nombreux journaux, souvent de tendance antiparlementaire voire anti-républicaine. Bien sûr, Abel Bonnard est surtout connu des historiens pour avoir été un  »intellectuel fascisant » qui fut nommé ministre de l’Education nationale dans le gouvernement de collaboration Laval en avril 1942. « Ecrivain raffiné ayant un certain goût pour la force » peut-on lire dans un ouvrage consacré au régime de Vichy. Né en 1883, Abel Bonnard a reçu une éducation personnalisée (cours particuliers) avant de rejoindre le lycée (Marseille) où il fut un élève distrait mais pertinent. Bien que d’âme solitaire, il fréquenta ensuite des salons parisiens et se lia avec de nombreux écrivains, Marcel Proust, Paul Morand, puis le groupe royaliste de l’Action Française, Maurras, Daudet et Bainville en tête. Toutefois, esthète et voyageur (il passe plusieurs semaines en Chine) ses amitiés intellectuelles connaissent interruptions et variations. Individualiste déçu par la société et plus encore par l’action politique (mal très français), Abel Bonnard écrit après la crise du 6 février 1934 l’ouvrage qu’on peut encore aujourd’hui lire de lui, « Les Modérés » (éditions Kontre-Kulture, 15 euros).

Dans ce livre, salué par la presse antiparlementaire (on dirait aujourd’hui d’extrême-droite), l’académicien raffiné déplore l’évolution démocratique de la France depuis la Révolution; historiens et romanciers apologistes du Peuple (Michelet, Hugo) brocardés par Bonnard nous trompent sur les enjeux et les résultats des politiques soi-disant menées dans son intérêt. Citons le passage suivant: « Nous pouvons maintenant comprendre que la France soit à la fois le pays qui a le plus abusé de l’égalité et celui qui en a le moins joui; c’est qu’il faut distinguer un régime d’égalité… d’un régime égalitaire. L’un repose sur des principes acceptés; l’autre vit de tendances inassouvies. L’un vise à assurer la dignité de la personne, l’autre excite la vanité de l’individu; l’un peut être pacifique, l’autre entretient l’inimitié. Un régime d’égalité présente une base aplanie sur laquelle des constructions inégales peuvent s’élever; un régime égalitaire n’offre partout qu’un sol crevassé où il est impossible de rien bâtir… A l’origine du régime d’égalité, il y a des droits établis; à l’origine d’un régime égalitaire, il y a des têtes coupées. »

On peut repérer dans ce passage l’aspiration « vitaliste » de Bonnard (joui, tendances inassouvies, excite) qui probablement s’oppose au régime selon lui sclérosé des doctrines rationalistes et matérialistes de la « République des professeurs »; la critique d’un individualisme affaibli par de fausses espérances et illusions électorales emprunte sans doute à Tocqueville, dont Bonnard est assez proche, sinon par le style, du moins par le point de vue relativement aristocratique qu’il promène sur l’histoire. Enfin, ce passage reflète le ton voire le propos général du livre, qui en effet est une forme de promenade esthétique dont la jouissance d’observation (le plaisir des mots est la seule véritable motivation de ce livre, son moyen et sa fin) est cependant sans relation avec les objets et la matière en question; le lecteur innocent (tel que je cherche à l’être) peut même se demander si c’est bien de la France dont il s’agit, tant les observations précises font défaut dans ce livre qui jouit surtout de son voyeurisme. La phrase et le style de Bonnard, vantés par tous les esthètes et les voyeurs, y compris Céline (qui sera son ami à travers les épreuves de 1944-45), ont en effet de très belles apparences, une « plastique parfaite » dirait-on aujourd’hui, cependant que s’en dégage aussi une impression de « belle conscience » qui peut se rapprocher de ce que j’appelle à longueur de ce blog la « bien pensance ». Et de même que l’anti-raciste cache souvent un raciste refoulé, le contempteur des bien pensants ne serait-il pas un bien pensant contrarié ? La question peut sembler facile, la réponse reste en suspens.

Le livre de Bonnard n’est pas un pamphlet, on n’y trouve aucune trace explicite d’antisémitisme par exemple; il s’agit d’un exposé contemplatif et consciencieux de la situation politique et morale décadente où la France est tombée; le thème de la décadence est un poncif idéologique et intellectuel des années 30, la vulgate et la « doxa » d’une époque de crise économique et sociale. La plupart des écrivains, mais surtout ceux comme Bonnard qui mènent aussi une activité de journalisme, prêtent leur plume à ce grand souffle de mécontentement populaire qui annonce l’orage de la guerre. Une phrase des Modérés m’a frappé:  » Si la France paraît aujourd’hui si incapable de se conduire, c’est qu’elle n’a pour se guider que la rhétorique de l’optimisme dans le monde de la catastrophe. » Belle phrase, si l’on veut, par son balancement, mais qui ne correspond pas du tout à ce qu’était vers 1936, malgré le Front Populaire ou à cause de lui, le climat relationnel de la société française, où le pessimisme des discours l’emportait largement sur la rhétorique de l’optimisme. La vision d’un « Front pop » joyeux et festif est un cliché scolaire que les professeurs du secondaire (disons de lycée) n’osent même plus afficher.

Concluons: Bonnard n’en appelle pas à un coup d’Etat de type fasciste pour renverser la molle République des bien pensants (lui-même est un mou dans une certaine mesure); il déplore l’impuissance générale, le désordre et l’incohérence, il fustige les Modérés de se satisfaire de leurs hypocrisies, de leur lâcheté et de leur opportunisme, mais il se méfie plus encore des Radicaux (la gauche) qui mènent la France par des convictions artificielles dont la rigueur doctrinaire (révolutionnaire ?) n’a d’égale que l’insensibilité du Peuple (notion artificielle par excellence !) à l’éprouver. C’est pourquoi, avide de contact concret avec le « réel » ou peut-être lassé du verbalisme bien pensant, y compris celui de L’Action Française, si peu active, Bonnard s’engage à partir de 1938 dans le Parti Populaire Français de Doriot (ex-communiste, rival de Thorez), où il va croiser Ramon Fernandez (voir à ce propos le livre de son fils, Dominique Fernandez, Ramon, Grasset, 2008, Livre de Poche, 2010); le contact concret avec les adhérents et militants du PPF (mouvement financé par des banques -juives- et sans doute lancé pour briser l’élan du Parti Communiste) sera bref et sans doute décevant pour la plupart de ces esthètes littéraires, qui après la défaite de 40 trouveront une sociabilité plus relevée et plus virile chez certains Allemands venus occuper la France. Dominique Fernandez défend assez clairement la thèse d’une attirance homosexuelle évidente, qui vaudra à Bonnard le sobriquet de « Gestapette ».

Condamné à mort par contumace en 45, Abel Bonnard se réfugie en Espagne; un nouveau procès en 1962 lui permet de retrouver une partie de ses droits civiques et d’auteur; la bibliothèque de Caen l’indemnise pour les livres qu’elle possède de lui après la dispersion de ses biens; Bonnard retourne à Madrid où il meurt en mai 68; sur sa table de chevet étaient posés le Coran et un livre de Schopenhauer.                                                           

Père de la nation ?

 

Un problème de chaudière m’empêche de me laver ce matin, je déambule donc mal peigné dans mon appartement, en attendant le rétablissement de l’eau chaude; de n’être pas bien frictionné m’empêche de m’appliquer à quoi que ce soit, c’est ainsi, une habitude de célibataire très attentif à la fraîcheur parfumée de son corps qui englobe celle de l’esprit. Quand je ne me lave pas, c’est que l’humeur est spécialement mauvaise, ou, pour utiliser une image excellente, « j’ai mauvais poil ! » Cela n’arrive pas souvent, et du reste, comme tout bon cycliste, j’ai tendance à me raser les gambettes.

Il est dix heures, et toujours en peignoir, je décide de jeter un coup d’oeil au SLIP*. Allons donc, c’est la retransmission de la cérémonie d’hommage aux victimes de la catastrophe de l’autocar, avec le président Hollande en personne. Un hommage « républicain », est-il répété à l’envi; ce qui n’empêche pas, précise un journaliste, que le président va revêtir ici le rôle de « père de la nation »… Curieuse remarque, qui fait froid dans le dos, je resserre mon peignoir; père de la nation, et puis quoi encore ? Louis XIV, à la rigueur, pouvait dire: « La nation ne fait point corps en France: elle est tout entière dans la personne du roi. » (voir le livre de M. Fogel, Roi de France, op.cit. p. 324), ce qui est une façon, majestueuse, d’affirmer la puissance de l’Etat, qui seule fait exister la nation (la Révolution voudra inverser, renverser le rapport de force; de la Nation procède l’Etat, et c’est en quoi en effet on peut parler de Révolution !) - Perdu dans ma réflexion, je peine à écouter le bla-bla d’une psychologue présente sur le plateau de l’émission. Je crois comprendre qu’en ces moments douloureux les gens ont besoin de se rassembler. Par exemple !

*: Système Libéral de l’Information Permanente 

La République a donc organisé un grand rassemblement sous un chapiteau blanc dressé sur le terrain de foot communal de Saint-Palais. Les familles des victimes y sont conduites en autocars ! Un petit trajet psycho-thérapeutique sans doute ? L’ambiance est sombre, le ciel est gris, les ministres sont vêtus de noir, et Taubira est venue pour parfaire le tableau. Les maires des communes endeuillées défilent sur l’estrade républicaine pour exprimer leur hommage aux victimes. Trois femmes, trois hommes, mais des propos d’inégale qualité; ceux des femmes me semblent légèrement mieux tournés, plus vivants et vibrants en quelque sorte; le verbe masculin est plus ambigu, on ne sait pas notamment s’il s’agit d’hommage ou de reproche quand l’un des trois maires, le plus jeune, fait observer que personne n’est venu relever le courrier, ouvrir les volets, promener le chien d’une des maisons de la rue dont les occupants sont morts dans l’accident; ambigu et maladroit, quand ce même élu, après avoir signalé qu’il rendait aussi hommage aux deux victimes du camion, termine son éloge en citant les paroles d’une chanson de Renaud, « putain de camion ! j’ai la rage, putain de camion ! » – Certes, je ne m’attendais pas à des citations de Péguy, Claudel, Bernanos, et encore moins de Bossuet, mais enfin, tout cela est bien affligeant. Les femmes elles aussi ont cité, mais en donnant dans l’exotisme, un proverbe africain (« un ancien qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle »…) et une phrase de Khalil Gibran, ce poète libanais aussi sucré et mielleux qu’une confiserie orientale… Bon. Je m’attendais assez à ce genre de prestation « rhétorique ». Voyons maintenant celle du père de la nation !

Il paraît que c’est lui-même en personne qui l’a écrite ! Je me renfonce dans le canapé, en resserrant le peignoir, le moment est solennel. La première partie de l’éloge est tout à fait valable, simple et bien formulée, sans fioritures, sans emphase, et la voix de Hollande, sans avoir la tonalité rocailleuse de celle du chef qui en a une bonne paire, parvient quand même à suggérer la prestance et l’autorité; le père de la nation rend donc hommage à tous ces braves gens généreux et solidaires qui avaient les mêmes goûts et les mêmes loisirs, et qui sont morts ensemble ! Des unanimités comme celle-là, on s’en passe très bien ! En cet instant je pense à la grand-mère qui n’a pas voulu participer à l’excursion, et je me dis que les différences ont quelquefois du bon !

La deuxième partie de l’éloge (enfin, du discours) me plaît beaucoup moins, d’abord par le choix de certains mots, où l’on sent affleurer la petite culture lexicale de la franc-maçonnerie prétentieuse, ainsi Hollande parle-t-il d’une douleur « inextinguible », en écorchant le mot au passage; j’ouvre le dictionnaire Robert: « Inextinguible – Littér. Qu’il est impossible d’éteindre. Feu inextinguible. » – Humour noir présidentiel ? Sans doute pas. Cette deuxième partie de discours étant plus « politicienne » que la première, le président rassembleur de la gauche aurait pu parler d’une douleur « durable », dans la perspective de la COP 21 et de l’alliance électorale avec les écolos ! Enfin, tout bon discours de gauche doit annoncer des réformes, et donner en tout cas l’impression que les élus et les dirigeants se préoccupent du bien public, du progrès et de l’avenir de la nation ! Hollande annonce que la « vérité » de l’accident sera faite, afin de faire taire les rumeurs et les amertumes (la théorie du complot ?); depuis l’Affaire Dreyfus, tous les socialistes, modérés, libéraux et radicaux, pensent en effet que la Justice c’est la Vérité ! La droite et les extrêmes sont plus circonspectes sur la possibilité d’une telle équivalence. Quand nous connaîtrons donc les raisons de l’embrasement aussi rapide des deux véhicules, conclut Hollande, nous pourrons prendre de nouvelles mesures de sécurité… Lesquelles ?

On ne le saura pas cette fois. Pourtant, il y a beaucoup plus simple que d’obliger demain les constructeurs à revoir l’emplacement des réservoirs sur les camions et autocars; le plus simple, c’est d’améliorer la visibilité du virage de cette route de campagne où s’est produite la collision; on peut couper quelques arbres, construire un terre-plein pour permettre à un véhicule surpris de se déporter un peu, on peut limiter la vitesse à 50 voire à 30 ! – Comme je suis cycliste, je connais très bien la difficulté des virages en descente (c’est encore mon point faible !); ma technique personnelle, c’est pour l’instant de serrer les fesses et les freins, alors qu’il faut au contraire se relâcher et chercher la vitesse maximum. Mais c’est un autre sujet.                                                         

Un peu de cinéma

 

Beaucoup de profs sont cinéphiles, notamment la génération des 35-55 ans; ils ont leurs cartes d’abonnements dans les salles subventionnées « art et essai »; chez eux ils regardent surtout Arte, également subventionnée; ils lisent les critiques de Télérama et des Inrocks, ils écoutent « Le masque et la plume » sur « France-sphincter »; ils s’intéressent à la mise en scène, au cadrage, à la photographie, et ne négligent pas non plus l’interprétation; comme les oenologues, ils ont leur vocabulaire, « cynique », « brillant », « jubilatoire », « baroque » sont les adjectifs de base, mais le « champ lexical » des cinéphiles spécialisés est beaucoup plus étoffé, et leurs analyses peuvent être interminables; les profs, en raison de leur métier, se contentent de petites remarques échangées entre eux, entre elles; et ce qu’ils apprécient, par dessus-tout, c’est de tomber d’accord; « nos avis sont fusionnels », m’avait un jour déclaré un ancien camarade de fac, aujourd’hui en couple, et qui voulait, je crois, valoriser à mes oreilles la présence intellectuelle de sa compagne à ses côtés, ce qui était aussi une façon de me dire que la mienne ne comptait plus guère. Ah, quand le débat cède la place aux ébats, en effet, il faut s’incliner. Et pour parler comme l’inspecteur Harry, les avis sont comme les trous du cul, tout le monde en a un !

Depuis plusieurs années, disons 4 ou 5, je ne vais presque plus au cinéma, et mes dernières sorties (alors que la salle « art et essai » se trouve à 100 m de mon domicile) ont été décevantes: le film consacré au dopage d’Armstrong et le dernier Woody Allen, « L’homme irrationnel », qui m’a ennuyé du début à la fin. Avec les vacances, j’ai regardé sur Arte deux films de Martin Scorcese, « L’âge de l’innocence », un film d’époque (New York vers 1870) se déroulant dans le milieu aristocratique, dont j’ai apprécié l’histoire et les deux personnages principaux (celle de leur amour impossible, c’est un sujet de prédilection chez moi !), enfin « Taxi Driver », que j’avais déjà vu, mais dont rien ne m’était resté, sinon quelques grimaces de Robert de Niro (« you’re talking to me ? ») - Ma deuxième impression confirme la précédente, c’est un film creux et à oublier; car « ça ne tient pas debout ! », ce personnage de chauffeur de taxi insomniaque, décrit comme inculte et frustré par les critiques bien pensantes (« Télérama »), mais qui tient son journal et s’achète des armes de différents calibres, tente une relation avec une belle femme (déjà une bobo !) qu’il emmène voir un film quasi porno dans une salle en tout cas dédiée à cet effet (ça ne tient pas debout !) – On est plongé dans l’atmosphère sulfureuse du New York des années 1970, nous disent les belles âmes de la cinéphilie bourgeoise; rien du tout ! Personnellement je regarde ce genre de film les bras croisés, l’air sceptique voire consterné, en songeant que le réalisateur veut nous montrer toute sa maîtrise visuelle au service d’une histoire débile ! Dans mon « Dictionnaire du cinéma » de Jacques Lourcelles, je trouve d’ailleurs sur ce film un jugement qui me convient parfaitement, et je cite: « Usant avec une certaine complaisance de la liberté que lui offre la disparition quasi totale de la censure, Scorcese tente d’appréhender en une continuation du film noir certains des aspects les plus négatifs de la vie nocturne new yorkaise. Son récit est empreint d’une mollesse constante et décadente… et ne parvient pas à se désengluer du sordide… Malgré de très grandes qualités d’interprétation, les personnages restent inconsistants et incohérents. Les deux séquences finales (massacre filmé avec une auto-satisfaction puérile, suivie d’un happy-end qui, même chargé de dérision, n’en reste pas moins inepte) soulignent la déconcertante immaturité du cinéaste et de son scénariste Paul Schrader. »

Le cinéma reflète t-il son époque ? Oui et non. Il reflète surtout, comme le suggère cette critique, l’arrogance de certains réalisateurs, financée par la mégalomanie de certains producteurs; entre les deux, pour donner le change et attirer le public, certains acteurs, certaines actrices interprètent de braves couillons, des paumés, des frustrés, et des pétasses ! Il reflète son époque en tant qu’instrument de la propagande impérialiste de Feuq-land, y compris par les soi-disant critiques mais dérisoires qu’elle autorise sur elle-même; il reflète son époque en exposant neuf fois sur dix des histoires de « pauvres gens » sur fond de trafics mondialistes. Il reflète surtout la bien pensance féministe des classes moyennes occidentales à travers la thématique dominante du méchant mâle (musulman intégriste accessoirement) violent, violeur et voleur. Un film comme « Le prophète » de Jacques Audiard (montrant l’ambiance carcérale) a beaucoup plu à mes collègues bourgeoises, sans oublier les films ultra-violents de Tarentino qui participent à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme !

Mais ce cinéma de branleurs payés par Feuq-land Inc. ne reflète pas son époque si l’on veut bien avoir de celle-ci une idée moins maniaque (et maniaco-dépressive) et ne tournant pas sur les mêmes opinions occidentales; un film esquimau par exemple pourrait être très rafraîchissant ! ou bien un film nord-coréen ! Ou, tout simplement, un film bas-normand sur la vie quotidienne dans le bocage du pays d’Auge ! Il faut se dépêcher, car la Basse Normandie n’existera plus dans quelques semaines ! Le cinéma pourrait avoir ce rôle, cette émotion, de faire vivre ou revivre celles et ceux qui n’ont pas beaucoup, pas assez vécu; et croyez-moi, cela en fait du monde !

                                               

La crise des banlieues

 

Les médias du Système Libéral d’Information Permanente, le SLIP, me rappellent ce matin qu’il y a dix ans, jour pour jour, éclatait la crise des banlieues, sous la forme d’incendies et d’affrontements avec les forces de police. C’est vrai, je l’avais oublié, comme j’oublie bien des faits et événements dont je me suis tenu prudemment à l’écart. A cette époque, en 2005, j’habitais déjà une résidence plutôt tranquille, mais plus jeune et vivante (c’est à dire émettant des bruits de type hormonal) que celle où je me suis reclus depuis 2007. Oui, vaguement, je me souviens d’un soir où retentit une explosion venue d’un quartier voisin, d’une réputation de petite caillera; la police vint facilement prévenir « toute escalade » de violence. Encore plus difficilement j’essaie de me souvenir de mon « état d’esprit » d’alors; peut-être, sûrement, ai-je laissé des traces écrites de ce que je pouvais penser; mais rouvrir des vieux fichiers, cela me fait ch…  Je préfère le parfum de l’instant. Surtout le lundi, jour de lessive, dont la bonne odeur de lavande se répand dans mon petit appartement. En 2005, mes opinions étaient en voie d’aération, se dégageant de quinze années de ratiocinations idéologiques; France-Culture et Le Monde diplomatique m’avaient expliqué la crise des banlieues par le chômage et les persécutions policières, ainsi que par la petite phrase de Sarkozy sur le « karcher »; cherchant à me dégager, mon attention se tournait vers d’autres causes, plus lointaines, plus vagues et plus hypothétiques; mais le plaisir des explications bizarres, par les efforts de verbalisation conceptuelle qu’il entraîne, me semble bien plus vif que celui, assez inexistant pour moi, qui consiste à répéter ce que disent les bien pensants. Parmi ces explications bizarres, je me souviens de celle impliquant des agents provocateurs de Feuq-land dans la brutale détérioration du climat de la banlieue immigrée de Paris-nord; Feuq-land aurait souhaité de la sorte punir la France et le premier ministre de Villepin de son opposition à la guerre en Irak de 2003. On se souvient il est vrai de la réjouissance des médias feuq-landais à montrer des images d’une France incendiée et saccagée. Autre explication, un peu moins bizarre, cette crise des banlieues témoignait à sa façon du travail de sape idéologique des nombreuses associations gauchistes de quartiers, relayées par certains médias (Skyrock par exemple); à force de répéter « Nique la France ! » sans pouvoir réellement niquer personne, les « zy-va » de la banlieue avaient déchargé leur testostérone sur des abris-bus, des vitrines, des poubelles, et des camions de pompiers pour les plus « défoncés » de ces émeutiers de nuit et dealers de jour. Je crois assez dur, si je puis dire, à l’explication hormonale et sexuelle, plus ou moins accentuée par la consommation de drogues. Que l’imaginaire du petit arabe de quartier, qui se branle régulièrement et frénétiquement, soit peu à peu conditionné par la représentation d’une France-belle-salope qui se fout de sa gueule, me semble une explication sans doute moins bizarre que tous les propos des sociologues du CNRS, bobos bien pensants qui ont leurs petites adresses libertines et leur ravitaillement privé en doses de cocaïne !

Quoi qu’il en soit, rien n’a vraiment changé depuis dix ans dans le climat des banlieues immigrées; le trafic de drogue s’y est développé, et de nouveaux arrivants d’Afrique et du Moyen Orient ont provoqué des restructurations de filières; la petite police de proximité, souvent féminine, dont France-Culture continue de louer le travail en regrettant son manque de moyens (propos encore entendus hier de la part d’une journaliste sans doute précaire elle aussi), est évidemment impuissante à détecter des « problèmes de banlieue » qui relèvent dorénavant des services spéciaux de la sécurité intérieure (DGSI); j’imagine aussi que la jeunesse de ces quartiers qui parvient malgré tout à faire des études et à trouver du travail (mais si, c’est encore possible !) s’en éloigne le plus vite possible pour aller habiter vers Roissy et ce qu’on appelle la grande périphérie. C’est d’ailleurs cette « France périphérique » que le géographe et sociologue C. Guiluy a essayé de présenter en y montrant les scores élevés du Front National, ce qui n’a pas manqué de lui attirer les foudres des intellectuels accrédités du CNRS. Quant à la « mixité », qui est la la doctrine officielle des politiques urbaines de tous les gouvernements, de droite comme de gauche, doctrine venue de Feuq-land qui a connu de très violentes émeutes de ghettos dans les années 60 et 70 (et encore un peu ensuite), elle sert à promouvoir des opérations de rénovation et de construction immobilières (fort lucratives pour le lobby du BTP, où les francs-maçons comme il se doit sont tout puissants !) dont le résultat porte le nom, également originaire de Feuq-land, de « gentryfication »; traduisons par « embourgeoisement » d’un quartier auparavant mal famé. Toujours est-il que cette « mixité » est un gouffre financier qui creuse l’endettement public et celui des ménages, tout en reportant ou reléguant le problème de la pauvreté et de la désintégration immigrée vers des zones péri-urbaines et rurales. Ainsi, la famille Fofana exclue de la tour n° 23 du quartier des Rosettes à Meaux va se retrouver dans une vieille masure de rue abandonnée de Maisoncelles-en-Brie, où elle éprouvera assez vite un certain sentiment d’isolement; seul le grand Abdoulaye saura se faire accepter dans l’équipe de foot du canton en raison de ses indéniables qualités physiques. Allez, parions aussi que la petite Fatima par son sourire et sa gentillesse studieuse parviendra à plaire aux grands mères de la rue ainsi qu’à la jeune institutrice de Crécy-la-Chapelle. Mais les six autres frères et soeurs ?

 

                                                         

Rester chez soi

 

Le terrible accident de car qui s’est produit hier sur une petite route sinueuse des vignobles de Saint Emilion m’inspire un cri du coeur, et que je lance à tous les Français, mais particulièrement aux anciens: restez chez vous ! La moyenne d’âge des victimes qui ont été brûlées vives doit dépasser les 70 ans, beaucoup, dans le choc, ont perdu connaissance ou n’ont pas pu se mouvoir; les cars modernes tout capitonnés ressemblent à des habitacles d’avion ou de vaisseau spatial, il est difficile de s’y déplacer (et d’ailleurs il est interdit de se lever de son siège); avez-vous déjà observé des anciens qui descendent de ces cars ? C’est une opération interminable ! Au moins un quart d’heure ! Je déplore donc ce genre d’excursion. Une vieille dame a expliqué aux journalistes pourquoi elle n’avait pas voulu en faire partie; c’est trop fatigant pour moi, a-t-elle dit, c’est trop de route pour une petite visite qui ne dure pas longtemps… En effet ! Le groupe des anciens se rendait dans le pays basque pour visiter une fabrique de jambon; l’intérêt de la sortie n’était quand même pas exceptionnel ! Mais voilà, ce devait être un petit voyage, et ce fut le Grand ! Quel malheur, quelle fatalité ! Beaucoup de ces anciens étaient de bons chrétiens, ils ne s’attendaient pas à devoir passer par les flammes de l’enfer pour entrer dans la vie éternelle ! La justice divine est parfaitement aléatoire et révoltante dans ses arrêts. Je me demande bien ce que monsieur le curé trouvera à dire lors de la cérémonie des obsèques; il devrait avoir plusieurs jours pour y réfléchir, le temps d’identifier les corps calcinés.

Il fallait rester chez soi ! Zut ! On peut être un « retraité actif » voire « hyper-actif » comme je l’ai lu dans la presse qui rend hommage aux victimes, sans avoir à s’enfermer dans un car pour aller à 200 km de son domicile visiter une fabrique de jambon à la con ! Enfin quoi ! Mon père n’y serait sûrement pas allé, je l’ai souvent entendu protester contre ce genre d’excursion, d’ailleurs il n’aimait pas les cars, s’y trouvant à l’étroit, comme des petits veaux dans des stalles, disait-il; il n’aimait pas non plus les déjeuners souvent très médiocres qui étaient servis lors de ces sorties. Il n’aimait pas non plus la « jacasserie » des bonnes femmes qui l’empêchait de regarder calmement le paysage (les femmes étant toujours plus nombreuses que les hommes chez les personnes âgées). A cette époque de l’année, qui plus est, il y a fort à faire chez soi, il faut balayer et ramasser les feuilles qui tombent des arbres ! Il faut se mettre à jour dans ses papiers et dans ses comptes, il faut ranger sa cave et son établi, et profiter des derniers jours pas trop froids pour aller marcher en forêt, car les arbres sont magnifiques, et l’on peut trouver des champignons… Non, vraiment, pas besoin de monter dans un car ! La vie simple et tranquille est la meilleure, et l’aventure ne consiste plus à courir hors de chez soi mais au contraire à visiter sa mémoire, son esprit, son coeur et son âme (c’est d’ailleurs ce que fait Casanova, entre 60 et 73 ans) – Autrefois, la religion catholique conseillait aux anciens de mettre en ordre leur conscience, aujourd’hui elle ne conseille plus rien et laisse errer des âmes en perdition qui s’ignorent !

Ce drame national mobilise l’Etat; on a donc pu voir Manuel Valls serrer les mains des pompiers et des élus locaux, puis devoir ensuite tenir la sienne atteinte de tremblements; on a pu voir Juppé le maire de Bordeaux se placer derrière le premier ministre de façon à être lui aussi devant les caméras; on a pu entendre Hollande en déplacement à Athènes, mais personne ne se souvient de ce qu’il a dit (ce qui, d’une certaine façon, préserve ses chances de réélection !) – Le rôle de ces hommes politiques  »supérieurs » n’est plus que de façade et de cérémonie, ils inaugurent, ils commémorent, ils saluent, ils invoquent, et cela suffit pour être réélus; la stupéfaction (la sidération, avait-on dit lors des attentats de janvier) et le recueillement nécessaire, puis la parole psychologique ou celle résiduelle de l’Eglise, permettent aux hommes d’Etat de se glisser dans « l’émotion nationale » dont ils ont préparé le lit. Ce moment particulièrement fort de l’exercice du pouvoir (et l’on peut ici songer au film de P. Schoeller, « L’exercice de l’Etat », qui montre ce moment d’équilibre entre le deuil intime et la solennité de la représentation) est aussi l’occasion d’apprécier, avec admiration chez certains (je pense à mes collègues pleins de déférence pour la haute fonction publique), avec ironie chez d’autres, le savoir-faire gestuel, physionomique et verbal des hommes d’Etat de « haut niveau ». Le pouvoir, assurément, ne va pas sans représentation, et à cet égard celle de François Hollande déçoit beaucoup les Français. L’historienne M. Fogel montre comment nos rois de France ont amélioré celui-ci tout en organisant celle-là, et réciproquement (voir son livre, « Roi de France- De Charles VIII à Louis XVI », Gallimard, 2014, Folio); elle fait observer que la crise ministérielle et financière qui provoque la tenue des Etats Généraux en mai 1789 oblige Louis XVI à retrouver les vertus du cérémonial, ce qu’on voit assez bien à travers le film de R. Enrico, « Les années Lumière », où la ressemblance entre l’acteur qui interprète le roi (Jean François Balmer) et l’actuel président  saute aux yeux des élèves !

Rester chez soi ne veut pas dire ignorer ou mépriser l’extérieur; j’entends ce matin à la radio des spécialistes d’Astérix et Obélix expliquer que les « irréductibles Gaulois » ne sont pas des nationalistes autarciques farouchement hostiles aux étrangers, puisque l’intérêt de leurs aventures et le plaisir des lecteurs résident précisément dans les surprises de leur découverte du monde; mais celles-ci tirent leurs effets comiques des oppositions et des malentendus qui se produisent entre les groupes sédentaires irréductibles, tout en montrant aussi les échecs et la vanité impérialistes des Romains. Par ailleurs, les histoires d’Astérix et Obélix se terminent toujours par le retour chez soi et le grand banquet du village.

                           

                          

Sous le ciel gris

 

Un ami et collègue déménage sa fille, je lui donne un coup de main; nous partons donc de bon matin en direction de la petite ville de Thouars dans le département des Deux Sèvres. Malgré toutes les horreurs et tous les trafics de la mondialisation et du mondialisme oligarchique, nous traversons des contrées rurales qui semblent mener leur petite vie tranquille; malgré Hollande, malgré Valls, malgré le CRIF, la campagne française est toujours là, indécrottable et indéracinable ! Le pouvoir des bouseux et des culs-terreux tient tête depuis des générations à toutes les entreprises urbaines, fiscales et financières de déstabilisation. Ni les Etats ni les banques (les « superstructures » dont parle l’historien Braudel dans son dernier livre, « L’identité de la France », en les comparant à des féodalités des temps modernes….) ne sont parvenus à soumettre à leurs volontés les forces profondes et  »récalcitrantes » du « pays ». L’intelligence mondialiste des Attali et de tous les planificateurs cosmopolites de la « gouvernance » se heurte au savoir-faire obscur et silencieux de tous ces hommes, paysans, artisans, commerçants, ouvriers retraités, qui par leur travail réel et leur autonomie routinière n’adhèrent pas aux « délires » de l’argent virtuel ni aux injonctions de l’écologisme planétaire. Internet et l’informatisation, loin d’avoir  »aligné » ou « uniformisé » les opinions provinciales, en ont au contraire fait ressortir les aspérités psychologiques et les tressaillements « telluriques »; sans aller jusqu’à la comparer avec l’Amérique profonde et sudiste des romans de Faulkner et de Caldwell, dont elle n’a pas la violence sociale et ethnique, cette « France profonde » moquée par les médias parisiens (Canal Plus), sans cesse présentée sous le terme de « glauque » par les bien pensants de la bourgoisie urbaine, est sans doute bien plus ingénieuse et mille fois moins bégueule (et susceptible) que la France des beaux quartiers et de la dolce vita littorale.

Thouars fut autrefois une petite ville dynamique au coeur d’un département agricole vivant et diversifié; elle était un centre ferroviaire du transport des marchandises. Puis les autoroutes et les lignes à grande vitesse l’ont mise de côté; aujourd’hui, la principale rue commerçante du centre de Thouars est presque vide à dix heures et demie du matin, beaucoup de magasins d’articles populaires (vêtements) ont fermé ou s’apprêtent à le faire, seule la confiserie et chocolaterie présente une vitrine resplendissante; la ville peut encore compter sur une poignée de bobos (les profs de Thouars, étant donné le prix de l’immobilier, très inférieur à celui de Caen, doivent faire figure de bons bourgeois !) et quelques touristes indépendants attirés par le patrimoine médiéval et bucolique de ce département des Deux Sèvres voisin des grands châteaux de la Loire… Certains visages d’autochtones (si l’on peut dire, étant donné l’aspect fort exotique de certains d’entre eux…) ne dégagent nulle séduction; une jeune fille un peu ronde semble somnoler d’ennui sur un banc; une autre, plus vivace, portable en main, traverse un passage-piéton sans regarder la circulation, elle porte un genre de pantalon-collant qui lui moule parfaitement les fesses. Je la suis des yeux quelques instants. La soirée de cette fille est sans doute déjà calée; la perspective de la joie charnelle repousse les assauts de la tristesse; mais il faut chaque jour se défendre; autrefois, comme la petite cité de Thouars, les jeunes filles avaient une certaine conscience de leur forteresse, et certains garçons se comportaient en preux chevaliers. Mais à présent, tout est ouvert ! et les combats se déroulent dans le plus grand désordre, offrant souvent la victoire à de vulgaires chanceux, dont les paroles débiles tombent aisément dans le creux des oreilles féminines.

Mon ami et collègue se souvient de sa jeunesse où les tarifs de la SNCF étaient populaires; il n’en est plus rien; le train, désormais, est réservé à des gens pressés qui participent à la mondialisation; le peuple sédentaire reste chez lui, c’est dans l’ordre des choses; de temps en temps, il peut prendre le car; mais à ses risques et périls ! Comme viennent d’en faire l’expérience des retraités du pays de Saint-Emilion… Le député « vert » Noël Mamère a déploré le mauvais état de nos petites routes secondaires, sans doute à l’origine du terrible accident en question. Sur Radio-Courtoisie, ce matin, Philippe de Villiers condamnait d’une manière plus générale les milliards engloutis dans de vaines « politiques de la ville », au détriment selon lui de la revitalisation des départements ruraux. Tels sont aussi les arguments de mon ancien compagnon de fac, Jean Philippe Chauvin, militant royaliste breton, qui tient également un blog, mais fort différent du mien. Sous le ciel gris qui nous ramène de Thouars, je fais part à mon ami et collègue de la possibilité d’une guerre civile prochaine, où les urbains apeurés ou furieux tenteront de se réfugier dans les campagnes; la première chose à faire, pour désorganiser les fuyards, sera d’abattre tous les pylônes-relais des réseaux de téléphonie, de plus en plus nombreux au milieu des champs. Ils squatteront des châteaux et manoirs, après en avoir égorgé les propriétaires, me fait observer mon collègue, qui semble applaudir à cette perspective mélanchonienne; ils s’en prendront ensuite aux paysans pour la nourriture ! lui fais-je remarquer; autrefois, les forains parcouraient les campagnes, réclamant poules et lapins; je me souviens d’un jour où mon père s’opposa brusquement à la demande quelque peu menaçante de l’un d’entre eux qu’il chassa en brandissant sur lui une barre de fer, mais sans le frapper. Trois jours plus tard, notre ferme brûlait entièrement en pleine nuit.

Cette ambiance grise ne pousse pas aux confidences romantiques; ma nouvelle voisine de la résidence, qui de temps en temps promène son petit chien sur la pelouse, se plaint du bruit de la chaudière et du sifflement de la tuyauterie; elle n’arrive plus à dormir et son médecin lui a prescrit je ne sais trop quoi… Cette voisine aurait peut-être besoin d’un autre genre de chaudière et de tuyauterie pour retrouver le sommeil.

     

 

 

 

 

 

                                                                               

Cinquantième !

 

Oui, c’est le cinquantième article de ce blog; ce n’est pas la quantité qui compte, disent les belles âmes (les mêmes sans doute qui pensent que la taille ne compte pas…) – Et bien, je ne suis pas tout à fait de cet avis. Ainsi quand je vais au restaurant, je veux avoir de la matière dans mon assiette !

1) Outre sa quantité de 660 pages, le livre de Chris Harman présente une qualité intellectuelle à mes yeux non négligeable, je veux parler de sa clarté explicative générale portée sur des questions économiques et sociales souvent négligées dans la production historique française des années récentes, qui s’est davantage tournée vers l’évolution et la diffusion des idées, des idéologies, et des outils de médiation et de propagande. Les grands historiens matérialistes des années 70-80 (Braudel par exemple), historiens de la quantification en quelque sorte, ont été un peu mis de côté, tandis que les belles âmes et les bien pensants de l’université et du CNRS rivalisent aujourd’hui de thèses prétentieuses sur la « culture occidentale » et ses velléités universalistes ou mondiales (impérialistes !); ce sont les livres boursouflés et passablement indigestes des Boucheron, Gruzinski et autres partisans de l’histoire-globale ou connectée, qui consiste à décentrer le regard occidental vers les autres parties du monde, opération intellectuelle fort ambiguë et louvoyante qui ne va pas sans un peu de schizophrénie ou de perversion narcissique (comme l’a fort justement fait remarquer l’historien P. Laborie à propos de la mémoire de la Seconde guerre en France, se déclarer « coupables » ou « complices » d’un crime qu’on n’a pas commis est une manière de précipiter l’enquête et de corrompre toute investigation…) – Même pour mon collègue franc-maçon et socialiste du lycée, le « décentrement » du regard occidental n’a pas lieu d’être dans l’enseignement du second degré, où il faut au contraire tenter de « recentrer » les programmes sur l’aire européenne ou simplement française !

L’historiographie française, si elle cherche à ouvrir les espaces, se rétrécit d’un autre côté dans les durées; les vivifiantes esquisses chronologiques des professeurs d’autrefois (je pense ici à François Lebrun qui proposait à ses étudiants rennais des années 80 une éclairante introduction au monde moderne en partant de quelques dates-repères) ont sans doute laissé la place à certains ressassements, périodes de guerre et leurs lendemains « mémoriels »… Il se peut que la féminisation du corps professoral ait joué en faveur d’une lecture « compatissante » et émotionnelle de certains événements, au détriment, qui sait, d’une compréhension plus virile et plus saillante des longues durées ! A mon humble niveau, je constate simplement que les trois dernières informations qui m’ont été envoyées par l’inspection (une inspectrice en l’occurrence) étaient toutes trois relatives à la mémoire de la shoah…

Que dit le livre de Chris Harman à ce propos ? D’abord il n’emploie pas le terme de shoah; ensuite, il n’y consacre pas des pages et des pages, mais seulement quatre (p. 574 à 577); enfin, il s’interroge sur l’utilité économique du système concentrationnaire nazi et sur le « non sens  » de la solution finale. Pourquoi ? « Es ist kein warum ! » répond le gardien du camp au détenu (voir « Si c’est un homme » de Primo Levi) – L’antisémitisme allemand, explique Harman, n’était sans doute pas aussi populaire qu’on a bien voulu le dire; ainsi, la nuit de cristal de 1938 heurta le « bon sens » de la rue, commun aux juifs et aux non-juifs. L’explication d’une telle horreur absurde est à chercher dans l’oligarchie du parti nazi; « là où l’antisémitisme se révéla crucial, écrit Harman, ce fut dans sa capacité à créer une cohésion et une motivation au sein du noyau dur du parti nazi… Et même lorque la défaite fut proche, en 1944 et au début de 1945, exterminer des juifs continuait parfois d’être vécu comme une victoire. »

Le nazisme comme produit de la crise des années 20 et porté au pouvoir par les milieux d’affaires me paraît une explication plus convaincante que celle, très marginale, tenue par des intellectuels révisionnistes (tel Alain Soral) qui exagèrent pour le coup la réussite populaire et sociale de la politique nazie; loin d’avoir été anti-capitaliste, celle-ci fut avant tout motivée par l’anti-communisme, et son « dirigisme » quasi autarcique (les dollars ont continué d’affluer !) permit d’éliminer le chômage de masse tout en renforçant l’activité industrielle militaire. Ce fut une politique autoritaire et bureaucratisée, qui pouvait rassurer les classes moyennes, mais qui fut d’abord menée dans l’intérêt de la haute classe dirigeante avec laquelle Hitler frayait depuis le milieu des années 20.

2) Changement d’époque ! La télé a diffusé hier soir un portrait de Casanova; l’occasion à travers ce personnage exceptionnel de faire un peu l’éloge du XVIIIe… Siècle des Lumières, du libertinage et du voyage… Mais aussi siècle des calamités, des disettes, de la mendicité, des exils, et de toutes sortes de violences, ainsi qu’on peut s’en rendre compte en lisant le remarquable et volumineux ouvrage de Jean Nicolas, « La rébellion française, 1661-1789″ (Folio, 2008, plus de 1000 pages !).  » Notre enquête montre la dégradation continue du climat relationnel dès le second tiers du XVIIIe siècle, tous types d’actions confondus », écrit l’historien. Du reste, Casanova aurait très bien pu mal tourner, devenir vagabond, mendiant, ou passer le plus clair de son temps en prison ! Au lieu de quoi il fut l’aventurier (et un peu l’escroc ou le charlatan) que l’on sait; une « fortune » due en partie à ses qualités physiques (une grande taille et un sexe de 24 cm !), mais surtout à ses qualités intellectuelles fournies par une excellente formation religieuse ! Ses cibles ? La vieille aristocratie un peu déboussolée par l’esprit libéral passablement anti-clérical, qu’il parvient à duper, et les dizaines de jeunes femmes qu’il dit avoir aimées, qui lui ont fait dépenser beaucoup d’argent en tout cas (une preuve d’amour). Vers la fin de sa vie, ayant perdu la raideur verticale de son membre viril, Casanova se penche sur le plaisir horizontal de l’écriture de ses mémoires; et cet homme jadis impétueux s’abandonne à la sérénité spirituelle:

« L’homme ne peut être heureux que lorsque dans sa réflexion il se juge tel, et il ne peut réfléchir que dans le calme; ainsi, réellement, sans le calme, il ne serait jamais exactement heureux. Il faut donc que le plaisir, pour être tel, cesse d’être en action. »

Quant au séducteur et jouisseur Casanova, qui avait une intense connaissance du plaisir féminin, n’exagérons pas non plus son libéralisme à l’égard du beau sexe, comme pourraient être tentés de le faire les bien pensants de l’érotisme bourgeois, façon Sollers. Voici par exemple ce qu’écrit Casanova, et que n’aurait pas désavoué Schopenhauer:

« La science est déplacée dans une femme, car elle fait du tort à la douceur de son caractère, à l’aménité, à cette douce timidité qui donne tant de charmes au beau sexe; et d’ailleurs, une femme n’a jamais porté le savoir au-delà de certaines bornes, et la jaserie des femmes savantes n’en impose qu’aux sots. Il n’y a pas eu une seule grande découverte faite par une femme. Le sexe manque de cette vigueur que le physique prête au moral; mais dans le raisonnement simple, dans la délicatesse du sentiment, enfin dans ce genre de mérite qui tient plus du coeur que de l’esprit, les femmes nous sont bien supérieures. »  

                                                            

De Laporte à Latour

 

En ce début de vacances, j’éprouve le besoin d’avouer ma sympathie pour un chroniqueur sportif de RTL, Bertrand Latour, appelé « Latour infernal » par ses collègues de micro. Mais avant d’en dire un peu plus, il me faut revenir sur le désastre de l’équipe de France de rugby, puis sur l’impression mitigée d’une lecture; je propose donc un plan en trois parties.

1) Hou ! Hou ! : si j’en crois les spécialistes du rugby, formateurs, entraîneurs et joueurs, le désastre de l’équipe de France était prévisible; voilà des années en effet que notre championnat professionnel, le « top 14″, aspire et vampyrise les vedettes (vieillissantes) du rugby mondial, et réduit les joueurs français à n’être plus que des figurants zombifiés. Graham Henry, ancien sélectionneur des All Blacks, a ainsi résumé la situaton, je cite en substance:  »Votre championnat est le plus riche mais le plus pauvre dans le jeu; les joueurs sont surpayés et ne s’entraînent pas bien; aucun talent n’émerge. » Les fédérations des pays étrangers ont d’ailleurs réagi ces dernières années face au fléau du championnat français corrupteur; elles ont incité leurs joueurs exilés à revenir au pays; la presse sportive britannique a fait campagne contre ce « top 14″ de joueurs mercenaires; au micro de TF1, Bernard Laporte a rapporté l’exemple d’un jeune joueur argentin passé par le centre de formation de Toulon, mais qui a préféré (parce que sa famille lui manquait !) rentrer en Argentine, où il a très vite été sélectionné dans l’équipe des Pumas (ce qui ne lui serait pas arrivé s’il était resté en France !). Tous les spécialistes que j’ai pu entendre ont souligné que les fédérations nationales, à l’exception de celle de la France, ont pris et repris en mains leur rugby professionnel; que les meilleurs entraîneurs ont été appelés, et surtout que les championnats et les clubs ont été placés sous leur autorité, de telle sorte que l’équipe nationale ne soit pas lésée. La fédération française, en revanche, dirigée par des bien pensants ventripotents, n’a rien défendu, sinon le projet de faire construire un « grand stade » fort onéreux; par conséquent, les clubs du top 14  ont eu les coudées franches pour persister dans leurs politiques de vampyrisation, ne consacrant que peu d’argent (en rapport avec les sommes dépensées pour recruter des joueurs mercenaires étrangers) à la formation des « jeunes » (qui, tel le petit Argentin de Toulon, sont assez vite dégoûtés des pratiques « musculaires » dispensées et de la seule priorité donnée au « volume » athlétique des joueurs). Ce problème de formation à la française se retrouve également dans le football, où les petits dribbleurs et joueurs d’instinct sont écartés au profit de gros types musculeux (souvent noirs).

Je l’ai déjà dit, le rôle des pouvoirs publics et de l’Etat laisse terriblement à désirer ici en France; on a l’impression qu’il consiste à saper systématiquement tout ce qui peut lui sembler « national »; la haine de la nation n’est-elle pas devenue l’idéologie des gouvernements depuis plus de trente ans ? depuis que BHL et ses amis exercent une certaine emprise sur  les médias et sur l’Ecole ? Pourquoi pas… Derrière le désastre de l’autre soir à Cardiff, il n’est pas interdit de soulever l’hypothèse… 

2) Bof, bof…  J’ai lu le gros livre de Chris Harman, « Une histoire populaire de l’humanité », publié d’abord en 1999, puis réédité en 2008, traduit enfin en français en 2011 et disponible en poche cette année aux éditions La Découverte (éditeur de gauche !) – Je l’ai lu en entier (660 pages en petits caractères) et sans rater une seule phrase, ce qui montre que j’y ai pris tout de même de l’intérêt ! Bon, l’auteur est un militant d’extrême-gauche (trotskyste je crois) et sa lecture de l’histoire est fortement marquée par le marxisme; il consacre de nombreuses pages aux mouvements ouvriers, syndicaux, révolutionnaires, qui n’ont presque jamais abouti à leurs fins; la bourgeoisie, en revanche, s’appuyant sur le Capital et entraînant les propriétaires dans ses filets est presque toujours parvenue à prendre le pouvoir et à le conserver. Son instrument de coercition fut d’abord l’armée (armée dite nationale) puis l’Etat bureaucratique; la révolution ouvrière bolchévique elle aussi, écrit Harman, a été dévoyée par cet instrument, où ont pris place les opportunistes, les carriéristes et les cyniques. Beaucoup d’espoirs ont donc été déçus, mais ils n’ont pas été totalement abandonnés. Et la conclusion de Harman est plutôt comique à cet égard: il pense qu’en effet une vaste et puissante classe ouvrière mondiale s’est constituée dans la dernière partie du XXe siècle, et qu’elle n’a pas dit son dernier mot dans la lutte qui l’oppose à l’ordre capitaliste, je le cite: « l’histoire du XXe siècle a été celle des générations successives d’êtres humains, de plus en plus nombeux, qui ont résisté à la logique de la soumission du monde à l’accumulation du capital. » Ah bon ? Je n’avais pas spécialement remarqué cette tendance. L’auteur évoque Mai 68 comme exemple de cette résistance (face au pouvoir dictatorial de De Gaulle, écrit-il !); il me semble commettre une confusion entre l’aspect théorique et lyrique des revendications et leur résultat réel (tiens, à ce propos, Tsipras, où es-tu ? Hou-hou !). Et finalement je crois bien avoir lu son livre dans un mouvement de plaisir esthétique et sans aucune conviction idéologique. Le gauchisme intellectuel n’est rien d’autre qu’un divertissement, une diversion, une farce*, tandis que les forces du capital continuent leur travail de sape.

*: exemple de phrase comique de C. Harman: « Toute grande révolution passe par des hauts et des bas, ainsi que par des détours dans lesquels le peuple risque de perdre de vue le processus d’ensemble. » (p. 462) 

3) Vive Bertrand Latour ! : ce jeune chroniqueur de RTL spécialisé dans le football tient des propos qui me ravissent; j’ai l’impression de me lire en l’écoutant ! C’est une joie non négligeable. Que dit-il ? Que le foot français est de plus en plus consternant à regarder, malgré ou à cause de sa mise en spectacle. Un exemple frappant a été donné hier soir avec la rentransmission sur Canal Plus du match Rennes-Nice. On a pu voir la pauvreté et la tristesse du jeu rennais, tel que ne cessent de le brocarder depuis des années les vrais amateurs de foot. Quel intérêt à voir cette équipe ? s’est demandé Bertrand Latour; quel intérêt même pour cette équipe à gagner des matchs si au bout du compte c’est pour pratiquer un jeu qui ennuie tout le monde et à commencer par les joueurs ! En revanche, Bertrand Latour s’est  félicité de Nice, qui avec ses petits joueurs, habiles, « qui aiment le ballon », est la seule équipe du championnat à donner de la satisfaction. Résultat, victoire nette et cinglante des Azuréens, 4 à 1, contre de médiocres « Bretons » (de type exotique) sifflés par le public du Roazhon Park !

                                                     

Branlée

 

Branlée: 1) sonnerie de cloche – 2) masturbation: « On restait couchés deux par deux… On se passait des branlées sévères » (Céline, Mort à Crédit, 1936) – 3) Raclée, correction – 4) Sévère défaite.

A ces quatre sens du mot branlée, on pourrait en ajouter un cinquième: défaite humiliante de l’équipe de France de rugby face à des nations majeures de ce sport.

Comme ce fut le cas hier soir, face aux All Blacks, 62 à 13 ! Pareille humiliation, dont le public anglais se réjouit avec allégresse, mérite quelques explications. A défaut de sanctions, même si on pourrait imaginer que les joueurs et le « staff » (l’encadrement de l’équipe, à commencer par l’entraîneur) fussent privés des quelques centaines de milliers d’euros que la Fédération va tout de même leur verser. Si ce pays, la France, avait encore un chef d’Etat avec des couilles, je ne trouverais pas incongru ou « fasciste » qu’il convoquât les notables engraissés de la Fédération (le gros Blanco par exemple !) pour leur signifier des sanctions bien méritées. Mais Hollande n’a sans doute même pas regardé le match, trop occupé à cajoler sa petite maîtresse du samedi soir.

Je l’ai regardé, et ce fut pénible, éprouvant, honteux. D’abord, l’équipe de France évolua en couleur rouge, tandis que le public (près de 20 000 supporters français dans les tribunes du stade de Cardiff !) scanda pendant quelques minutes « Allez les Bleus ! » - Signe d’un fossé toujours plus grand entre la « politique commerciale » de la Fédération (vendre des maillots) et le « peuple » des amateurs (qui ne les achètera pas !).  Ensuite, les commentaires de TF1 assurés par le « nullissime Christian Jeanpierre » (je cite un de mes collègues d’histoire-géo, qui a joué au rugby et s’occupe aujourd’hui de l’entraînement des jeunes) et le faux-dur Bernard Laporte (qui se verrait bien président de la Fédération !) ont été pendant plus d’une heure d’une affligeante complaisance; « il ne faut pas accabler le staff et les joueurs » a conclu le sus-nommé, la voix toute vaselineuse et bien prête à sucer les membres pourtant bien mous d’une Fédération qu’il espère pouvoir enculer dans un second temps. Enfin, le match lui-même fut une démonstration des insuffisances béantes de l’équipe de France, qui nécessitent en effet quelques explications.

La professionnalisation du rugby pendant les années 1990 a provoqué des restructurations et des investissements qui ont sapé les bases traditionnelles des clubs méridionaux, la « culture cassoulet » et le clientélisme pépère des dirigeants patrons de PME ou de bars (le style Albert Ferrasse d’Agen); on a vu se lancer de nouvelles pratiques de gestion, des politiques et stratégies commerciales calquées sur celles d’entreprises de communication: le Stade Français avec Max Guazzini (patron de NRJ) et le Racing de Toulon avec Mourad Boudjellal (patron d’une société d’éditions de BD). Le but recherché par ces dirigeants de la nouvelle génération était bien sûr le profit, avec ce que cette recherche apporte comme « sensations », la prise de risques, la rivalité, la jouissance de la victoire, du gain et de la notoriété. En quelques années, disons entre la fin du siècle dernier et le début de celui-ci, le rugby français passait du stade champêtre au grand stade du « spectacle ». Tout le rugby ? Non. Car parallèlement aux nouvelles pratiques professionnelles libérales, la Fédération continua de préserver son « entre-soi », entre notables, anciens joueurs confits de bons sentiments et engraissés aux confits de canards, fonctionnaires, élus, apparatchiks dans la tradition « rad-soc » et franc-maçonne du sud-ouest ! Les animosités et  tensions ne manquèrent pas d’apparaître entre ces « anciens », ventripotents, bien-pensants, et les « modernes » du management et du « spectacle », partisans d’un rugby libéral et mondialisé.

Afin de faire fructifier les revenus des droits télé, les uns et les autres se gardèrent bien d’en venir au conflit ouvert et de mettre en cause par conséquent le juteux système; on assista donc à la période des compromis (et compromissions) ou des « gentlemen agreement » pour reprendre l’expression du Suisse Blatter (qui sait de quoi il parle !), période pendant laquelle l’équipe de France sauva les apparences, comme une vieille pute qui à coups de maquillage parvient encore à se faire sauter ici ou là. Mais il était évident pour la plupart des observateurs (et voyeurs si l’on veut) que les qualités et les prestations physiques et athlétiques, les combinaisons et l’inspiration générale du jeu de cette équipe n’offraient plus la possibilité de pouvoir rivaliser longtemps avec les meilleures sélections nationales, All Blacks, Australie, Afrique du Sud, Angleterre, Pays de Galles et Irlande. Les joueurs français avaient pourtant acquis les mêmes gabarits et les mêmes performances musculaires que leurs rivaux, du reste ils évoluaient en leur compagnie dans les clubs-spectacle de Toulon, du Stade Français, de Clermont et du Racing Métro. Que leur manquait-il donc ? En quoi résidait dorénavant l’écart, qui est devenu un gouffre au regard du match d’hier soir ?!

Le rugby est un sport de discipline et d’intelligence technique et tactique; ces valeurs et ces qualités là ont été négligées par l’effet du libéralisme financier (hausse des salaires, contrats publicitaires) qui a désorganisé ou perturbé les « esprits d’équipe »; mais surtout, la Fédération, par conformisme et opportunisme, s’est bien gardé de vouloir imposer aux clubs les conditions d’un championnat qui aurait permis de privilégier et d’améliorer la sélection nationale (ce que, semble-t-il, les autres grands pays de rugby sont parvenus à faire).

Enfin, a été nommé à la tête de l’équipe de France un médiocre tacticien doublé d’un piètre meneur d’hommes: Philippe Saint-André, dont la voix chevrotante et le visage larmoyant sont déjà une incitation à la défaite ! Depuis quatre ans, ce sélectionneur s’est fourvoyé, incapable de trouver et de conserver des joueurs fiables, motivés, fringants, résolus; on a donc vu peu à peu se déliter le jeu de l’équipe de France, désorganisé, confus, tandis que les apparences médiatiques s’attardaient sur les séances de musculation et de jeu au sol (ruck) préconisées par le « staff ». Hier soir, le public français a découvert la réalité d’une équipe indigne et indigente. Certes, ce n’est que du sport, mais notre époque du « pain et des jeux », où la lutte des classes est noyée dans le divertissement commercial, est susceptible d’accorder à ce genre de branlée (rappelons le score, 62 à 13 ! la plus lourde défaite jamais enregistrée dans la phase finale d’une coupe du monde !) une signification qui peut dépasser le simple cadre sportif.  

                                                                                

 

 

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